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Full text of "Oeuvres complètes"

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ŒUVRES COMPLÈTES DE VICTOK HUGO 
POÉSIE - XIV 



LES ANNEES FUNESTES 

1852-1 Syo 

DERNIÈRE GERBE 



IL A ETE TIRE A PART 

5 exemplaires sur papier du Japon, numérotés de i à 5 
5 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 6 à 10 
40 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 11 à 50 
300 exemplaires sur papier vélin du Marais, numérotés de 51 à 350 






VICTOR HUGO 






V^U/./.,^ 



( ; 



I 



LES ANNEES FUNESTES 

I 8 5 2- 1 870 

DERNIÈRE GERBE 




ALBIN MICHEL - PARIS 






IMPRIME 

PAR 

L'IMPRIMERIE NATIONALE 



ÉDITÉ 



PA& 



LA LIBRAIRIE OLLENDORFF 
MDCCCCXLI 



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LES ANNÉES FUNESTES 



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Fag-similé du titre Écrit par Victor Hugo en tètb do mamusckit ouginal 

des assébs fvsbstbs. 



AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR, 



Dans les éditions précédentes, les poésies qui composent les 
Années funeffes ont été échelonnées de 1852 à 1870, répondant 
ainsi au titre même, mais à l'aide d'un classement factice. Par 
exemple, les vers qui ouvrent le volume sont datés dans le 
manuscrit : 4 juin; nous avons pu établir qu'ils sont de 1875, 
l'écriture et le papier employé suffisent d'ailleurs à le démon- 
trer; mais comme cette poésie, sorte de préface aux ^innées 
funeffeSj a pour sujet l'arrivée en exil, on l'avait datée : 1852. 

Les exécuteurs testamentaires agissaient selon la recomman- 
dation de Victor Hugo lui-même « dans l'esprit et la pensée 
qu'ils lui connaissaient ))^*^ Nous ne pouvons, nous, dans cette 
édition documentaire, nous permettre les mêmes libertés. 
Tout en conservant l'ordonnance du volume, nous avons 
reproduit exactement les dates du manuscrit, et, pour les 
poésies non datées, nous avons, comme dans Toute la Lyre, 
dressé un tableau approximatif d'après l'écriture ou d'après 
certaines particularités. Ce tableau suit la description du 
manuscrit. 



l') Teltament littéraire. Affes et paroles. Depuà l'exil. 



J'ai dit à TOcéan : — Salut! veux-tu que j'entre, 

O gouffre, en ton mystère, ô lion, dans ton antre? 

J'arrive du milieu des hommes asservis. 

Goufïre, je ne sais plus au juste si je visj 

J'ai ce cadavre en moi, la conscience humaine 5 

Et je sens cette morte immense qui me mène. 

Quoique tuée, elle est vivante encor pour moi. 

Mais ai-je sur la face assez d'ombre et d'effroi 

Pour être justicier, réponds, mer insondable? 

Je voudrais être mort pour être formidable. 

Les morts dans leur prunelle ont un tel inconnu 

Que le tyran frissonne ainsi qu'un enfant nu 

Quand sur lui ce regard de sépulcre s'appuie. 

Mer, puisque le soldat, valet d'un traître, essuie 

Une infamie avec les plis de son drapeau. 

Puisque le prêtre met en vente son troupeau 

Et jette on ne sait quel Te Deuffi à l'abîme. 

Horreur! puisque le juge est juge au nom d'un crime. 

Puisque les trahisons remplacent les exploits. 

Puisque nous n'avons plus que des ombres de lois. 

Puisqu'on a poignardé la France entre deux portes. 

Mer, j'aimerais mieux être avec les choses mortes 

Qu'avec tous les vivants de ce monde âpre et vil. 

Le nuage, où parfois s'ébauche un noir profil. 

Prouve qu'il peut tomber un éclair d'un fantôme. 

Du linceul d'Isaïe il sort un sombre psaume. 

Je voudrais n'être rien qu'un aspect irrité. 

Une apparition d'ombre et de vérité. 

A force d'être une âme on cesse d'être un homme 5 



U LES ANNEES FUNESTES. 

Qui suis-je? mer, dis-moi de quel nom je me nomme. 
C'est par les visions que les rois sont punis. 
Est-ce que ce n'est pas une ombre qu'Erynnis? 
Est-ce que ce n'est pas une larve qu'Electre ? 

Et l'Océan m'a dit : — Sois le bienvenu, Spectre. 



14 juin. 



no) 



J'applique mon oreille à travers mon cachot 

Contre la conscience énorme de là-haut. 

Et j'écoute. Et, pensif, je fuis, et, solitaire. 

Je m'envole. Quiconque a pour prison la terre, 

A pour évasion le ciel. Là, j'ai l'effroi 

De sentir comme une âme immense entrer en moi 

Et j'en tremble, et j'en suis joyeux. Sévère joie! 

— "Va, sois le Châtiment, me dit quelqu'un. Foudroie. 

La foudre est le jet noir du firmament vengeur. — 

Je me penche du fond d'une blême rougeur. 

Et, du seuil étoile, comme d'une fenêtre. 

Sur ta simarre, ô juge, et sur ta robe, ô prêtre. 

Je vide la justice avec la vérité. 

Vive2, régnez! ma strophe au sanglot irrité. 

Mon vers sanglant, fumant, amer, qui, du ciel sombre. 

Ainsi que d'une bouche entr'ouverte dans l'ombre. 

Jaillit, tombe, se rue, éclate, et sur les fronts 

Se disperse en horreur, en tempête, en affronts. 

Flétrit, submerge, noie, éclabousse et remonte. 

Est le vomissement de Dieu sur votre honte. 



26 février 1870. 



t'> Inédit. 



14 LES ANNEES FUNESTES. 



III 



Un peuple était debout, et ce peuple était grand. 

Il marchait lumineux dans le progrès flagrant. 

Les autres nations disaient : Voici la tête ! 

Il avait traversé cette énorme tempête 

Quatrevingt-trei2e, et mis le vieux monde au tombeau 5 

Dans la lutte difforme il était resté beau j 

Ce fier peuple, assailli d'événements funèbres, 

Avait fait des rayons de toutes ces ténèbres j 

Il avait fait, démon, dieu, sauveur irrité. 

De la combustion des siècles sa clarté. 

Il avait eu Pascal, il avait eu Molière; 

Il avait vu sur lui s'épaissir comme un lierre 

L'amour des nations dont il était l'appui ; 

Et pendant soixante ans sur sa cime avait lui 

Voltaire, cet esprit de flamme armé du rire. 

Ce titan qui, proscrit, empêchait de proscrire. 

Ce pasteur guidant l'âme, enseignant le devoir 

Et chassant le troupeau des dogmes au lavoir. 

Ce peuple avait en lui la loi qui développe ; 

A force d'être France il devenait Europe ; 

A force d'être Europe il était l'univers. 

Il savait rester un tout en étant divers j 

Chaque race est un chiffre, il en était la somme; 

Et ce peuple était plus qu'un peuple; il était l'Homme. 

Dans la forêt sinistre il était l'éclaireur ; 

Son pas superbe était le recul de l'erreur ; 



UN PEUPLE ETAIT DEBOUT... 15 

n proclamait le vrai sur la terre j une lave 

Sortait de son esprit qui délivrait l'esclave. 

Et la femme, et le faible, et le pauvre inquiet. 

Et l'aveugle ignorant, de sorte qu'on voyait 

Devant sa flamme, hostile au mal, au crime, aux haines. 

S'enfuir la vieille nuit tramant les vieilles chames. 

Il était entouré des ruines du mal. 

D'abus tombés, monceau formidable et fatal. 

De droits ressuscites, de vertus retrouvées. 

Et de petites mains d'enfants, vers lui levées. 

Au lieu de dire : Grâce ! il disait : Il le faut ! 

Il combattait la guerre, il tuait l'échafaud. 

Père et frère, il donnait la vie, ôtait les maîtres. 

Guetté, mais fort, trop grand, hélas! pour croire aux traîtres. 

Il marchait aussi pur que l'aube en floréal. 

L'œil fixé sur ce ciel qu'on nomme l'idéal. 



Subitement, il est tombé dans l'embuscade. 

Et son cadavre est là sur une barricade. 

Ce trépassé, sanglant, nu, mordant son baîllon. 

Pâle, n'a même plus la gloire, ce haillon. 

Et ses noirs assassins, de leur main lâche et fausse. 

Creusent sous lui la nuit comme on creuse une fosse. 



Décembre souriant, suivi de son Sénat, 

A fait hommage aux rois de cet assassinat. 

Les rois ont respiré cet encensoir fétide. 

Et devant Fualdès mort, le juge est pour Bastide, 

Et le prêtre bénit Caïn tuant Abel. 



Sous ta tiare d'or qui ressemble à Babel, 
Et qui, de la Sixtine illuminant les voiles, 
A plus de diamants que le ciel n'a d'étoiles. 
Sur ta chaire, splendide et sacré tribunal. 



l6 LES ANNÉES FUNESTES. 

Pape, tu ne vaux pas, dans ton haut Quirinal, 
Qui du monde romain domine les déluges. 
Rois, vous ne vale^ pas, vous ne valez pas, juges. 
Tu ne vaux pas. César dans la pourpre élevé. 
Les chiens qui vont léchant le sang sur le pavé ! 



décembre 1869. 



IV 



C^SAR. 



Il fait le mal; il boit des pleurs; il boit du sang; 
Partout la mort, l'exil, des veuves gémissant. 

Des orphelins, des foyers vides; 
C'est ainsi qu'entassant deuils, forfaits, désespoirs. 
Les tyrans font téter à nos vers, dogues noirs, 

La mamelle des Euménides. 



Tous ces prétoriens qui l'ont fait empereur 
L'entourent; Rome est calme et parle avec terreur; 

On ne laisse approcher personne ; 
Us gardent son palais et veillent à l'entour. 
Mille à chaque barrière et cent sur chaque tour ; 

Le monde tremble, et lui frissonne. 



Il évoque, efEaré, livide, anéanti. 
Tous ses prédécesseurs, que les clypeati 

Couvraient de leurs mâles poitrines ; 
Et l'histoire, témoin qu'on trouve toujours là. 
Fait sortir de l'égout le dieu Caracalla 

Et le dieu Néron des latrines. 



: KATS9BAU. 



l8 LES ANNÉES FUNESTES. 



Il erre en son palais. Ici tout le défend. 
Ici le prêtre adore Auguste triomphant. 

Ici les fronts sont dans la poudre. 
Ici la terre apporte un respect assidu ; — 
Au-dessus de sa tête il entend, éperdu. 

L'éclat de rire de la foudre. 



ij août 1853. — Jersey. — Saint-Napoléon. 



ECRIT SUR UN EXEMPLAIRE 
DE LA VIE D'APOLLONIUS DE TYANE. 

Les sages, en suivant leurs rêves nécessaires. 
Ne perdent pas de vue ici-bas les misères ; 

L'astre les enchaîne à son char; 
Ils creusent l'être, l'âme, et l'espace, et le nombre; 
Un de leurs yeux profonds contemple Dieu dans l'ombre. 

Mais l'autre est fixé sur César ; 



Les constellations énormes que Dieu penche 
Tantôt vers l'âpre nuit, tantôt vers l'aube blanche. 

L'ombre, les abîmes, les fleurs. 
L'immense vision des choses éternelles. 
Emplissent de rayons une de leurs prunelles. 

Et de l'autre il tombe des pleurs ; 



Leur esprit, dont la foule écoute les paroles. 
Penché sur les soleils, les ondes, les corolles. 

Sur l'arbre où Jésus s'endormit. 
Sur les ténèbres, gouffre où la clarté se lève. 
Regarde en même temps la nature qui rêve 

Et l'humanité qui gémit ; 



20 LES ANNÉES FUNESTES. 



De sorte qu'il arrive, — et tu le sais, Éphèse! — 
Que, tout en expliquant les cieux, sombre fournaise. 

Septentrion, Aldebaran, 
Le monde, et Dieu pensif contemplant son ouvrage. 
Ils se dressent soudain en s'écriant : Courage, 

Stephanus ! frappe le tyran ! 



6 avril 1854. Jersey. 



VI 

ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE DES CHÂTIMENTS. 



Le frissonnant essaim des pales Euménides 

Met les efirois 
Dans l'homme, et ne veut pas laisser les âmes vides 

Et les cœurs froids ; 

Elles vont secouant sur nos fronts une chaîne 

Avec des chants. 
Leur fonction étant de nous empHr de haine 

Pour les méchants; 

Et ces femmes de l'ombre, éparses et volantes. 

Rôdent dans l'air. 
Furieuses, et font des colères trop lentes 

JaiUir l'éclair 5 

— Allons! réveille-toi! ne vois-tu pas Tibère? 

Viens ! fais un pas ! 
Est-ce que pour frapper la foudre déUbère? 

Ne vois-tu pas 

Le mal partout, ici le crime et là le vice; 

Judas rêvant; 
Ce roi, ce juge, l'un achetant la justice 

Que l'autre vend? 



11 LES ANNEES FUNESTES. 



Frappe! — Ainsi vont grondant les gorgones sublimes; 

Et leur vertu. 
Sinistre, ouvre au songeur l'horizon des abîmes. 

Et dis : Viens-tu? 

Et le poëte suit ces filles formidables. 

— Monstres, j'accours! 
C'est bien! — Et, sur le haut des monts inabordables. 

Dans les bois sourds. 

Dans l'inclément désert, sur l'âpre mer sonore, 

La sombre nuit 
Est contente; et, plus bas, dans les prés où l'aurore 

S'épanouit, 

Dans l'azur, dans l'été, dans l'herbe et dans les mousses. 

Dans la chaleur. 
Dans l'idylle, on entend toutes les choses douces 

Qui sont en fleur. 

L'églantier, le rosier plein d'une âme invisible. 

Le frais buisson. 
Dire, en voyant passer le poëte terrible : 

Il a raison. 



6 décembre. 



vn 



LES CHATIMENTS. 

Rester où nous sommes ! 

Non! puisque ces hommes. 

Tes fils. Liberté, 

Ne sont que des femmes. 

Relever les âmes 

C'est ma volonté. 

Puisque tout s'écroule. 
Puisque cette foule 
N'est, sous ce pouvoir. 
Que poussière et sable. 
Etre formidable 
C'est le grand devoir. 

La loi n*est pas morte, 

La justice est forte. 

On est nation. 

Dieu pensif approuve. 

Tant qu'une âme couve 

L'indignation. 

H est nécessaire. 
Quand tout est misère. 
Opprobre, douleur. 
Torpeur, frénésie. 
Que la poésie. 
Cette plaine en fleur. 



24 , LES ANNÉES FUNESTES. 



A toutes les roses, 
À toutes les choses 
Du printemps serein 
Dont elle est semée. 
Mêle la fumée 
D'un feu souterrain. 



Quand, parce qu'un homme 

Est béni par Rome, 

Il peut tout braver. 

Ne rendre aucun compte. 

Et couvrir de honte 

L'aube à son lever. 

Quand tout le protège. 
Et quand son cortège 
Rampe avec orgueil, 
Tas d'hommes de proie. 
Vils, ayant pour joie 
La patrie en deuil. 

Quand on n'a plus d'armes. 
Quand Tyrtée en larmes 
Réjouit Scapin, 
Quand frémit l'histoire. 
Quand l'homme est sans gloire, 
La femme sans pain. 



LES CHATIMENTS. 2} 

\ 

Certc, il est utile 
Qu'on voie en mon style 
Les rois châtiés. 
L'ouragan, l'outrage. 
Et toute la rage 
Des grandes pitiés. 

Certes, je dois plaire, 
France, à ta colère. 
Quand je dis : Allons ! 
Et quand j'encourage 
Au souffle, à l'orage. 
Les noirs aquilons. 

Et quand aux poètes. 
Je dis : Gypaètes, 
Faucons et vautours. 
Guerre aux infidèles! 
Guerre ! ayons des ailes 
Puisqu'ils ont des tours! 

Guerre au firont servile ! 
La lâcheté vile 
Du fourbe est l'appui. 
Guerre au maître infâme ! 
Dispersons notre âme 
En foudre sur lui! 

Je sens que moi-même. 

Furieux, je m'aime j 

Et je suis content 

Quand sous mon vol sombre. 

Le tyran, dans l'ombre. 

Tête basse, attend. 



le LES ANNÉES FUNESTES. 



Quel abîme creuse 
Leur croissance af&euse! 
On voit, radieux. 
Sur la terre en cendre. 
Ces démons s'étendre 
Et grandir ces dieux 5 

Ils sont sur le faîte ; 
Dante les arrête 
De son poing d'acier. 
Et les rapetisse ^ 
Dieu pour sa justice 
Fit ce justicier. 

Quand s'ouvre le gouffre. 
Quand le peuple souf&e 
Sous d'impurs vainqueurs. 
Cet énorme câble, 
La haine implacable. 
Soutient tous les cœurs. 

Des gueux ont des mondes 5 
Des Césars immondes. 
Sous leurs pieds ayant 
La loi, leur victime. 
Ajoutent au crime 
Un rire eflfrayant. 

J'envoie à leurs fêtes 
Mes hymnes tempêtes 
Luire et flamboyer. 
Et mon âme est haute 
Quand l'éclair mon hôte 
Sort de mon foyer. 



LES CHATIMENTS. IJ 



Pour frapper les traîtres. 
Faux dieux et faux prêtres. 
Vil groupe inhumain. 
Debout dans mon aire 
Je montre au tonnerre 
Le plus court chemin. 

C'est la sainte cause. 
Mon vers superpose 
La justice au mal, 
Jésus à Tibère, 
L'idéale sphère 
Au gouffre animal. 

Cette œuvre est la vraie. 
Abhorrer l'ivraie 
C'est aimer l'épi. 
Je trouve dans l'antre 
De l'histoire, où j'entre. 
Tacite accroupi; 

Juvénal, ce fauve, 
Eschyle au front chauve. 
Me disent : C'est bien. 
Sombre philosophe. 
Je mets dans ma strophe 
Le vent libyen. 

L'ombre est mon amante; 
J'aime la tourmente. 
Le déchaînement ; 
J'aime le désordre 
Des rois que vient mordre 
L'ïambe écumant. 



28 LES ANNÉES FUNESTES. 



23 avril. 



Cieux! j'aime la haine 
Quand elle est sereine. 
Quand elle a raison. 
Et quand, comme Electre, 
Elle est le grand spectre 
Droit sur l'horizon. 



vin 



Eh bien, allons! mentant, pillant, volant, broyant. 

Coalisez-vous tous ! que ce soit effrayant ! 

Nous sommes prêts au deuil, à la mort, au martyre. 

Que d'un coup de collier le genre humain s'en tire ! 

Frappez-nous, percez-nous! Traversons, s'il le faut. 

Avec le dernier camp, le dernier échafaud! 

Qu'il soit hideux, devant la terre intimidée. 

Ce duel sombre où la force a terrassé l'idée I 

Que le passé se rue et morde l'avenir ! 

Qu'Haynau vienne tuer et Mastaï bénir ! 

Qu'ils soient les éper\ders. Seigneur, et nous les proies! 

Que nos poignets gonflés saignent sous les courroies ! 

Qu'on nous jette à l'exil, au bagne, à la prison ! 

Que sur le coteau noir, tumeur de l'horizon. 

L'affreux gibet, squelette aux sinistres vertèbres. 

Se dresse ! Que l'esprit des antiques ténèbres 

Risque l'un après l'autre, et tire coup sur coup 

Ses monstres de sa poche, et fasse son va-tout. 

Et joue en rugissant sur sa dernière carte 

Son dernier Nicolas, son dernier Bonaparte ! 

Oui, crachez vos serments, hurlez vos Te Deums, 

Invoquez vos jA^m, vos bons dieux, vos Mahoms ! 

Que les czars et les rois et les hommes des sacres 

Lancent tous les bourreaux, fassent tous les massacres! 

Que nous soyons trahis, vaincus, chassés, brisés. 

Et que tous les Judas donnent tous les baisers ! 

Finissons-en ; voici nos têtes pour le glaive ! 

Pourvu qu'à l'orient une blancheur se lève ! 

Pourvu que, dans ses mains tenant tous les flambeaux. 



30 LES ANNÉES FUNESTES. 

L'éclatant avenir sorte de nos tombeaux ! 

Pourvu que naisse enfin la nouvelle âme humaine ! 

Pourvu qu'au vieil Adam Dieu par la main amène. 

Après tant de douleurs, tant de sang, tant de fiel. 

Cette âme, Eve d'en haut, la future du ciel! 

Pourvu qu'un jour, jour saint et dont mon cœur tressaille. 

Après nous, derniers morts du grand champ de bataille. 

Derniers épis du mal, derniers martyrs du fer. 

On voie, en un Eden fait avec notre enfer. 

Debout sur notre cendre et sur notre désastre. 

L'homme adorant la paix, l'aigle regardant l'astre ! 

i8 octobre 1854. 



IX 



Triomphe. Pas de brume en ce splendide a2ur. 

Marche dans tous les sens sur ton crime; il est sûr. 

Danse dessus, bâtis dessus; il est solide. 

Le droit divin te garde en habit d'invaUde; 

Le pape te bénit, le sultan te bénit. 

Ta constellation resplendit au zénith; 

Qiielle est belle! Nemrod géant, Rhamsès farouche, 

Charlemagne, César, Napoléon, Cartouche! 

L'aurore a pour toi, prince, un sourire charmant. 

Le bleu du bonheur monstre empHt ton firmament. 

Pas un plaisir, permis ou non, que tu n'effleures 

Dans l'entrelacement voluptueux des heures; 

Ta journée est un long festin renouvelé 

Par chaque instant qui passe, heureux, chantant, ailé. 

Que veux-tu? le pouvoir? Sonne. La France vote. 

Elle est voltairienne, elle sera dévote. 

Pour te plaire. Veux-tu des palais? Prends. Choisis. 

Sois chez toi. Sur quel trône est-on le mieux assis? 

Prends celui de Versaille ou prends celui du Louvre. 

La planche de sapin qu'un peu de velours couvre 

A du bon, certe, et vaut les meilleurs piédestaux 

Quand Brumaire et Décembre en sont les deux tréteaux. 

Brumaire, c'est le droit. Décembre, c'est la force. 

Un profil hollandais doublé d'un profil corse. 

De face, cela fait un visage français. 

Veux-tu la gloire? prends son masque, le Succès. 

Tu n'es plus tout à fait un jeune homjiie. Qu'importe ! 



32 LES ANNÉES FUNESTES. 

Cupidon vient gratter doucement à ta porte; 

Vénus par Bacciochi t'envoie un tendre aveu. 

Pas un moment du jour, ô César, ô neveu. 

Qui pour toi, comme un flot qui sur des fleurs s'épanche. 

Ne soit gloire, bonheur, splendeur. 

Le soir, revanche. 



L'ombre n'est pas à toi. Dormir, c'est être pris. 

Une main, qui saisit par l'aile les esprits. 

S'ouvre, et lâche le songe où luit la catastrophe; 

Le vrai surgit; tu fais d'affreux rêves. Ma strophe 

La nuit devient ta femme, et, spectre, dans tes draps 

Se couche, et tu l'entends dire : — Tu ne seras 

Pas même lampion, toi qui prends des airs d'astre! — 

Ton destin t'apparaît. Tu te vois, ô désastre! 

O deuil! redevenu l'aventurier gueusard. 

Le prince bric-à-brac, l'altesse de hasard. 

Portant pour diadème un feutre qui s'effondre. 

N'ayant, ô dur retour des maigres jours de Londre, 

Plus de sceptre à la main ni de bottes aux pieds ; 

Et tout, empire, encens. Te Deum expiés. 

S'évanouit devant tes prunelles hagardes. 

Tout, depuis les cent sous, hélas ! jusqu'aux cent gardes! 

Et tu ne comprends plus, effaré sous le vent. 

Ton propre sort; tu dis : Est-ce après? est-ce avant? 

Tu voudrais t' éveiller. Non. Le remords t'accable 

Et te tient, et te cloue au sommeil implacable. 

Et de partout sur toi, maudit, tombe l'affront. 

Et tous tes forfaits vont et viennent sur ton front, 

Montmartre, les fourgons cahotant les cadavres. 

Les chaînes dans les forts, les pontons dans les havres, 

La mitraille, Charlet, Cirasse, Cuisinier, 

Les votes, l'urne traître auprès du noir panier, 

Bidauré fusillé deux fois, Ma^as, Cayenne, 

Les proscrits, Lambessa que vient flairer l'hyène. 



TRIOMPHE PAS DE BRUME... 

Le ruisseau de la rue au sang habitué, 

Baudin tué, Dussoubs tué, l'enfant tué; 

Tu ne vois plus qu'horreur, billots, linceuls, tempêtes. 

Têtes cherchant leurs corps et corps cherchant leurs têtes. 

Et ton oreille entend, à travers l'aquilon. 

Rouler dans l'avenir le boulet de Toulon. 



33 



9 juillet. 



POESIB. — nv. 



34 LES ANNÉES FUNESTES. 



«M. Victor Hugo ne s'aperçoit donc 
pas qu'il devient monotone ? » 

(Les Journaux de P Empire. ) 

— Tenez, mon président, je vous le dis d'aplomb. 
Je trouve, en vérité, que cela devient long. 

Cela finit par être un triste dialogue. 

Nous faisons à nous deux une lugubre églogue. 

"Vïai, vous me fatiguez, mon juge du bon Dieu. 

Si nous renouvelions la causerie un peu? 

Parlons d'astronomie ou bien d'hippiatrique. 

Oui, c'est vrai, je me suis servi de cette trique; 

Assomme-t-on les gens avec des éventails? 

Quand vous répéterez sans fin tous ces détails? 

Après? Bon, j'en conviens, c'est affreux, c'est infâme. 

Ce n'est pas bien du tout, j'ai tué cette femme; 

Dans l'ombre, en guet-apens, si vous le préférez. 

J'ai de ses cheveux blancs à mes souliers ferrés; 

On voit ces choses-là dans tous les mélodrames. 

Est-ce donc bien joli, mon juge, à dire aux dames? 

Nous devrions changer de conversation. 

Je l'ai mise en un trou, la belle invention ! 

Et j'ai pillé la caisse et débouclé la bâche. 

Connu. C'est vieux! D'honneur, mon président rabâche; 

Il faudrait varier dans l'intérêt de l'art. 

Vous ressassez toujours : — C'était dans le brouillard. 

— En décembre. - Au sortir d'un bois. - Un jour de pluie... — 
Eh bien, je vous le dis tout net, cela m'ennuie. 

Vous n'avez vraiment pas d'imagination. 

Et puis, vous y mettez beaucoup de passion. 



TENEZ, MON PRÉSIDENT.., 35 

Cette femme était vieille et j'étais pauvre. En somme. 

Là, ne pourrait-on pas, quand mai réjouit l'homme, 

Quand les petits oiseaux chantent au fond du bois. 

Quand les champs sont pleins d'ombre et d'amour et de voix. 

Et puisque nous voilà dans la saison des roses. 

Rire un moment, que diable! et parler d'autres choses! — 

Et le juge répond, triste comme la loi : 

— Ta mère assassinée est là, derrière toi ! 

22 décembre 1854. 



36 LES ANNÉES FUNESTES. 



XI 



BORD DE LA MER. 



Le jour chasse le vent nocturne qui soufflait ; 
Le soleil dans la mer délaie un long reflet, 
Et monte, et semble fier que le gouffre lui mette 
Une traîne de flamme et le change en comète j 
Les navires tremblants fendent l'onde, et ses plis 
Penchent leurs noirs agrès par la brise assouplis 5 
Un mont de roche à pic sur la plage s'élève; 
La route qui descend des plaines à la grève 
Ouvre en la rencontrant les deux bras de l'Y grec 
Par où les chariots vont chercher du varech; 
L'eau partout se hérisse, immense hécatonchire; 
L'écume à tous les vents s'effare et se déchire. 
Et vole, et l'on dirait que de ces flocons blancs 
Quelques-uns prennent vie et sont les goélands ; 
Le tumulte infini dans l'ombre au loin bégaie ; 
Et la légèreté des nuages égaie 
Toute cette farouche et fauve profondeur; 
L'aube chantante joue avec le flot grondeur; 
L'océan frais et pur se fronce aux rocs arides; 
La jeunesse éternelle offre toutes ses rides; 
L'innocent liseron, nourri de sel amer. 
Fleurit sous les blocs noirs du vieux mur de la mer. 



BORD DE LA MER. 37 

El la création semble une apothéose. 

Comme un papillon donne un coup d*aile à la rose. 

Là-bas l'aigle de mer tourne autour du récif. 

Et moi qui suis assis au bord des flots, pensif. 
Ne voyant même pas ces hodzons sévères. 
Regardant, noir rêveur, dans la nuit des Calvaires, 
Les Socrates mourants, les pâles Jésus-Christs, 
J'écris ces vers au pied du Rocher des Proscrits, 
Pendant qu'un hollandais, qui prétend être corse. 
Met à l'esprit humain la chemise de force. 
Et trône en pleine orgie, empereur des français. 
Entre l'escroc Serment et la fille Succès. 



38 LES ANNÉES FUNESTES, 



XII 

LE TIREPOINT. 

O pauvre vieux, tu vis en paix, tu bois ta chope. 
Sans feu, parfois sans pain et jamais sans sommeil. 
Comme un fagot flambant gratis, dans ton échoppe. 
Tu reçois le soleil. 

Lorsque tu vois passer curés, bedeaux et diacres. 
Toute ta politique est de gronder un peu; 
Parmi les porteurs d'eau, les filles et les fiacres. 
Tu ris sous le ciel bleu. 

Peut-être est-ce un grand-père à toi — sais-tu l'histoire? - 
Qui vit jadis entrer dans son bouge, âpre et seul. 
N'ayant plus de souliers, vieux, pieds nus dans sa gloire. 
Corneille, notre aïeul! 

Que t'importe? tu vis au hasard, pêle-mêle. 
Dans ce monde arrivé sans savoir trop par oij. 
Ajustant le cuir neuf à la vieille semelle. 
Dans un coin, dans un trou. 

Tu vas au cabaret savourer la Htharge ; 
Pour toi, d'un travail lourd, monotone, inclément. 
Le livre de la vie est plein, et sur la marge 
Tu te grises gaîment. 



LE TIREPOINT. 39 

Sous toute autorité, juste ou non, sainte ou vile. 
Tu te courbes, timide et sentant ta maigreur; 
Pour toi, pauvre et chétif, dans le sergent de ville 
Commence l'empereur. 

Portant le joug ainsi qu'une bête de somme. 
Lorsqu'on se bat, qu'on voit l'émeute se ruer. 
Tu dis : Je suis trop vieux. C'est bon pour un jeune homme 
De se faire tuer. 

Jour et nuit ton marteau résonne sur l'empeigne. 
Dès le matin tu ris 5 rire est ton seul trésor; 
L'aube à tes cheveux gris, que n'approche aucun peigne. 
Mêle ses rayons d'or. 

Entouré de tessons, de loques, de décombres. 
Laissant pendre à vingt clous sous ton plafond obscur 
Un tas d'af&eux souliers éculés dont les ombres 
Dansent sur ton vieux mur. 

Jasant, grâce au vin bleu, comme un moineau prolixe. 
Trop petit pour sentir le despote ou le roi. 
Sans voir Brutus rêveur, noir fantôme à l'œil fixe. 
Qui rôde autour de toi, 

\^eux bohème chanteur sans veste et sans cravate. 
Tu brandis, en criant : Venez voir mon ba^ar! 
Ton tirepoint qui peut recoudre une savate 
Ou défaire un césar. 



15 novembre. Jersey. 



40 LES ANNÉES FUNESTES. 



XIII 



(M 



ENTENDU DANS LE CIEL. 
LE 2 MARS 1855. 

(( Dis-moi donc ce qui se passe, 
«Mer? que fait-on dans l'espace? 
«A quoi, grands flots apurés, 
« Veut-on donc que je consente, 
«Moi, la sinistre passante 
«Des nuages efïarés? 

« Je suis la Flamme vivante; 
« Je suis la haute épouvante, 
« Le cri sourd du ciel serein, 
« La roue aux éclairs sans nombre 
«Du grand tourbillon de l'ombre; 
« Le sombre marcheur d'airain ! 

«Je suis la bête Tonnerre; 

« J'ai broyé Cham dans son aire, 

«Et Capanée en son nid; 

« Mes griffes se sont posées 

« Sur les faces écrasées 

« Des pharaons de granit. 



t'> Inédit. 



ENTENDU DANS LE CIEL. 41 



«Je luis, je frappe, j*émonde. 

« Quand Dieu veut détruire un monde, 

« C'est moi qui crie : Essayons ! 

« Cest moi qui brûle les âmes, 

«Et, pour en faire des flammes, 

« Moi qui rends fous les rayons. 

« O mer, je fends, quand j*y tombe, 
« Comme une vitre, la tombe; 
«Quand je touche un dieu de nuit, 
« Le dieu meurt aux mains du bonze; 
« Quand je crache sur du bronze, 
«Le bronze s*évanouit. 

« Quand dans ma gueule je mâche 
« Un méchant, un traître, un lâche, 
«Le mal semble s'écHpser; 
« Quand sous mes pieds je trépigne 
« Quelque noir colosse indigne 
«On dit : Dieu vient de passer! 

« Xai tordu dans ma fournaise 
«Les géants de la Genèse, 
«Les titans aux bras nerveux; 
«Brûlant leur cri dans leurs bouches, 
«Je les emportais farouches, 
«Mes éclairs dans leurs cheveux! 

« J'ai dévoré sous leurs dômes 

«Les cinq rois des cinq sodomes, 

«Gur, Zaïm, Henoch, Eloph, 

« Bel , monstre aux mains jamais lasses . . . 

«Maintenant tu me remplaces, 

«Talon de botte d'Orloff! 



42 LES ANNÉES FUNESTES, 



«Orloff est mon frère sombre; 

«Tous deux, sous nos pieds, dans l'ombre, 

« Debout sur le même char, 

«Nous écrasons, moi l'étoile 

« De Satan que la nuit voile, 

« Lui les yeux crevés du C2ar. 

«Mais qu'est-ce donc? à cette heure, 
« Orloff lui-même est un leurre! 
«Les rois monstres triomphants 
« S'endorment parmi les cierges, 
«Souriants comme des vierges, 
« Sereins comme des enfants I 

« Ces meurtriers dans leur ville 

« Ont pour oreiller tranquille 

« Leurs crimes inexpiés ; 

« Leur front doucement s'y penche ; 

« Et Tobolsk, leur chienne blanche, 

« Mange un peuple sous leurs pieds ! 

«Tandis que, pour leurs chimères, 

« Pleurent les sœurs et les mères, 

« Que leur nom, fait de remord, 

« D'épouvante et de huées, 

« Sort du milieu des nuées 

« Comme un clairon de la mort; 

«Tandis que leur feu dévore, 
«Et que, du soir à l'aurore 
« Et de l'aube jusqu'au soir, 
« Toute la terre enflammée 
« Roule autour d'eux sa fumée 
« Comme un lugubre encensoir; 



ENTENDU DANS LE CIEL. 43 



« Ils font venir leurs familles } 

« Ils prodiguent à leurs filles 

« Leurs caresses d'Attila ; 

« Puis ils bénissent le monde ... — 

«Et dis-moi donc, mer profonde, 

« Qu'est-ce cjue nous faisons là? 

« Puisque tu ne sais pas même, 
« Mer, gonfler ton flot suprême, 
«Et l'emplir de Jéhovah, 
« Et prouver que Dieu t'habite, 
« Et faire une hydre subite 
« De la couleuvre Neva; 

« Puisque l'eau que tu gouvernes 
«N'ose entrer dans les cavernes, 
«Que tu lui dis : Viens-nous-en! 
« Puisqu'un trône est un refuge, 
«Que toi, qui fus le déluge, 
« Tu n'es plus que l'océan ; 

« Puisque la justice boîte j 
«Puisque, moi, qu'en sa main droite 
« Tient l'ouragan plein de bruit ; 
« Moi dont l'abîme est l'ornière, 
« La grande raison demière 
«Du mystère et de la nuit; 

« Puisque moi, la flamme ardente 
« Qui sers de prunelle à Dante, 
« La semeuse du trépas, 
«Moi que fuit l'ame éperdue, 
«Moi, la bombe inattendue 
«Du mortier qu'on ne voit pas. 



44 LES ANNÉES FUNESTES, 

« Puisque je ne suis plus bonne 
« Qu*à faire un bruit monotone 
«Ainsi que les moucherons, 
«Et que, stupide, je roule, 
«Aux mains d'un joueur de boule, 
«Sur le plafond des NéronS} 

«Puisque Dieu ne sait qu'absoudre, 

« Je m'en vais! » — Ainsi la foudre. 

Dans le ciel que l'ombre emplit. 

Parle à la sombre marée. 

Et rugit, désespérée 

Qu'un czar meure dans son lit. 



i8 avril i8j5. 



I 



XIV 



J'étais dans une église, et j'entendis un homme 
"Vêtu du vêtement de ténèbres de Rome, 
Qui disait : — Bénissons César dans le saint lieu. 
La vérité qu'il tue était due à l'abîme. 
Peuple, et la main du prince a frappé la victime 
Que lui montrait le doigt de Dieu. — 

J'étais dans ime rue, et je lus cette affiche : 
— De par la loi! Vous tous, grand, petit, pauvre, riche. 
Silence! obéissez. Le prince a combattu. 
Le prince a triomphé 5 maintenant qu'il bâtisse. 
Ce qu'il a fait est bien. Nous sommes la justice 
De même qu'il est la vertu. — 

Sache, ô prêtre, et toi, juge, apprends, qu'il est infâme 
De mettre la louange à la place du blâme. 
Et que, lorsqu'un massacre a souillé la cité. 
On est, ô vils flatteurs agenouillés dans l'ombre. 
Plus hideux pour avoir lavé ce pavé sombre 
Que pour l'avoir ensanglanté. 



10 mars. 



46 LES ANNÉES FUNESTES. 



XV 



Ils nous raillent, disant : 

— Ces gens, en vérité. 
Ont de bien mauvais yeux. Ils ont pris à côté 
Des bons chemins, pourtant si doux et si faciles. 
Où donc sont-ils allés, ces pauvres imbéciles? 
Ils ont voulu le deuil et la misère. Ils l'ont. 
Dis donc, Magnan, dis donc, Sibour, dis donc, Troplong, 
Il ne tenait pourtant qu'à ces idiots d'être 
Comme nous riches, grands et rentes par le maître. 
Les niais! ils n'avaient qu'à dire : Ainsi soit-il! 
Et, le sénat s'of&ant, ils ont choisi l'exil! — 

Eux cependant, sans voir devant eux, vils, horribles. 

Souillés, sanglants, ils vont aux ténèbres terribles, 

A la honte, à la fange, à la calamité, 

À Dieu qui dans la nuit les regarde irrité. 

Au goui&e où court le fourbe et le traître et l'impie 5 

Et leur cécité rit de notre myopie. 



XVI 



Les prêtres des faux dieux jouant leurs comédies. 

Le mal, l'erreur. 
Ce Bonaparte, et toi, paysan, qui mendies 

Un empereur. 

Toi qui peux être un homme et veux être une brute. 
Troupeaux mouvants 

Sur qui s*acharne et passe et repasse la lutte 
Des quatre vents. 

Foule qui vas courbant des millions de têtes. 

Bourgeois distraits 
Qui vivez avec Toeil plus vague que les bêtes 

Dans les forêts. 

Les noirs événements sur les masses obscures. 

Les talions. 
Les deuils, les envieux, les serpents, leurs piqûres 

Aux grands lions. 

Me dire que quiconque, à Paris ou dans Rome, 

Honte et remords ! 
Mettra l'oreille à terre, entendra de cet homme 

Parler les morts. 



48 LES ANNÉES FUNESTES. 

Que tout ce qu'il a fait d'iniquités égale 

La quantité 
D'astres qu'on voit aux cieux quand chante la cigale. 

Les soirs d'été; 

Rouler dans mon esprit la sanglante besogne 

Du boulevard. 
Et Morny, puis Troplong, aller de cet ivrogne 

À ce bavard; 

Puebla, Mentana, Compiègne, son opprobre. 

Ses jeux, ses goûts ; 
Les meurtres plus nombreux que les mouches d'octobre 

Dans les égouts ; 

Le pontife sans foi, l'apôtre sans doctrine. 

Abject semeur. 
C'est tout cela qui fait sortir de ma poitrine 

L'âpre clameur ! 

C'est tout cela qui fait que ma colère gronde 

Profondément, 
Et que recueil n'est pas sous les affronts de l'onde 

Plus écumant; 

Cest tout cela qui fait que ma strophe aux cent bouches. 

Pleine d'effrois. 
Ressemble au hallier sombre où des bêtes farouches 

Mêlent leurs voix. 

Je suis l'avertisseur terrible qui se dresse. 

L'avant-coureur ; 
Et mes vers n'ont pas moins de haine vengeresse. 

Pas moins d'horreur 



LES PKETKES DES FAUX DIEUX... 49 

Que les filles d'Hellé chantant leur ronde austère 

Dans Ipsara; 
Et l'intervention d'aucun pouvoir sur terre 

N'arrachera 

De mes mains ce tyran, ce juge, ce ministre. 

Cet histrion ; 
Pas plus qu'un souffle humain n'éteindrait le sinistre 

Septentrion. 



28 novembre. 



?0£siE. — XIV. 4 



WWf 11» BAZXOSAIA. 



50 LES ANNEES FUNESTES. 



XVII 



Vous n'avez pas pris garde au peuple que nous sommes. 

Chez nous, dans les grands jours, les enfants sont des hommes, 

Les hommes des héros, les vieillards des géants. 

Oh! comme vous serez stupides et béants. 

Le jour où vous verrez, risibles escogriffes. 

Ce grand peuple de France échapper à vos griffes ! 

Le jour où vous verrez fortune, dignités. 

Pouvoirs, places, honneurs, beaux gages bien comptés. 

Tous les entassements de votre orgueil féroce. 

Tomber au premier pas que fera le colosse ! 

Confondus, furieux, cramponnés vainement 

Aux chancelants débris de votre écroulement. 

Vous essaîrez encor de crier, de proscrire. 

D'insulter, et l'Histoire éclatera de rire. 



xvin 



Quand, des trous à ses mains, des trous à ses pieds froids. 

Du sang sur chaque membre, 
La France, peuple-Christ, pendait les bras en croix 

Au gibet de Décembre, 

Quand, l'épine à son front, râlait sur le poteau 

La nation pontife. 
Toi, malheureux, tu vins des clous et du marteau 

Complimenter Caïphe. 

Il fit cortège au crime avec un front riant. 

Lévite, il vendit l'arche. 
Ivlaintenant le voilà dans un livre criant : , 

« — Remettons-nous en marche I 

«Dans la stagnation, tout rampe et dépérit, 

«Et l'ombre est importune. 
«H faut le Verbe à Dieu, la parole à l'esprit, 

« Aux peuples la tribune. » — 

Il plaide pour le droit ! Regret pur ! deuil touchant ! 

Il ne veut plus qu'on dorme ! 
vérité sacrée, aux lèvres du méchant 

Ta louange est difforme ! 



52 LES ANNEES FUNESTES, 



Les passants qui l'ont vu du crime réussi 

Grossir l'immonde escorte. 
Disent en l'entendant : Pourquoi donc celui-ci 

Parle-t-il de la sorte? 

C'est qu'il a peur de Dieu ! c'est qu'il a peur des lois ! 

C'est que ce fourbe tremble ! 
Cest qu'il sent dans son cœur frissonner à la fois 

Tous les efeois ensemble ! 

C'est que, dans cette orgie où le Meurtre étionté 
Chante : Que nous importe î 

Lui songe au cimetière où dort la Liberté, 
La redoutable morte ! 

C'est que sur le festin il voit tomber le soirj 
C'est qu'en ce banquet sombre. 

Il songe à l'avenir, incorruptible et noir. 

Qui fait des pas dans l'ombre 5 

C'est que la peine vient ! c'est qu'il se sent plier 
Comme les branches d'arbre ! 

C'est que, pâle, il entend monter dans l'escalier 
Un visiteur de marbre ! 



21 janvier. 



XIX 



SA CONSCIENCE. 



— Ecoutais-tu parfois ta conscience ? — Certe ! 

— Et que t'a-t-elle dit? 

— Elle m'a dit : Déserte 
Tout sentier trop ardu, trop rude et trop étroit. 
Heurte ce mot l'Honneur contre ce mot le Droit, 
Et tire un son fêlé de l'un comme de l'autre. 
Aie un tarif. Combien ce héros? cet apôtre? 
Ce tribun? C'est tant. Paie, et sois fort. Je t'absous. 
Prends les millions, jette au peuple les gros sous. 
Achète aux prêtres Dieu. Jamais Dieu ne réclame. 
Sois d'abord sûr d'un fait, c'est que tu n'as point d'âme. 
C'est agréable. On est nuit, matière, animal. 
Cendre, et l'on ne fait rien de bien ni rien de mal; 
On arrive à la mort, juste aussi responsable 
Que l'hydre s'échouant dans l'ombre sur le sable. 
Raille ces fous, croyant au bien, au juste, au beau. 
Qui pensent qu'un palais pèse sur un tombeau. 
Jouis, et ne crains pas le sépulcre. Il est vide. 
Jure et mens ; le serment est un fil qu'on dévide 



54 LES ANNÉES FUNESTES. 

Jusqu'à ce qu'il se casse. Alors, guerre, terreur, 
Masque jeté, carnage et mort. Sois empereur. 
Touche la cible, atteins le but, gagne le quine^ 
Tue, éclate de rire, et règne! 

— Ah ! la coquine ! 



H. H. 12 décembre. 



XX 



Des remords? lui! Pourquoi? Qu'a-t-il fait? Mais, Cayenne? 

Le Deux Décembre? Quoi! l'on veut qu'il se souvienne! 

Ces êtres-là n'ont point de ces infirmités. 

La mémoire, c'est bon pour vous autres. Luttez, 

Vivez, souf&ez, plaidez telle ou telle doctrine; 

Si vous avez mal fait, frappez-vous la poitrine; 

Le bien, le mal, le vrai, le faux. Judas, Jésus, 

Cela compte pour vous, mais eux sont au-dessus. 

Us ont tué, pillé, brisé la loi détruite ; 

Il leur semble plaisant qu'on leur en parle ensuite ; 

Sitôt qu'on est vainqueur et maître, on éconduit 

L'histoire, le massacre, et la mort et la nuit. 

On ne veut plus savoir dans la joie et la fête 

Par quelle ombre on passa pour parvenir au faite. 

D'ailleurs cela fait-il quelque chose à quelqu'un? 

Wncre est faire un charnier d'où s'exhale un parfum. 

Us ont vaincu. C'est bien. Cela doit vous suffire. 

Laissons l'aurore poindre et luire, et le zéphire 

Frissonner à travers les branchages profonds. 

Ces êtres trouvent Dante et Juvénal bouffons. 

Ce que les mécontents nomment une âme noire. 

C'est de la fange ayant pour trône de la gloire. 

La gloire couvre tout, et l'ensemble est vermeil. 

Cherchez donc un voleur caché dans un soleil ! 

Ces sinistres esprits, bâtisseurs de décombres, 



56 LES ANNÉES FUNESTES. 

Qui, lâchés dans la nuit des événements sombres. 

Ont pour succès la chute effrayante de tout. 

Peuple, ne savent rien, sinon qu'ils sont debout. 

Cette ignorance-là, dans la toute-puissance 

Et l'ombre, est une sorte afeeuse d'innocence. 

Ils ont, dans le scrutin qui termine tout ça. 

Don Quichotte contre eux, pour eux Sancho Pança. 

Régnons. Le repentir? quel est ce parasite? 

Le remords pour eux, c'est un fâcheux qui visite 

Mal à propos les gens et qui fait qu'à son pas 

On s'esquive, et l'on dit aux valets : N'ouvrez pas ! 

On dort, on est chez soi. — Qui va là? quelqu'un sonne? 

— C'est votre crime. — Bien. Je n'y suis pour personne. 

Même quand leur destin échoue au but fatal. 

Ces âmes-là n'ont point conscience du mal. 

Et l'expiation n'est qu'une petitesse 

De Dieu qui veut un peu molester une altesse. 

Est-ce qu'ils ont commis des forfaits? C'est selon. 

Ils se sentent à peine une épine au talon. 

Leur faute, si c'est là le mot, si c'en est une. 

Fait tout ce qu'elle peut pour leur être importune. 

Mais, fût-elle éternelle avec des ongles noirs. 

Les suivît-elle avec d'effroyables miroirs. 

Ils n'en ont point souci. L'on jase, on crie, on glose, 

Qu'importe ! Tout cela vraiment n'est pas grand'chose. 

Des épithètes; monstre, horreur, canaille. Après? 

Vous leur montrez toujours, quoi? le même cyprès. 

Au fond cela finit par être une chicane. 

C'est du vacarme ; Rome ou Paris qui ricane. 

Ils ont réponse à tout. Ne suis-je pas César? 

Mané Thécel Phares trouble peu Balthazar; 

L'ardent tartare avec son four à réverbère 

Peut ennuyer, mais non déconcerter Tibère. 

Faites gueuler l'Erèbe, ameutez tout le tas 

Des méduses montrant le poing aux coups d'états ; 

Les attentats riront ; la foudre les effleure. 

Si Dieu croit en frappant se prouver, il se leurre ; 



DES REMORDS? LUI! POURVOI? yj 

n reste l'inconnu, l'énigme, le grand X. 
Les Euménides sont les poissardes du Styx ; 
Le démon punisseur qui grince et qui s'acharne 
Est un loustic montrant son masque à la lucarne ; 
L'enclume sans broncher laisse cogner Vulcain $ 
Frédégonde en enfer dit à Satan : Taquin ! 



31 mars 1870. 



58 LES ANNÉES FUNESTES. 



XXI 



LE MAL DU PAYS. 



On rôde; on a la mer immense pour prison; 

On n*a plus l'avenir, mais on a l'horizon; 

On médite; on attend que l'océan s'en aille. 

La mémoire, bourreau, vous tient dans sa tenaille. 

Je cherche ce Paris perdu, que je défends; 

Où donc est le jardin où jouaient mes enfants 

Lorsqu'ils étaient petits et lorsque j'étais jeune? 

J'entends leurs fraîches voix crier : Père, on déjeune ! 

Où donc es-tu, foyer où je me réchauffeis? 

Les arbres étrangers, hélas! ne sont pas faits 

Comme ceux du pays natal; l'ombre où l'on erre 

Est noire et par degrés vous fait visionnaire; 

Comme on avait raison de tâcher de mourir ! 

L'azur indifférent vous regarde souf&ir ; 

C'est sur vous que cette eau goutte à goutte distille 

Son fiel, et c'est à vous que l'écume est hostile; 

Les flots autour de vous sont comme des archers ; 

On se sent vaguement haï par les rochers; 

L'herbe est froide, l'épine est mêlée à la mousse; 

Quoi ! j'ai cru la nature hospitalière et douce ! 

J'ai cru les bois calmants ! Comme je m'aveuglais ! 

On se dit par moments : la foudre parle anglais. 



LE MAL DU PAYS. 

Oh ! comment s'évader de l'âpre nostalgie ! 

On jette à ce chaos quelque strophe rugie 

Dans l'orage, et, pensif, on dit aux quatre vents 

De la porter à Dieu par dessus les vivants. 

Et l'on s'arrête, et puis on attend. Toujours l'onde. 

Que la terre de France était riante et blonde ! 

Où donc est-elle? On rêve; et l'on a la rougeur 

De la honte d'autrui. Ciel ! ô ciel! un vengeur! 

Où donc est Juvénal ? Goufifre ! où donc est Tacite ? 

On se rappelle tout, l'infâme réussite. 

L'aube noire du jour monstrueux, et Paris 

Pris à la gorge et mis à la chaîne, et les cris. 

Et les convulsions du peuple qu'on opprime. 

Et tous ces af&eux chefs, capitaines du crime. 

«Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs ! » 

Disait Baudin ; les mots de la tombe sont grands. 

Cela n'empêche pas un tas de misérables 

De crier aux proscrits, aux vaincus mémorables 

Par le devoir au fond de l'abîme liés : 

— C'est bien fait. Vous étiez comme nous. V)us vouliez 

A 

Etre sénateurs, ducs, ambassadeurs, ministres... — 
Oh ! que la mer est sombre au pied des rocs sinistres ! 



59 



20 juillet. 



6o LES ANNÉES FUNESTES. 



XXII 

Je suis de ceux qui, sûrs du progrès, l'âme ouverte. 

Mettent l'ombre à l'essai. 
Et, durs navigateurs, vont à la découverte 

Dans ce gouf&e, le vrai. 

Je vais sondant, pareil au navire qui rôde, 

• L'immense espoir amer. 
Battu de l'onde, en proie aux hydres d'émeraude 
De cette sombre mer. 

Ces hydres au dos vert, flots vils du gouffre auguste. 

Sous Socrate mourant 
Hurlaient, et punissaient Thraséas d'être juste 

Et Caton d'être grand. 



XXIII 



Tout est bien. Honte et gloire. On encaisse des sommes. 

Le peuple dort} dormir, c'est abdiquer; les hommes 

Sont ou gisants de force ou courbés de plein gré. 

L'empereur brille, d'ombre et de soleil tigré. 

Pas un talent ne l'aide; et c'est là le miracle. 

L'histoire n'avait pas encor vu ce spectacle : 

La complicité bête autour d'un crime noir. 

C'est une des beautés de César que d'avoir 

Seul de la profondeur dans ses sanglants caprices. 

Et que d'être un mandrin servi par des jocrisses. 

Rouher, en lui venant baiser le tibia. 

L'inonde de pathos, et Suin de charabia; 

Grandperret, Chaix d'Estange, assassinent la langue; 

Car ils ont dépassé dans le genre harangue 

Même l'ancien patois bête des vieilles cours; 

Leur bouche vile abonde en stupides discours; 

De toute ignominie ils ont les monopoles. 

O Satan, qui créas les Séjans, les Walpoles, 

Les Dubois, les Rufins, jamais tu n'accouplas 

A d'aussi lâches cœurs des esprits aussi plats ! 

Mais cette petitesse augmente Bonaparte. 

Colosse à Sybaris, on serait nain à Sparte; 

Si Pygmée est debout parmi des endormis, 

Il domine, et Tom Pouce est grand chez les fourmis. 



62 LES ANNEES FUNESTES. 



XXIV 



V)us êtes riche, heureux, souriant, point austère. 

Bien mis, homme du monde et maître de la terre? 

Vous êtes empereur, et de plus élégant; 

Bourgeois de Suisse, ainsi que fut bourgeois de Gand 

Charles-Quint, votre égal, et, sans souci de l'âge. 

Vous voyez à vos pieds tout un frais vasselage 

De bouches roses, d'airs aimables, de doux yeux. 

De bras nus, de seins nus, ne demandant pas mieux; 

Vous êtes cavalier accompli, valseur tendre; 

Quoique j'habite loin de vous, je puis entendre 

Les bénédictions, les vœux, les hosannas 

Qu'avec tous les clergés chantent tous les sénats. 

Et dont vous écoutez vaguement l'harmonie; 

Héros si bon vous semble, et, s'il vous plaît, génie, 

Clio vous donne au choix le socle et les métaux 

Dans tout le bric-à-brac de ses vieux piédestaux ; 

Chez vous tout est rayons, reflets d'or, parfums d'ambre. 

Et, chaîne au cou, le code est huissier d'antichambre; 

Vousjpossédez sur terre un coin du firmament. 

Et le Louvre, et Compiègne, et Saint-Cloud si charmant 

Dans la saison riante où l'hirondelle émigré, 

O prince, — et vous avez des taches comme un tigre. 



7 mars. 



XXV 



UN PRESIDENT. 



Est-ce ma faute à moi s'il s'appelle Brunet ? 

Brunet jadis était un pitre. H rayonnait 
Au-dessus des humains à force de bêtise. 
Il broutait des couplets comme un bouc le cytise. 
Son camarade était Janot aux bas chinés 
Lorgnant un papillon qui tremblait sur son nez. 
Ce Brunet-là charmait les foules inquiètes 
Rien qu'en laissant tomber une pile d'assiettes; 
Son rire absurde était un baume à tous les maux; 
H avait de gros yeux et disait de gros mots. 
Peut-être était-ce un homme. Il avait la bassesse 
Pour triomphe, et l'afeont d'être content sans cesse. 
Il fascinait la ville, enchantait les faubourgs. 
Frappait sur les lazzi comme sur des tambours. 
Et se jetait parmi les rires tête-bêche. 
Un éblouissement sortait de ce bobèche. 
C'était, sous les clartés du manteau d'arlequin. 
Le speare de la joie en culotte nankin. 
Il était le bouffon du peuple; il était l'hôte 
De Tabarin, Molière éunt l'hôte de Plaute; 



64 LES ANNÉES FUNESTES. 

Son souffle, son accent, son geste, était guetté 

Dans la foule si triste au fond, par la gaîtéj 

Il avait ce grand don, cher aux grecs du Pœcile, 

L'épanouissement profond de l'imbécile; 

Et quand on le voyait pensif, vide et béant. 

On croyait voir ^éro ricaner du néant. 

C'était l'innocent fourbe et le niais cupide; 

Son ahurissement faisait Paris stupide. 

Ce clown fut sans égal. Ce Brunet gambadait. 

Coiffé de la splendide oreille du baudet. 

Roulait éperdûment ses prunelles éparses. 

Cassait des pots, chipait des sous, faisait des farces. 

Était grotesque, était inepte, était cocu. 

Chantait, et recevait des coups de pied au cul. 

Maintenant il attend les soufflets de l'histoire. 

Son tréteau paraît noble auprès de son prétoire. 

Le Brunet d'à-présent est un juge. Il est noir. 

Est-ce le même? Oui. Non. Pourquoi pas? On peut voir 

Des faits plus surprenants que ces métamorphoses; 

Pasquin et Partarrieu prennent les mêmes poses ; 

Parfois dans Rhadamante on sent un galopin ; 

Est-ce que Mascarille est fort loin de Dupin ? 

Pourquoi voudriez-vous que je m'émerveillasse 

Qu'on soit Jeffrye après avoir été Paillasse ? 

Quoi qu'il en soit, fût-il le même, un peu moisi. 

Ce Brunet, certe, est bien l'homme de ce temps-ci 

Où, juge, on vend le code et, prêtre, le ciboire. 

Thémis rend un arrêt et demande un pourboire. 

Eaque est domestique et Minos est agent. 

Qu'est ceci? La justice. Avez-vous de l'argent? 

C'est à vendre. Et ceci? C'est notre conscience. 

A 

Payez-nous-la. C'est tant. — O juges, patience! 
La Justice viendra. Jugez en attendant. — 
Donc Brunet de farceur est passé président. 
Ce comique est tragique. Il décrète, il condamne. 
Il règne. Il a toujours le même bonnet d'âne. 



UN PRESIDENT. 65 

Mais ce bonnet rapporte énormément. Faut-il 

Punir? il est auguste. Absoudre? il est subtil. 

Que veut César ? Brunet obéit. Le salaire 

Auquel un juge a droit, puisqu'il juge pour plaire. 

Est son but. C'est pourquoi vous irez en prison. 

Tel est Brunet. La loi vous prend par trahison. 

Cujas est sbire au fond et juge à la surface. 

Ne laut-il pas qu'enfin la police se fasse ? 

On est Brunet. On rend des sentences ad hoc. 

Jadis c'était Jocrisse. A présent c'est Vidocq. 

19 février 1870. 



POESIE. — XIV. 



66 LES ANNÉES FUNESTES. 



XXVI 



A UN ENNEMI INCONSCIENT. 



Désespérer de toi, valet du vestiaire? 

Pourquoi? Le ciel est grand. Dieu n'a pas de frontière. 

Qui sait? Peut-être, un jour, te sera-t-il donné 

D'être Saint-Paul, vers l'aube éternelle entraîné; 

Car aujourd'hui féroce, ignorant et stupide. 

Tu gardes les manteaux pendant qu'on nous lapide. 



juillet 1875. 



xxvn 



Est-ce mon siècle, ou bien le vent? J'ai le frisson. 

Du haut de mon rocher, derrière rhori2on. 
J'entends confusément des brouhahas hostiles ; 
Et j'écoute; et, moi-même en butte aux projectiles. 
J'examine, rêveur, les insulteurs lointains. 

Dans mes vers sur lesquels ont soufflé les destins 

J'ai tort de me ser\^ir de ce grand mot : la Haine. 

Peuple, la calomnie est aujourd'hui sereine 

Et bonne fille ; on a de nos jours inventé 

La diffamation sanglante avec gaîté. 

Une espèce de meurtre amusant pour les autres, 

L'af&ont pour rire; hélas, oui, ces mœurs sont les vôtres. 

Et je médite. 

On sait qu*on ment, on en convient. 
On en joue; on ne veut qu'un succès, on l'obtient : 
Etre deux ou trois jours cru par les imbéciles. 
L'exil, l'ombre, le deuil ne sont plus des asiles; 
On lapide le crêpe au chapeau d'un proscrit. 
Que Jésus soit Jésus, bon! S'il devient le Christ, 
On le hue. Ah ! faquin ! tu veux être exemplaire ! 
On ajoute des clous à sa croix, sans colère. 
La colère farigue, on n'en a pas. Pourquoi? 
Faut-il que le menteur dans son mensonge ait foi? 



68 LES ANNÉES FUNESTES. 

Cet homme m'est livré. Je demande sa tête, 

Suis-je son ennemi pour cela? Pas si bête. 

Je hurle, et crie : A bas! mort! il a trop vécu! — 

Etre acharné, c'est bien, mais être convaincu 
C'est du luxe. On serait donc idiot soi-même. 
Et d'ailleurs avoir foi, cela rend triste. On sème 
La ciguë et la mort, mais on n'y goûte pas. 
On est un bon enfant qui pour vivre est Judas, 
Et ne prend pas la chose au sérieux. On tâche 
D'être tranquillement et sans nuage, un lâche. 
Si l'on voyait passer l'homme qu'on va demain 
Poignarder par derrière, on lui tendrait la main. 
Et l'on se vanterait de ce contact auguste î 
John Brown est un héros et Barbes est un juste } 
On l'avoue entre soi j mais en public on dit : 
Barbes est un niais, John Brown est un bandit. 
On l'afl&rme, et cela n'empêche pas de rire. 
Ne pas le croire étant un motif pour le dire. 

Çà, vivons, insultons, mais sans nous mettre en frais 

D'inimitié, de bile et de fiel. Buvons frais ! 

Le tigre mord sans faim et Thersite sans haine. 

Les calomniateurs ne prennent pas la peine 

D'abhorrer, même un peu, ceux qu'ils veulent tuer. 

La conscience étant bonne à prostituer. 

On vend sa plume ainsi que l'on vendrait sa femme. 

Cela s'of&e, un esprit; cela se paie, une âme. 

L'affront décolleté, fardé, riant, banal. 

Rôde sur ce trottoir qu'on appelle un journal. 

Car il est une presse abordable à Javotte, 

Qui, cette, a le droit d'être obscène, étant dévote. 

On jette l'eau bénite et la boue au hasard ; 

On est indifférent, venimeux et poissard; 

On injurie à tant la ligne, à tant par tête; 

On dit : Léonidas est vil. Voltaire est bête. 



EST-CE MOl^ SIECLE... 69 

Tant on se fie, ainsi qu'aux ténèbres d'un bois, 

A la stupidité profonde des bourgeois ! 

Qu'ils seraient furieux, ces gérontes qui bâillent. 

S'ils savaient comme ceux qui les servent, les raillent ! 

S'ils entendaient les gens achetés parler d'eux ! 

S'ils savaient à quel point par ces moqueurs hideux. 

L'épaisseur de leur âme obscure est exploitée ! 

Tel insulteur bigot est un farceur athée -, 

Il est épouvantable et doux, fait son métier. 

Rit, et l'encre du diable est dans le bénitier. 

Ne rien aimer, ne rien haïr} être des drôles; 

Comme c'est simple! avoir un masque, avoir des rôles. 

Les prendre, les quitter, être froid, être chaud. 

Admirer tout bas ceux qu'on déchire tout haut. 

Cela ne fait de mal à personne. On enseigne 

Aux badauds qu'un titan sur la montagne saigne. 

Mais qu'il le fait exprès ; que Caton sans espoir 

N'est qu'un ambitieux ; que le soleil est noir. 

Que partout le droit tombe et que la force monte ; 

On leur fait épeler l'A B C de la honte ; 

On ouvre école ; on montre aux goitreux l'alphabet 

Expliquant le bûcher de Jean Huss, le gibet 

De Coligny, la corde au cou de Galilée; 

On suspend l'imposture à la voûte étoilée. 

Et l'ombre qui descend de là change en baudets 

Ceux qui viennent brûler un cierge sous ce dais ; 

On leur apprend qu'apprendre est mauvais, que se taire 

C'est penser, et qu'un homme est leur propriétaire 

S'il se nomme Habsbourg, Bonaparte ou Bourbon ; 

Et tout en s'écriant : Comme cela sent bon ! 

On leur penche le nez sur le fakir fétide ; 

On déclare à Prudhomme ébahi qu'Aristide 

Fut un gueux, et qu'au fond Turgot est un escroc; 

S'il s'étonne, on lui dit : Tais-toi. Ce serait trop, 

crétin, s'il fallait encor que tu comprisses! 

On livre les Brutus au rire des Jocrisses ; 

On prouve la bonté du mal, du roi, du fer. 



70 LES ANNÉES FUNESTES. 

Du feu, de l'échafaud, du bagne et de l'enfer j 
Et l'éducation des gens est réussie 
Quand la méchanceté germe dans l'ineptie. 
Puis on tend la sébile, et Pluche et Baculard 
Empochent en louchant les gros sous $ et c'est l'art 
D'élever les bourgeois pour s'en faire des rentes. 

Le songeur voit passer des bouches murmurantes — 
Qui vont balbutiant des outrages confus. 
On a l'iniquité comme on a le typhus ; 
Elle est dans l'air, on l'a respirée ; un maroufle 
Quelconque nous a mis sur les lèvres ce soufile ; 
Vous dites ce que dit ce rhéteur de l'égout. 
Et lui qui ne croit rien, il vous fait croire tout. 
Oh! qui pourra jamais, plongeur mélancolique. 
Sonder cet af&eux puits, la bêtise publique! 

Quel labeur ! constater jusqu'au dernier bourgeois ! 
Conclure que cet âne est un âne par choix. 
Qu'il s'y plaît, et que c'est son goût d'être une brute I 
Voir braire Aliboron que Zoïle recrute ! 



xxvm 



\^ne2 nous voir dans l'asile 
Où noue nid s*est caché. 
Où Chloé suivrait îvlnasyle. 
Où l'Amour suivrait Psyché. 

Si vous aimez la musique. 
C'est ici qu'est son plein vol 
Mozart n'est qu'un vieux phthisique 
A côté du rossignol. 

Ici la fleur, le poëte. 
Et le ciel font des trios. 

A 

O solos de l'alouette! 

A 

O tutti des loriots ! 

Chant du matin, fier, sonore! 
L'oiseau vous le chantera. 
Depuis six mille ans, l'aurore 
Travaille à cet opéra. 

Venez 5 fiers de vos présences, 
Les champs, qui sont des jardins. 
Auront mille complaisances 
Pour vous autres citadins. 



72 LES ANNÉES FUNESTES. 



Nos rochers valent des marbres ^ 
Le beau se fera joli 
Et le moineau, sous les arbres, 
Quoique franc, sera poli. 

Mai joyeux, juin frais et tendre 
Arriveront à propos 
Pour que vous puissiez entendre 
La clochette des troupeaux. 

Venez, vous verrez les guêtres 
Du vieux laboureur normand -, 
Les mouches par vos fenêtres 
Entreront éperdûment. 

Le soir, sous les vignes vierges. 
Vous verrez Dieu qui nous luit 
Allumer les mille cierges 
De sa messe de minuit. 

Et nous oublierons ces choses 
Dont on pleure et dont on rit. 
L'homme ingrat, les ans moroses. 
L'eau sombre où l'esquif périt, 

La fuite de l'espérance. 
Les cœurs faux, le temps si court. 
Et qu'on partage la France 
Dans la Gazette d'Augsbourg. 



25 juin 1059. 



XXIX 



EN CONSEIL. 



— Toute la question, dit-il, c'est Touvrier. 
Que Décembre lui soit meilleur que Février, 
C'est là ma politique. Écoutez, mes ministres. 
Il faut sourire au peuple avec des yeux sinistres. 
Ainsi l'on règne. Ainsi l'on gouverne. J'entends 
Faire adorer leur chaîne aux travailleurs contents. 

— Sire, c'est malaisé. — C'est simple. — Comment faire 
Pour loger l'ouvrier? — Je lui bâtis un square. 

Il aura sa caserne ainsi que le soldat. 

Ils sont frères. — C'est vrai. — Leur plaire est mon mandat 

— Mais, sire, l'ouvrier veut manger. — Je le gave. 
L'engraissement éteint la fierté de l'esclave. 

— L'ouvrier veut trouver une femme au logis. 

— Je le fais marier par Saint-François-Régis. 

— L'ouvrier, car il fait, sire, beaucoup de rêves, 
Veut être mieux payé. — Je lui permets les grèves. 

— L'ouvrier veut aller au spectacle. — Il aura 
Partout le lupanar sous le nom d'opéra. 

Je lui prodiguerai des tas de femmes nues. 

Je lui montre Astarté planant au fond des nues. 

Je lui donne Gorju, Bobèche et Turlupin. 

Je l'enchante. — Oui, voilà des cirques et du pain. 



74 LES ANNÉES FUNESTES. 

Mais du vin? — Je l'en soûle à battre la muraille. 
— Et s'il veut être libre enfin? — Je le mitraille. 

Ainsi l'on parle, et moi, dans le bouge infamant. 
J'entre, et je te regarde. Histoire, fixement. 



20 octobre. 



XXX 



Je ne désire pas la mort de Bonaparte. 

Quand cette aveugle idée arrive, je Técarte. 

Je ne suis pas assez dans le secret du sort 

Pour me croire le droit de vouloir une mort ; 

Mon âme en son cachot n'a pas de meurtrière 

Par où laisser tomber une telle prière. 

Hommes, je ne hais point, même quand je combats. 

Je regarde, pensif, les choses d'ici-bas ; 

J'en suis blessé, mais non irrité; j'y devine 

Sous le néant humain l'immensité divine. 

Et je laisse Dieu faire, en l'implorant pour tous. 

Celui qui, comme moi, sait qu'il faut être doux. 

Et que tout à la fin se retrouve et retombe. 

Ne jette jamais rien dans l'ombre de la tombe. 



lo février 1861. 



16 LES ANNÉES FUNESTES. 



XXXI 



L'EMPEREUR A COMPIEGNE. 



Cet homme est dans les fleurs j il a, s'il fuit la ville, 

Saint-Cloud, Biarritz, 
Compiègne; autant d'azur que l'aigle, autant d'idylle 

Que Lycoris ; 

Autour de lui les dieux rayonnent dans des marbres ; 

Les prés, les blés. 
Les champs brillent au loin, et les paons sous les arbres 

Sont étoiles; 



En voyant ce front vil qu'aucuns remords n'émeuvent. 

Cet œil vitreux. 
Que pensent les lauriers? Qu'est-ce que les lys peuvent 

Se dire entre eux? 



On ne s'explique pas pourquoi le myrte encense 
L'homme de sang. 

Et comment à subir une telle présence 
Avril consent. 



L'EMPEREUR À COMPIÈGNE. 77 



Les bois respectueux ont l'air de dire : sire! 

A ce larron ; 
Ils ne refusent rien au maître, et s'il désire 

Un liseron. 

Un iris, un bleuet candide, une pervenche. 

Ils les lui font; 
Est-ce que la nature ignore la revanche, 

O ciel profond ! 

Est-ce qu'il est permis de se donner pour tâche 

Le mal, l'horreur. 
D'être un fourbe, un escroc, un gueux, un drôle, un lâche. 

Un empereur. 

De jeter sur Paris la mort fauve et hagarde. 

Le faux serment. 
L'effroi, sans que personne ait l'air d'y prendre garde 

Au firmament. 

Sans qu'un puissant témoin fasse aux étoiles signe 

De moins briller. 
Au mois de mai d'avoir moins de parfum, au cygne 

De s'envoler. 

Sans quon entende au loin gronder le flot sonore. 

Le vent huer, 
Et sans qu'on voie autour du coupable l'aurore 

Diminuer; 

Sans qu'au nom de l'honneur, de l'auguste justice. 

Des saintes lois. 
Et du grand ciel, la ronce indignée avertisse 

L'ombre des bois. 



78 LES ANNÉES FUNESTES. 



Et sans que le printemps distingue entre un faussaire. 

D'où sont venus 
Tous nos pleurs, tous nos maux, tous nos deuils, et Glyccre, 

Nymphe aux pieds nus! 



Il a parfaitement oublié tous ses crimes. 

Le sang versé. 
Son serment, son honneur, son âme, et les abîmes 

Du noir passé 5 

Il a saisi le peuple et la loi dans sa serre. 

Joué son jeu. 
Et fait la quantité de forfaits nécessaire 

Pour être un dieu 5 

Les bon2es, les cadis, sous leur robe de femme. 

Le trouvent grand j 
C'est tout au plus s'il sait combien il est infâme. 

Et s'il comprend} 

H est l'idole informe et vague qu'on encense ; 

Ses yeux font peur; 
On devine qu'il est plein de toute-puissance 

A sa stupeur; 

Car c'est bien surprenant d'être un tel misérable. 

Et que les rois 
Soient petits devant vous plus qu'au pied de l'érable 

L'herbe des bois. 



L'EMPEREUR À COMPIÈGNE. 79 

Ahl quand un homme a fait tout ce qua fait cet homme. 

Quand il est là. 
Lui qui livra ta Rome, ô Caton, à la Rome 

De Loyola, 

Lui qui fit faire im pas monstrueux en arrière 

A la raison. 
Lui que guette la Prusse, espionne et guerrière, 

À rhori2on. 

Lui qui, mettant un vote imbécile à la place 

Des droits trahis. 
Règne contre le peuple et par la populace 

Sur mon pays. 

Lui par qui, dans un jour de deuil, d'abîme et d*ombre. 

Tout se perdit. 
Il semble qu'il faudrait un rugissement sombre 

Sur ce bandit ! 

Il semble que les champs devraient être lugubres 

Et mécontents. 
Et qu'il devrait sortir des forêts insalubres 

Un faux printemps ; 

Eh bien, non! mai l'accepte et floréal l'accueille. 

Et ce pervers 
Ne fait pas perdre un nid, une branche, une feuille 

Aux buissons verts 5 

Et l'entrée en enfer due à ce misérable. 

C'est ce jardin. 
Le lys, l'églantier, l'orme, et le cèdre et l'érable; 

O lâche éden I 



8o LES ANNÉES FUNESTES. 



Il est dans le printemps, il est dans la nature 

Comme chez lui. 
Jamais par une plus monstrueuse ouverture 

Le mal n'a lui. 

Le sort est vilj de nous toujours, traître et fantasque. 

Il s'est jouéj 
Mais jamais jusqu'ici l'on n'avait vu ce masque 

Si dénoué. 

Et c'est l'étonnement des prophètes moroses. 

De toi, martyr. 
De toi, penseur, que tant de crime à tant de roses 

Puisse aboutir. 



2; mai. 



xxxn 



AMNISTIE. 



H s'assied sous un hêtre; il murmure : — J'oublie. 
Oubliez. Oublions. — Douce mélancolie ! 
Puis, tendre, il prend sa flûte et soupire : 

A 

— O proscrits ! 
Pjrame aima Thisbé, Cephale aima Procris, 
Je vous aime. Accourez. Barmis, je vous appelle. 
Amnistie est un mot singulier que j'épelle ; 
Je ne sais pas très bien ce qu'il veut dire. Et vous ? 
Mais je vous aime. L'ombre est tiède, l'air est doux. 
Proscrits, je songe à vous dans ma joie innocente; 
Pour que je sois heureux il faut que je vous sente 
Respirer le même air que moi dans les vallons. 
Revenez. Je le sais, les jours d'exil sont longs. 
H est temps qu'enfin moi, vous, vos fils, vos compagnes. 
Nous allions tous ensemble errer dans les campagnes 
Et que nous écoutions sous les mêmes berceaux 
Et sous le même ciel le même chant d'oiseaux. 
H est temps que je dise à mon Pinard fidèle : 
Tiens! voici le proscrit, et voici l'hirondelle! 
Dieu te ramène l'une, et moi l'autre. Exilés, 
Prenez la clef des champs dans mon trousseau de clés ; 

POESIE. — XIV. 6 



82 LES ANNÉES FUNESTES. 

L'air du pays natal plaît à Tâme des sages ; 
Les champs vous calmeront. Beauté des paysages ! 
Moi César, devant qui Béhic est à genoux, 
- Chers bannis, je vous rends la patrie. Aimons-nous. 
Revenez. Craignez-vous que mes chiens ne vous mordent? 
Non. Mon sénat est doux. Les cœurs enfin s'accordent. 
Et de boucher je suis redevenu berger. 
Plus de banni dehors, dedans plus d'étranger. 
Je suis français. Amis, j'ai quitté mon écorcej 
Car pour être français et cesser d'être corse. 
Il suffit que l'é manque ou que l'i soit ôté; 
Moi je suis Bonaparte et non Buonaparté. 
Conti, l'homme par qui le vrai chez moi pénètre. 
Se change en monsieur Conte et Piétri devient piètre. 
Donc, nous serons français, vous vivrez sous mes lois. 
Accourez dans mes bras. Ainsi les vieux gaulois 
Se réconciliaient trinquant sous la tonnelle 5 
Le fond du verre était garni de pimprenelle. 
Mon âme en sa beauté s'offre à vos yeux. Hélas I 
Laissez-vous attendrir, proscrits. Quand Ménélas 
Vit le sein nu d'Hélène, il jeta son épée. 
Ma molle rêverie est de vous occupée. 
Ingrats, vous détournez les yeux de mes appas. 
J'ai beaucoup de Parieux, de FiaUns, de Maupas, 
De juges, de soldats, et de billets de banque 5 
Mais proscrits, vous absents, quelque chose me manque. 
Je ne sais ce que j'ai, je fuis dans les forêts. 
En vain le Moniteur m'arrive, humide et frais. 
J'ai beau suivre aux prés verts la vache aisée à traire. 
Et songer au budget 5 j'ai beau pour me distraire 
Laisser errer mes yeux sur le crâne poli 
Du maréchal Regnault de Saint- Jean-d'Angely; 
En vain je verse Ay, Nuits, Sauterne, AUcante, 
A Rouher qui me fait l'effet d'une bacchante ; 
Boudet en vain me suit, poussant de longs abois; 
En vain je vois Troplong sourire au fond des bois; 
En vain tous mes curés sur qui vous vous trompâtes. 



AMNISTIE. 83 

Tous mes évêqucs, gros et gras, joignent leurs pattes. 

Et font un hourvari de prières 5 en vain 

Romieu le faune, en vain Bacciochi le Sylvain 

Soufflent éperdûment dans leurs buccins de cuivre; 

En vain Morny, buvant, aimable, sanglant, ivre. 

Sur son char attelé de tigres, passe au fond 

Du hallier où Dodone avec Bondy se fond; 

Aux applaudissements des nymphes familières. 

En vain, le thyrse en main, ventru, coiffé de lierres, 

Baroche énorme et gai vient monté sur Nisard; 

En vain Delangle est bête, en vain Fould est gueusard; 

Je suis triste. Je sens du vague. Chaix-d'Est-Ange 

M'ennuie; et par moments je me tourne : — Qu'entends-je? 

Est-ce leur pas? vont-ils revenir, mes bannis? — 

Oh! revenez! Avril gazouille dans les nids. 

Toutes les fleurs des bois mêlent leurs aromates, 

Venez ! pontons, cachots, poucettes, casemates, 

Cayenne, Lambessa, j'oublierai tout. Venez! 

Quand même on me mettrait Fould en fleur sous le nez. 

Quand Suin décolleté montrerait ses épaules. 

Quand Glandaz et Lebœuf, pleureurs comme deux saules. 

Me chanteraient Dunois sur la muse de blé. 

Mon vide, je le sens, ne serait pas comblé. 

Il me faut mes proscrits, mes proscrits à moi. Cette, 

Je suis grand, mais sans vous la patrie est déserte. 

Rentrez. Plus d'exil. Joie et chansons ! Doux émoi I 

Vous me contemplerez ayant autour de moi 

Boitelle, Martinprey, Forey, Magnan et Magne; 

Ainsi les douze pairs entouraient Charlemagne. 

Vous verrez mon petit apprendre l'A B C. 

\byons, finissons-en, liquidons le passé. 

Vous étiez endormis, j'ai surpris vos vedettes. 

Si l'on n'est empereur, comment payer ses dettes? 

Il le fallait. Le Louvre exempte de Clichy. 

Un parvenu n'est rien s'il n'est un enrichi. 

Comprenez. Vous savez, il vous passe une idée. 

La France était en vie et je l'ai poignardée, 

6. 



84 LES ANNÉES FUNESTES. 

J'en conviens, j'ai commis ce péché véniel. 
Avec Canrobert, Korte, Espinasse et Niel. 
La République un jour s'éveilla désarmée. 
Et me vit souriant, debout, mèche allumée; 
■ J'ai tiré le canon, puis on s'est tenu coi; 
J'avais peut-être un peu juré je ne sais quoi; 
Mais à tous ces vieux faits qu'est-ce qui s'intéresse? 
Ce fut un coup de force avec un tour d'adresse; 
Je fus Machiavel compliqué d'Auriol; 
Vous étiez la loi, soit, et je fus le viol. 
N'en parlons plus. Je hais les choses éternelles. 
Elles sont sans pitié, l'implacable est en elles. 
L'enfer dirait Toujours, mais moi je dis Assez! 
Je vous ai mitraillés, traqués, bannis, chassés. 
Dispersés, comme un tas de cendre dans l'espace. 
Volés, assassinés... — Eh bien, je vous fais grâce! 



XXXIII 

EN PLEIN DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 
ROSALIE DOISE. 



On voulait condamner cette fille, attendu 
Qu'une femme efïarée, au regard éperdu. 
Dont on voit le col nu que va trancher la hache. 
Qui hurle, qu'à la planche efïroyable on attache. 
Et dont on dit : Voyez, longtemps elle se tut. 
Puis parla, cela pose un jeune substitut. 
On passe conseiller, président, avant l'âge. 
Et l'on finit par faire un très beau mariage. 
Et par avoir des champs, des fermes, un château. 
En suifant la rainure où glisse le couteau. 

Ne jamais gaspiller, tant on se sent capable. 

Son temps à distinguer l'innocent du coupable. 

Ecraser l'accusé que Bergasse étoufïait. 

N'être point scrupuleux, se montrer si bien fait 

Pour l'opprobre qu'on a l'estime de Baroche, 

Etre un de ceux à qui la honte dit : approche ! 

Et qui viennent, — la honte aide à l'avancement, — 

Eh quoi! mais c'est tout simple! et c'est ainsi, vraiment. 



86 LES ANNÉES FUNESTES. 

Que le bonnet carré se dore et se galonné. 

Que du temple des lois on devient la colonne. 

Et qu'on reçoit la croix d'honneur, dans la saison. 

Des mains d'un accusé de haute trahison. 

C'est pourquoi, lorsqu'on a tout ce qu'il faut pour plaire. 

Qu'on est, par la cravate et les gants, exemplaire. 

Qu'on sait être au bal jeune et vieux au tribunal. 

Quand on est élégant, doctrinaire, banal. 

Quand on a ce patois qu'Aulois prend pour du style. 

Faire guillotiner une femme est utile. 

D'une tête sanglante un juge est couronné. 

N'allez- vous pas blâmer un jeune homme bien né. 

Qui trouve sous sa main une obscure ouvrière. 

Une fille, et qui tient à faire sa carrière. 

De montrer à propos quelque férocité? 

On est un personnage important et compté 

Et que le journal cite en lettre majuscule. 

Quand on a fait lier quelqu'un à la bascule. 

Chez le préfet le soir vous prenez votre thé; 

Par les meilleurs salons vous êtes accepté; 

Voilà ce substitut terrible qu'on renomme ! 

Et l'évêque vous dit : C'est bien. Tonnez, jeune homme! 

Ah! l'herbe de Clamart donne de beaux profits! 

On est celui que montre une mère à son fils ; 

On fascine, étant presque un acteur sur l'affiche. 

Une Agnès de seize ans, fraîche, ingénue, et riche. 

Qui danse avec vous, rit, parle de vos succès, 

Et de la femme à qui vous fîtes son procès. 

Pendant qu'en son tombeau cette morte farouche 

Sent fourmiller les vers de terre dans sa bouche. 

Tel est le rêve fait par tous les débutants. 

Ainsi songeait le frais Delangle à son" printemps; 
Ainsi songeait Troplong alors qu'il était rose ; 
Ainsi tout substitut songe en peignant sa prose. 



EN PLEIN DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 87 

Laubardemont en herbe et Laffemas en fleur; 
Ayant derrière lui la mort, sombre souffleur, 
Bellart jeune se dit : Soyons Jeffiye en France ! 
Et c'est le front chargé de ce tas d'espérance 
Qu'en son riant matin, vers le but qui lui plaît. 
Chemine Grandperrette avec son pot au lait. 

Tous veulent une affaire horrible en cour d'assises. 
Comme on haranguerait les faces indécises 
Des jurés, par la phrase aux meurtres entraînés! 
Car la justice est bête, et par le bout du nez 
On conduit où l'on veut Thémis, la vieille aveugle. 
On a reçu du ciel l'éloquence qui beugle; 
Si la chancellerie un jour vous remarquait. 
Tout serait dit; d'emblée on arrive au parquet 
De Paris, et l'on est bourreau sous l'œil du prince. 



n 

Or ce juge apprenti travaillait en province. 

Un matin, calculant l'avenir, fatigué 

Des bals de préfecture, et bâillant, et peu gai. 

Ce garçon s'était dit dans un moment lucide : 

— Ah! ce qu'il me faudrait, c'est un bon parricide ! — 

Car en effet, en Grève, il est beau de pouvoir 

Assaisonner la tête avec un voile noir. 

H chercha. Ce fut toi qu'il trouva, misérable! 

Donc on prit cette femme. Il est fort déplorable 

Qu'on n'ait plus la torture. A bas Beccaria ! 

On fit du mieux qu'on put. On mit la paria 

Dans un trou, sur un lit de paille, au fond de l'ombre. 

Les geôles ont toujours quelque cabanon sombre. 

Trop court pour qu'on s'y puisse étendre, trop étroit 



88 LES ANNÉES FUNESTES. 

Pour qu'on marche, et trop bas pour qu'on s'y tienne droit. 

Le captif est là, seul, sous les nœuds qu'on lui forge. 

Sous le poing de la nuit qui lui serre la gorge. 

Et l'insomnie en pleurs brûle ses yeux sanglants. 

Cela remplace un peu le réchaud de Vouglans, 

Le chevalet, l'étau de bronze, la rapière 

Lardant le patient sur la table de pierre. 

Et le bouc qui léchait un homme enduit de miel. 

Là, sans point d'appui, loin des hommes, loin du ciel. 

Sentant la voix du juge ainsi qu'une piqûre. 

Pendant que chaque jour grossit sa charge obscure. 

Le prisonnier se dit : Je ne sais où je vais! 

Personne assurément ne peut trouver mauvais 

Qu'ayant besoin de faire avouer cette femme. 

On l'enterrât vivante en cette crypte infâme. 

C'est juste. On s'arrangea de façon qu'elle fût 

Sans jour, sans air, avec le geôlier à l'affût. 

Guettant ses pleurs, ses cris, sa faim, sa soif, ses rêves j 

L'affreux tourment qui n'a ni relâches ni trêves, 

L'étouffement, pesait sur elle. Ne pouvoir 

Respirer, et râler dans l'ombre, et ne rien voir! 

Ne pas dormir! Toujours dans l'immonde cellule 

Quelque fourmillement effiroyable pullule. 

Les murs glacés ont l'air d'être vos ennemis. 

Oh! les hideux cachots! il semble qu'on ait mis 

Un morceau de la nuit du tombeau dans ces caves. 

Mais si l'on n'avait pas ces geôles, ces entraves. 

Ces gênes, tout irait fort mal, et l'accusé 

Peu docile, serait à tuer malaisé. 

Là du moins il est pris ; de tout l'on tient registre. 

Il descend marche à marche un escalier sinistre; 

Les juges font sur lui de lugubres essais ; 

Pâle, il se sent poussé par derrière; un procès 

Est une pente douce où l'on glisse à la tombe. 

Cette fille expirait dans cette catacombe. 



EN PLEIN DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 89 

— C'est sa faute, disait le juge, elle se tait! 
Criminelle, avouez! — Mais elle résistait. 
Et refusait d'entrer dans la sombre descente, 
La drôlesse, attendu qu'elle était innocente. 
Et c'était là sans doute un inconvénient. 

Mais le juge ne peut avoir tort. En ni;int. 

On l'irrite. Il apprit soudain qu'elle était grosse. 

Et dit : Soit. Pour berceau l'enfant aura la fosse. 

C'était son droit. Ne point vous ôter un cheveu. 

Mais faire ce qu'il faut pour avoir un aveu. 

C'est le dernier degré de l'art et de l'étude 

D'être tortionnaire avec mansuétude. 

Et, sans bruit, sans emprunts au vieux code gaulois. 

D'employer l'agonie au triomphe des lois. 

La damnée étoufifeit, et criait : Grâce! grâce! 
Le juge lui disait : — Que veux-tu que j'y fasse? 
Avoue! — Elle pleurait. — De l'air! je meurs! — Tu n'as 
Qu'à parler, et d'un mot tu romps ce cadenas. 
Ta prison deviendra très douce. Vois, décide. 
Tu n'as qu'à t'avouer simplement parricide. 

— Non! — Je te rendrai l'air et le jour. Tu pourras 
Avoir des fleurs, avoir un lit, avoir des draps; 
Sortir dans le préau si cela te contente ; 

Tu redeviendras fraîche et grasse et bien portante; 
Tu seras bien logée et bien nourrie; il faut. 
Femme, si tu veux vivre, accepter l'échafaud. 

Et ce raisonnement touchait peu cette folle. 

Force à la loi. Tout autre axiome est frivole. 

Quoi, tant d'hommes savants, quoi, Treilhard, Portalis, 

Quoi, Tronchet qui plaida devant les fleurs de lys, 

Séguier, Berlier, auront dépensé des semaines 

A souder la loi gothe avec les lois romaines, 

Bigot-Préameneu, payé par le budget. 

Aura consulté Mourre et consulté Target; 



90 LES ANNÉES FUNESTES. 

Ils auront fait un code étonnant, et ces maîtres. 
Ces clercs, sachant par cœur le droit de nos ancêtres. 
Cas simples, cas royaux, chefs-plaids et francs-alleux. 
Auront perdu leur temps! Ce serait scandaleux. 
Cette ; et puis à la fin Famour-propre s'en mêle. 
Quoi! la loi fléchirait devant cette femelle ! 
Un jeune magistrat, voyons, peut-il lâcher 
Une femme qu'il est allé très loin chercher. 
Qui peut-être, après tout, quoique fort obstinée. 
Est à peu près coupable, et qui, guillotinée. 
Fera parler de lui chez le garde des sceaux! 
Cette fille est d'ailleurs sans mœurs. Les noirs ciseaux 
Sont au greffe, et bientôt mordront sa chevelure. 
Il criait : Parricide! avoue. Il faut conclure! — 
Elle disait : — Jamais. — L'innocence est de fer. 
On dut la murer presque au fond de cet enfer. 

Dans son sein cependant le pauvre petit être. 

L'ange obscur, avait l'air de ne vouloir plus naître. 

Et, sans savoir nos lois, nos jougs, notre secret. 

Ni ce que lui faisait la justice, il mourait. 

Elle en tremblait du moins. Prise entre ces murailles. 

Elle épiait cette âme éclose en ses entrailles. 

Elle en craignait la fuite, et dans son flanc muet 

Il lui semblait parfois que rien ne remuait 5 

Si bien qu'un jour, vaincue enfin, découragée, 

Stupide, cette mère et cette naufragée. 

Sans espoir, n'ayant plus que le choix de l'écueil. 

Sentant son ventre, hélas! devenir un cercueil. 

Et le doux innocent périr dans ce repaire. 

Pour sauver son enfant, dit : — J'ai tué mon père ! 



22 novembre. 



XXXIV 



APPROBATION DES PïlÊTRES. 



î; Cétait dans un sépulcre, ou bien quartier Bréda. 

J J'y vis un monstre, et lui, lascif, me regarda. 



Et dit, me souriant d'un vil sourire oblique : 
— Je m'appelle Succès, je suis jElle publique; 
Je cogne à mon carreau, Mastaï m'aperçoit. 
Et monte. 

Oui, le succès, le succès, quel qu'il soit. 
Est une gorge nue à laquelle aucun prêtre 
Ne résiste, et l'on vient baiser la bouche traître 
De tous les crimes, fiers de leur flagrant délit. 
Et l'on fait sa prière en couchant dans leur lit. 
Rien n'égale l'amour que che2: Tartuffe excite 
Une action mauvaise en pleine réussite. 
Cest un massacre? Soit. Un parricide? Après? 
Les sophismes, trempés d'eau bénite, sont prêts. 
L'Audace heureuse est là. Devant cette sultane. 
Le dogme déboutonne en riant sa soutane. 
Le sermon s'attendrit, le syllabus en rut 
Refait les gros soupirs de B002 avec Ruth. 
Rome lèche vos pieds si vous gagnez le quine. 
Le pape est le galant, la chance est la coquine; 



92 LES ANNÉES FUNESTES. 

Elle attire, on la suit dans ses obscurs chemins. 

Et le fard sur le front cache le sang aux mains. 

Qui fraude est orthodoxe et qui ment est biblique. 

Quand ce maroufle impur brisa la République, 

Le jour où l'oncle fut calqué par le neveu. 

Les juges, qui s'étaient mis à juger un peu 

Bonaparte, risquant sa hideuse gageure. 

Ébauchaient vaguement du côté du parjure 

Un agenouillement pendant qu'il triomphait. 

Ce voleur a tué ce passant. C'est bien fait. 

Le chêne par le coin félon s'est laissé fendre. 

Tant pis pour lui. Tu meurs? il fallait te défendre. 

Quit'égorgea raison. Paix! meurs. La papauté 

Est un faux poids toujours aux succès ajouté. 

La Papauté pour frère a le Glaive. Elle ouate 

Avec des trahisons sa douillette béate. 

Cherche avant tout Futile, et grossit d'un fardeau 

D'attentats, d'infamie et d'horreur, son credo. 

Elle aime Octave immonde, absout Clovis Sicambre, 

Sacre un Dix-huit-Brumaire et lave un Deux-Décembre. 

La justice, le droit chassé par les tyrans. 

L'honneur et la vertu, lui sont indifférents. 

N'ayant rien de solide et rien de saisissable. 

Autant qu'au sphinx camard les tourbillons de sable 

Roulés sous le ciel noir par le vent libyen. 

Charles-Neuf tue. Amen. Sylla proscrit. C'est bien. 

Le poignard est divin 5 la hache est innocente. 

Pas un forfait à qui l'église ne présente 

Pour s'essuyer les mains, la nappe de l'autel. 

L'église est pour Gessler contre Guillaume Tell, 

Pour Rossa contre Huss, pour Cauchon contre Jeanne. 

Elle offre à Trestaillon la colonne Trajane. 

Elle est l'auberge 5 entrez si vous pouvez payer; 

Le Te Deum sera compris dans le loyer. 

Mandrin est un sauveur. Cartouche est un messie; 

Qui réussit est pur. Payez. Rome associe 



APPROBATION DES PRÊTRES. 93 

A Tacceptation des forfaits rÉtemel. 

Monter est vertueux, tomber est criminel. 

O terreur! elle fait bénir la perfidie, 

Uaffreux plan qu'un faussaire à loisir étudie. 

Le bagne ouvert aux bons, les gueux mis au sénat. 

Tous les viols, le fer, le feu, l'assassinat. 

César et ses complots, l'araignée et ses toiles. 

Par cette grande main sombre et pleine d'étoiles. 

Sans même regarder un moment le ciel bleu. 

Et sans se demander si c'est possible à Dieu! 



2j février 1870. 



94 LES ANNÉES FUNESTES. 



XXXV 



— Qu'êtes-vous? — Tu le vois à notre robe. — Quoi? 
Les prêtres de Dieu? — Non, les prêtres de la loi. 

— De quelle loi? — Du maître. — Et qu'est le maître? — Un homme. 
On l'appelle empereur ici, césar à Rome. 

Il est aigle de droit et de race vautour. 

Celui-ci fut jadis un criminel. Un jour 

Il fit un serment, puis il s'embusqua derrière. 

Puis, comme les voleurs la nuit dans la clairière. 

Il sortit brusquement de sa cachette, et prit 

A la gorge l'honneur, la probité, l'esprit, 

La gloire, la vertu, la pudeur, la patrie. 

Et les tua. D'abord, voyant la loi meurtrie. 

Nous fîmes préparer la corde et le gibet. 

Comptant bien l'étrangler tout net, s'il succombait. 

Mais il a réussi, la rudesse est un vice, 

Et chez lui maintenant nous sommes en service; 

A qui nous souffleta notre respect est dûj 

Il sied qu'il soit sacré puisqu'il n'est pas pendu; 

Nous faisons à présent pendre en son nom les autres ; 

Nous sommes les appuis de l'état, les apôtres 

De l'ordre, et nous lavons les pieds du maître, emploi 

Utile, et le meilleur que puisse avoir la loi; 

La clarté de cet homme éclaire notre livre; 

Car il est naturel et simple qu'on lui livre 



J^'ÉTES-VOUS? 

La conscience humaine et le code et Jésus, 
Puisque c'est lui qui paie et qu'il a le dessus. 
— Qu'est-ce que vous rendez, là, dans cette bâtisse, 
Par la bouche? — Cela s'appelle la justice. 



95 



Lorrainc-Altwics , 27 août. 



96 LES ANNÉES FUNESTES. 



XXXVI 



Pour le prêtre il est saint, pour le juge il est juste j 

Il a raison; 
Nul ne résiste; il est sacré, suprême, auguste. 

Par trahison; 

C'est de vin et de sang que sa lèvre est rougie. 

Lourd prisonnier 
De cette double ivresse, il complète l'orgie 

Par le charnier. 

Il a tout; les sénats lui prodiguent leur âme 

Et leur fierté, 
L'évêque en chape d'or la prière, et la femme 

La nudité. 

Devant lui la vertu frémit, l'honneur émigré; 

Pâle Psyché, 
L'âme humaine voudrait s'enfuir; et parle tigre 

Il est léché. 

Il a par un viol possédé la victoire. 

Il est prudent 
Mais guerrojeur; il compte arriver à la gloire, 

Ba2aine aidant. 



POUR LE PKÉTKE IL EST SAINT... 97 



Les peuples sur leur tête ont cette splendeur noire; 

Il est debout. 
César, majesté, prince, empereur, dans l'histoire. 

Et dans l'égout. 

Le monde, ainsi qu'au temps de Claude et Comnène, 

Est là béant. 
Contemplant ce pygmée énorme, grandeur naine. 

Hautain néant. 

Il est le sphinx du trône j il a pour toute règle 

Le crime heureux; 
Il habite un fond d'ombre ; il est seul comme l'aigle 

Et le lépreux. 

Il a l'armée, il a l'église; il est superbe. 

Blême, ébloui; 
Et tous les crimes sont épanouis en gerbe 

Autour de lui. 

Il règne, il a la joie obscure de Tibère; 

Il est content; 
Et pendant ce temps-là, le destin délibère. 

Et l'ombre attend; 

Et, sœur de Némésis, l'implacable logique 

Au front serein. 
Assise à son fourneau, chauffe à son feu tragique 

Le vers d'airain. 



26 novembre. 



K)ESIB. — IIV. 



7 



98 LES ANNÉES FUNESTES 



XXXVII 



Pour l'écrivain vénal il est un dur moment. 

Après avoir tiré de son encre qui ment 

.Tout ce qu'elle contient de noirceur et de bave. 

Après avoir été l'affreuse plume esclave. 

Après avoir haï pour le compte d'autrui. 

Soudain cet homme un jour sent que, venant de lui. 

L'injure est un éloge et la louange un blâme. 

Et qu'il ne peut plus nuire à force d'être infâme. 

Quand il est démontré, prouvé, public, patent 

Qu'on a livré son âme et qu'on a reçu tant. 

Qu'on est prostitué par brevet authentique. 

Qu'au trottoir du chantage on a tenu boutique. 

Qu'on s'est fait insulteur, moyennant un loyer. 

Qu'on est allé chez ceux qui peuvent bien payer 

Vendre de l'imposture et de la calomnie. 

Qu'on a, pour de l'argent, outragé le génie, 

La probité, le droit, le courage, l'honneur. 

On est mieux qu'assassin, on est empoisonneur; 

On est moins qu'un bandit des bois, on est un drôle j 

L'or aux mains flétrit plus que le fer sur l'épaule. 



Altwies, 18 septembre. 



xxxvin 



Qu'il vienne des coquins sur la honte qu'on sème j 
Qu'à propos de Monsieur Bonaparte troisième, 
Morlot cite Hildebrand, Troplong Justinien; 
Qu'en ce gouvernement napoléonien 
Le grand Napoléon soit pris, qu'on rende Hercule 
Grotesque, Achille farce et Nemrod ridicule; 
Qu'on fasse du clinquant, du faux, des oripeaux. 
Avec les grands exploits, avec les grands drapeaux. 
Avec les saints chevrons des brigands de la Loire; 
Que cet empire, utile aux banques, ait pour gloire 
De n'avoir point d'Eylau, d'Essling ni d'Austerlit2 ; 
Qu'on soit des enrichis contents d'être avilis. 
Que le public opprobre à la Bourse se cote; 
Que l'aigle se marie avec une cocotte; 
Soit. Que m'importe à moi ! j'ai l'immense dédain ; 
Je regarde pousser les fleurs de mon jardin, 
La mer chante, et je vois naître l'aube candide; 
D'AusterHt2 éclipsé le soleil sort splendide; 
Et si César décroît, les bois me sont témoins 
Que le doux mois d'avril n'a pas un nid de moins. 



lOO LES ANNEES FUNESTES. 



XXXIX 



Vous le trouvez bon. Soit. Moi je suis triste. Hélas ! 

Je pleure; et je finis, sinistre, accablé, las. 

Dans ce deuil où je sens tant d'angoisse m'étreindre. 

Par n'avoir qu'un besoin immense de tout plaindre; 

Tout, même ce vieillard, ô ciel noir, surtout lui! 

Je songe à sa pauvre âme, où jamais rien n'a lui 

Qu'une fausse clarté cachant la lueur vraie ; 

Le crépuscule est-il la faute de l'orfraie? 

Hélas! ces malheureux grands-prêtres sont plongés 

Sous un tel flot de nuit, d'ombre et de préjugés ! 

D'Aod à Samuel, de Joad à Caïphe, 

Toujours le dogme a fait chanceler le pontife; 

Toujours dans cette coupe, hélas, l'homme hébété 

A bu l'erreur croyant boire la vérité. 

Il a ce livre. Dieu; mais il ne sait pas lire. 

Ah! j'ai beau m'indigner, je ne puis pas maudire. 



XL 



Je serais très content si j'étais Bonaparte 

Qu'on me prouvât que nul n'a combattu pour Sparte, 

Qu'Aristide est un mot, que Tell est inventé. 

Que Spartacus fait rire, et qu'un doute est resté 

Sur Thrasybule en Grèce et sur Brutus dans Rome. 

Je trouverais utile et bon, si j'étais l'homme 

Qui sur la France morte à cette heure est debout,' 

Qu'en sortant de souper avec monsieur About 

Chez madame Mathilde, un beau soir, monsieur Taine 

Démontrât de façon triomphante et certaine 

Que personne ne peut faire ni bien ni mal. 

Qu'un gueux, comme un héros, est un produit normal. 

Que tout est de la fange étant de la matière. 

Que le juste et l'injuste au même cimetière 

Mêlent tranquillement leur phosphate de chaux. 

Que Tibère à Caprée et Huss dans les cachots 

Sont égaux et, n'ayant d'âme ni l'un ni l'autre. 

Sont le néant despote et le néant apôtre ; 

Car tout se vaut devant le rien universel. 

La vertu c'est du sucre, et le crime est du sel. 

On secrète, sans but, et pour se mettre à l'aise. 

Une bonne action, ainsi qu'une mauvaise 

De la même manière, et l'homme est un ruisseau 

Où le serpent vient boire aussi bien que l'oiseau. 

Le louer, le blâmer, pourquoi ? Louez-vous l'onde 

Qu'un cygne fait charmante et qu'un ver fait immonde? 



I02 LES ANNEES FUNESTES. 



XLI 



APRES SEIZE ANS. 



L'empire est un succès. Quel beau commencement ! 

Paris vaut une messe et coûte un faux serment 5 

Ce n'est pas cher. Sei2e ans de gloire ! une jonchée 

De lauriers et de fleurs, et l'histoire est trichée. 

Tant pis pour elle. Hurrah! plus d'émeute à Roubaix. 

Le sultan à la France ofFre huit chevaux bais; 

On en attellera le carrosse du sacre. 

Nul revenant ne vient rabâcher le massacre 5 

Les morts du Deux-Décembre ont le sommeil profond. 

Les institutions de bienfaisance vont. 

Et Saint-François-Régis sourit dans l'atmosphère. 

Le crédit mobilier est une bonne affaire 

Pour les Pereire; et Fould, quoique mort, est vivant 

Dans tout ce qu'on achète et dans tout ce qu'on vend. 

Compris la conscience, et dans les phénomènes 

De l'enregistrement, du timbre et des domaines. 

L'emprunt met une pièce aux déficits. Fort bien. 

Le vieux Paris, Sauvai, Du Breul, FéUbien, 

Se sauvent effarés devant Haussmann qui pioche. 

Au bambino du ciel l'empire offre son mioche -, 

Le pape, doux parrain, donne un récépissé. 

Le droit est un vieux mot, peu su, mal prononcé; 



APRÈS SEIZE ANS. 

La justice est un pont qu*on passe avec péage; 
Quand les Communiqués pleuvent, c'est un nuage 
De vérités qui crève, et, non sans quelque ennui. 
Le journal se secoue, arrosé malgré lui; 
L'honneur, qui pour bien vivre a plus d'une recette, 
E.st un fils que Tartuffe eut jadis de Macette; 
Quant à la probité, c'est une bague au doigt; 
Ayez cet ornement, si bon vous semble. On voit 
Le temps qu'il fait au juge ainsi qu'au baromètre. 
Tout ce qu'un crime peut au bon ordre promettre. 
L'empire l'a tenu. Le peuple est au repos ; 
Les Turennes manquant, on a des chassepots; 
Tout rit. L'esprit humain est las ; l'armée est forte. 
Lui, règne. 

Mais Dieu dit : Le châtiment m'importe. 

Nous l'aurons. 



103 



n 

Vous l'avez. Que vous faut-il de plus? 
Quoi donc ! ne voit-on pas commencer le reflux ? 
Hier triste. Aujourd'hui lugubre, et Demain pire. 
Derrière ce châssis mal peint qu'on nomme empire. 
Les ténèbres; un puits d'ignorance, un cachot 
D'opprobre, en bas la faim, la banqueroute en haut, 
Paphos pourrie offerte à ceux qui rêvaient Sparte, 
Deuil, cendre, et tout au fond l'accusé Bonaparte; 
Si l'on tâche de voir un peu l'autre côté 
Du triomphe, et l'envers de la prospérité. 
On aperçoit cela. Que vous faut-il encore? 
Le hibou ne croasse et Troplong ne pérore 
Que la nuit. La nuit sourde est leur miUeu joyeux. 
Donc il fait nuit. Voyez la lueur de leurs yeux. 
Sans doute on parle fort dans les régions hautes 
Des succès qu'on remporte, ici, là, sur ces côtes. 



104 LES ANNÉES FUNESTES. 

Dans ce désert, là-bas, en Cochinchine, ailleurs. 
Partout 5 on a de quoi se railler des railleurs. 
On est vêtu de pourpre, et l'historiographe 
Du manteau de César pourra dorer l'agrafe. 
Bien. Soit. — Tourner la page et voye^ le verso. 
Le sépulcre est déjà visible en ce berceau. 

Nous eûmes du bonheur au jeu ; mais notre caisse 

À des fêlures, fuit, penche, et son niveau baisse 

Comme une eau qui se vide en d'obscurs entonnoirs j 

L'azur du Livre Bleu se pique de points noirs ; 

Sadowa nous surprend, Luxembourg nous échappe; 

Que faire? s'incliner. La Providence frappe. 

La main est divine. Oui. Le soufflet est prussien. 

Notre pape in petto, le petit Lucien, 

A tout l'air d'un fruit sec. Du Vulturne à la Sprée, 

Toute la monarchie en masse est délabrée. 

Czars mal portants, sultans malades, archiducs 

Peu chanceux, pape aveugle et sanglant, rois caducs. 

Est-ce que ces voleurs de peuples, ces gueux princes. 

Ces grecs du trône, entr'eux s'escroquant des provinces. 

N'entendent point craquer sous leurs pas le plancher? 

Mané Thécel Phares commence à s'ébaucher. 

Couza fuit, François fuit, Maximilien tombe. 

Le trône est une trappe ouverte sur la tombe. 

Le dur Mexique lutte armé du taUon, 

Car la louve espagnole allaita ce lion. 

Et sa liberté fauve ignore la clémence ; 

Dans cette ombre, hélas, erre une femme en démence; 

Les contre-coups lointains deviennent sérieux; 

Et, dans on ne sait quel brouillard mystérieux 

Où pleure Hécube, où rit Cassandre, où rôde Electre, 

L'empereur assassin songe à l'empereur spectre. 

Il décline par où naguère il triomphait. 

Que de revers! Comptez. Qu'est-ce que son forfait? 

Un cachot sur nos fronts; sous ses pieds un abîme. 

Il sent se lézarder sinistrement son crime. 



APRÈS SEIZE ANS. 
N'est-ce pas assez ? 

— Non. 

— Que voulez-vous donc? 

— Tout. 

m 

Tout. Les tyrans à bas et les hommes debout. 
Tout. La fin. Ce qu'il faut à notre âpre insomnie. 
C'est la captivité du genre humain finie. 
C'est le souffle orageux des clairons, c'est l'écho 
Des trompettes jetant à terre Jéricho, 
C'est le débordement des Tibres et des Rhônes, 
C'est l'écroulement vaste et farouche des trônes. 
C'est leur dernière armée en fuite à l'horizon ! 
Ce qu'il nous faut, c'est l'âme écrasant sa prison. 
C'est le peuple arrachant sa chaîne avec furie. 
C'est l'Amour criant : Guerre ! et la sainte Patrie 
Criant : Peuples, j'abdique, et suis l'Humanité! 
C'est la Paix disant : Passe avant moi. Liberté! 
C'est en nos cœurs gonflés la colère profonde. 
C'est l'épée en nos mains pour délivrer le monde. 
C'est l'imbécile amas des rois séditieux 
A nos pieds, et l'aurore immense dans les cieux! 



105 



H. H. 2 décembre 1867, 



Io6 LES ANNEES FUNESTES. 



XLII 



BAUDIN. 



La barricade était livide dans l'aurore, 
Et, comme j'arrivais, elle fumait encore; 
Rey me serra la main et dit : Baudin est mort. 

Il semblait calme et doux comme un enfant qui dort; 
Ses yeux étaient fermés, ses bras pendaient, sa bouche 
Souriait d'un sourire héroïque et farouche ; 
Ceux qui l'environnaient l'emportèrent. 

Et tous. 
Depuis ce jour, l'exil s'étant fermé sur nous. 
Nous songeons à celui qui mourut, et dont l'ame 
Luit sur Paris ainsi que dans l'ombre une flamme. 
Et nous disons : Hélas ! c'est toi qui fus choisi ! 

A 

O toi qui dors là-bas, nous qui saignons ici. 
Nous t'envions. Heureux ceux que reprend la tombe ! 
Celui qui reste droit devant celui qui tombe 
Médite, car tous deux sont, en dépit du sort. 
Debout, l'un dans la vie et l'autre dans la mort. 



BAUDIN. 

Mais dans ce monde où passe et repasse sans cesse 

Une inondation de honte et de bassesse. 

Où tant d'hommes, plus vains que les mouches d'été. 

Vendant leur avenir au présent effronté. 

Pour avoir plus d'orgie acceptent plus d'abîme. 

Et chantent, joyeux d'être abjects, ô ciel sublime. 

Ciel noir! comment ne pas envier la faveur 

D'une balle qui vient frapper un front rêveur ! 

Comment ne pas frémir devant la suite obscure 

Des crimes de Néron vivant comme Epicure, 

Ne s'inquiétant pas de ce que produiront 

Ses forfaits, ses plaisirs, sa joie et notre affront. 

Faisant avec Dieu sombre une folle gageure. 

Et vil, petit, terrible, avec son noir parjure. 

Ses fraudes, son succès, sa fange, affreux ciment. 

Bâtissant on ne sait quel vaste écroulement! 

Comment ne pas aimer la caresse subite 

De la mort, spectre auguste avec qui l'âme habite. 

Et qui vous ouvre une ombre étoilée où tout luit ! 

La mort, c'est le matin, et l'exil, c'est la nuit. 

Quand tombent les hérauts du progrès populaire. 

Quand une main d'en haut, dans un jour de colère. 

Leur ôte brusquement des lèvres le clairon. 

Quand Bot2aris périt, quand expire Bvron, 

Quand les quatre sergents de la Rochelle meurent. 

On entend le sanglot des nations qui pleurent ; 

Les peuples sous ces deuils se courbent accablés 

Et tristes, comme après un orage les blés. 

Ces martyrs sont sacrés, et sur toutes les lèvres 

Leurs noms volent, donnant aux cœurs les saintes fièvres 5 

Ils sont l'exemple, ils sont l'honneur, ils sont l'espoir; 

Même quand tout s'éclipse on croit encor les voir ; 

Leur œil fixe soutient ceux qui jamais ne cèdent ; 

Ils font songer l'enfant qui s'élève, ils l'obsèdent 

Du superbe besoin de leur être pareils ; 

Et quand la Liberté, dorant les cieux vermeils. 



107 



Io8 LES ANNÉES FUNESTES. 

Reparaît, et revient sur les cimes éclore. 

Leurs grands fantômes sont mêlés à cette aurore. 

Mourir, c'est vaincre. Un mort brille, éclaire et conduit. 

Dans les temps ténébreux où tout s'écroule et fuit. 
Quand un assassin fait balbutier l'histoire. 
Quand le crime finit par avoir de la gloire. 
Et qu'il ôte son masque inutile à garder. 
Estimant que sa honte est bonne à regarder; 
Quand, lâche, et subissant cette infâme bravade, 
La conscience, ainsi qu'un voleur qui s'évade. 
Retient son souffle, rampe et tremble; quand les fronts 
N'ont presque plus de forme à cause des affronts. 
Il est bon de sentir dans l'ombre la présence 
De la mystérieuse et sévère innocence 
Qui vit dans les tombeaux et que les morts ont seuls. 
Et de voir dans la nuit la blancheur des linceuls. 
Ce qu'on appelle une ombre est une âme rentrée 
Dans l'azur, mais restée au fond de l'empyrée. 
Et qui parle à voix basse au peuple humilié. 

Ah! les morts sont présents! L'absent, c'est l'oublié. 
L'absent, c'est le proscrit. 

— Que fait donc la patrie? 
Se dit-il. Un bandit la tient, elle est flétrie. 
Elle est vendue, elle est esclave, sans appui. 
Sans gloire; et l'on entend quelqu'un rire, c'est lui. 
Et c'est elle. 

Eh bien, soit. On est proscrit, on pense. 
On saigne, avec l'oubli railleur pour récompense; 
Tout est bien. Voulait-on autre chose? En avant! 
Vers quoi? vers le tombeau, vers la nuit, vers le vent. 
Vers l'orage et l'écueil. Pourquoi pas? Rome! Auguste 
Sort d'Octave, et le vrai devient faux, et l'injuste 
En perspective avec le juste se confond ; 



BAUDIN. 



109 



Tais-toi, proscrit. 



On sent de l'ironie au fond 
Du murmure des flots comme du bruit des hommes. 
Dans cette brume où tous pêle-mêle nous sommes 
On jette sa pensée, inutile semeur j 
L'insulte est par moments distincte en la rumeur 
Que fait autour de vous la vie universelle j 
On rêve; l'océan, plus grand que vous, chancelle; 
On est chez l'étranger qui, froid, libre et jaloux. 
Aime chez lui le droit et le tyran chez vous ; 
On regarde l'anglais admirer Bonaparte ; 
On voit cette Carthage où brille un peu de Sparte, 
Londre, à quiconque opprime autrui tendre la main. 
On marche seul, on suit à pas lents son chemin 
Dans ce désert, la foule... — O nostalgie amère! — 
On passe regardé de travers, comme Homère. 



15 juillet. 



IIO LES ANNÉES FUNESTES. 



XLIII 



Cet être est si petit qu'il est presque invisible. 

Il a pour fonction d'être insecte et nuisible -, 

Et, rôdant et glissant dans la nuit de Paris, 

Punaise, de piquer le sommeil des proscrits. 

Il est sorti, de là sa senteur ordinaire. 

De ce vieux bois de lit appelé séminaire 

Où Basile offre à ceux qui veulent sommeiller 

Un grabat dont Tartuffe a fourni l'oreiller. 

Impur bi-frons, il est jésuite, il est laïque j 

Il arrange avec art l'outrage en mosaïque. 

Lourd, mais bariolé, stupide, mais faquin. 

Et l'on croit voir Prud'homme en habit d'Arlequin. 

Il est critique; il a son tarif et sa taxe. 

Et d'autant plus d'aplomb qu'il a moins de syntaxe ; 

Il insulte à l'honneur, au devoir accompli ; 

Calomnier est simple et ne fait pas un pli ; 

C'est ainsi que sans foi, sans probité, sans style. 

Et sans talent, on est un misérable utile. 

Les pouvoirs forts se font aider, témoin Sylla ; 

Et leur luxe est d'avoir de ces vermines-là. 

Il n'a qu'un dard ; les seuls vrais monstres ont des griffes. 

Fausses lettres, anas tronqués, mots apocryphes. 

Tels sont ses trucs, jeux vils où Fréron se souillait, 

Et que contre Voltaire inventa Patouillet. 

Il met sa lâche injure au service du prince. 

Il échappe au talon vengeur, tant il est mince. 



CET ÊTRE EST SI PETIT... III 

La platitude peut braver l'écrasement. 

Il a Tinfeae odeur de la bouche qui ment. 

Tel qui naît chiffonnier finit par être scribe. 

Il porte sur son dos sa hotte à diatribe. 

Il la charge, il l'emplit; c'est vide et c'est complet. 

Il rampe. Il est si bas que c'est en haut qu'il plaît. 

Quel est son nom? Cherchez. Vous trouverez peut-être. 

C'est la moitié d'un cuistre et c'est le quart d'un prêtre. 

L'autre quart, c'est une ombre, un doute, un gueux flétri 

Qu'eût dédaigné Vidocq, mais qu'estime Piétri. 



12 octobre 1869. 



112 LES ANNÉES FUNESTES. 



XLIV(^) 



Toi qui derrière moi vantes la guillotine. 
Toi qui baves et qui, dans ta rage crétine. 
Dénonces le penseur comme on dénonce un roi. 
Hurle et grince des dents, je n'ai pas peur de toi. 
Ni de l'ongle allongé, ni de l'œil qui menace. 
Ni de ton faux système imbécile et tenace 
Qui contre le bon sens entre en rébellion. 
Car je te sens chacal et je me sens lion. 



('> Inédit. 



XLV 



LESURQUES. 



La Chambre criminelle de la Cour 
de cassation... 

Déclare la revision du procès Le- 
surques non recevable. 

(Arrêt du 17 décembre 1868.) 



Et c'est ainsi qu'un tas d'hommes à jupe rouge. 

Plus vils dans leur sénat qu'un forçat dans son bouge. 

Prêtres hideux du temple indigné de la loi. 

Plats sous la république et rampants sous le roi. 

Culs-de-jatte du droit dont la griffe est impure. 

Et dont la conscience incurable suppure. 

C'est ainsi que d'abjects et cyniques robins. 

Jésuites que d'un signe on ferait jacobins. 

Tout prêts à se tailler des bonnets dans leurs toges. 

Profils féroces, comme on en voit dans les loges 

Du jardin bestial d'Anvers, et dans l'horreur 

Des bois où le loup rôde et tient lieu d'empereur. 

C'est ainsi que Monsieur Troplong, monsieur Delangle, 

Cuistres, de Guillotin adorant le triangle. 

Lourds magots variant leurs poses de sommeils, 

Poussahs de la justice et de l'ennui , pareils 



POESIE. — XIV. 



114 LES ANNÉES FUNESTES. 

Aux mandarins dormant sur les coussins des jonques, 
Dupins, Crispins, Scapins, Chaix d'Est- Anges quelconques. 
C'est ainsi que ces gens qui disent : nous jugeons ! 
Durs comme le granit, souples comme les joncs, 
Wetaille à genoux sous le plat de l'épée. 
Ont fait rouvrir les yeux à la tête coupée ! 

Elle était dans le fond de la tombe, elle avait 
Les pierres de la fosse infâme pour chevet; 
Autour d'elle gisaient, muets sous l'herbe haute. 
Tous les sinistres morts qui dorment côte à côte 
Dans ce fatal Clamart dont les cercueils sont courts; 
Sans haleine, sans voix, morte, attendant toujours. 
Elle était là, pensive à cause des ténèbres; 
Ses yeux fermés, le sang collant leurs cils funèbres. 
Semblaient faire un refus farouche au firmament. 
Et vouloir regarder l'ombre éternellement. 
L'âme espère au tombeau n'être point poursuivie. 
Mais un bruit est venu du côté de la vie. 
Et la tête coupée a remué, son œil 
Plein d'un feu sombre, a fait le jour dans le cercueil. 
Et morne, a regardé les hommes, chose af&euse! 

Et la nature, mère énorme et douloureuse. 
Hélas ! s'est efforcée alors de l'apaiser ; 
Les moineaux ont couru près d'elle se poser. 
Et la mouche, apportant la pitié de l'atome; 
La rosée a lavé sa pâleur; divin baume, 
La fleur l'a parfumée, et l'herbe qui verdit 
L'a doucement baisée, et les corbeaux ont dit : 
— N'écoute pas le noir croassement des juges 1 

Et dans ce moment-là, cyprès, tombeaux, refuges. 
Ossements, ossements, vous l'avez entendu. 
Et toi, ciel étoile, gouf&e où rien n'est perdu. 



LESURQUES. II5 

Cette tête, du fond de la fosse maudite, 
A crié, dans l'horreur sacrée où Dieu médite : 
— Ils ont trouvé moyen de reboire mon sang, 
Dieu juste, et de tuer deux fois un innocent! 

14 décembre. 



U 



«... Si l'on eût réhabilité Lesurques , 
il eût fallu restituer à sa famille ses biens 
confisqués, capital et intérêts, depuis 
plus de soixante ans, ce qui, dit-on, 
dépasserait deux millions. Cette impor- 
tante considération a dû gravement in- 
fluer sur l'arrêt de la cour. » 

(^Totts les journaux. Décembre 1868.) 



Deux millions, voilà l'obstacle. 



Si c'était 
Pour qu'en son salon rose où chante CoUetet, 
L'impératrice puisse inviter à Compiègne 
Grandguillot, Grandperret, tous les grands de ce règne; 
Si c'était pour gaver de truflFes les Bourbeaux, 
Pour of&ir à Pinard des fêtes aux flambeaux. 
Pour faire aux Nélatons quitter leurs clientèles; 
Ou pour couvrir de fleurs, de bijoux, de dentelles 
Les femmes de la cour aux charmes ingénus. 
Essaim de nymphes, tas de belles aux bras nus. 
Riant, montrant l'aisselle et laissant voir la pointe 
Du sein par l'hiatus d'une ga2e peu jointe ; 
Si c'était pour oflirir des chiens au grand veneur; 
Si c'était pour dorer, l'or rehaussant l'honneur, 
Palikao, Failly, Lebœuf, Martinprey, Korte, 
Tous les épouvantails moustachus de l'escorte; 
Si c'était pour aider Rome à faire la nuit ; 
Si c'était pour aller au Mexique, à grand bruit. 



Il6 LES ANNEES FUNESTES. 

Tambour battant, avec une nuée altière 
D'étendards déployés, fonder un cimetière; 
Si c'était pour forger des chassepots meilleurs. 
Si c'était pour créer des engins mitrailleurs 
Appropriés au temps de progrès où nous sommes. 
Afin d'abattre vite et bien des milliers d'hommes 
Comme une faulx passant dans un champ de maïs. 
Afin de faire, au meurtre immense du pays. 
Travailler nos soldats changés en janissaires. 
Afin d'assassiner les hurlantes misères. 
Afin que le drapeau de France dans ses plis 
Montre Ricamarie à côté d'Austerlit^, 
Afin d'exterminer des pauvres, des famines, 
Des détresses, vieillards, enfants, forçats des mines. 
Pales, mourant de faim, réclamant des liards; 
Deux millions, c'est peuj prenez deux milliards; 
Mais il s'agit de rendre à l'innocent justice, 
■ Il s'agit de frapper un coup qui retentisse. 
Et de purifier un nom infortuné; 
Il s'agit de tirer de l'enfer un damné; 
De dire : Apaise-toi, spectre qui te lamentes! 
Et d'aller, dans l'oubli des tombes infamantes. 
Chercher une mémoire, et de mettre, à côté 
D'un mensonge, en ces nuits sans fond, la vérité : 
On ne peut gaspiller à ce point les finances ! 

Confisquer fut le droit. Les vieilles ordonnances 
Sévirent sur Lesurque ainsi qu'au temps ancien. 
En lui volant sa vie, on lui vola son bien. 
Les fils ont disparu, famille foudroyée; 
La fille s'est jetée à la Seine et noyée; 
Tout ce groupe effaré, morne, épars, frissonnant, 
A sombré sous l'arrêt funèbre ; et maintenant, 
La nuit après la mort, hélas I c'est la logique. 
On ne distingue rien dans cette ombre tragique. 
Sinon des enfants nus, quelques pauvres petits 
Dans l'abîme, orphelins pas encore engloutis. 



LESURQUES. 117 

Cette détresse est là sous nos yeux, cela souf&e. 
Crie, appelle, et l'on voit leurs bras sortir du gouffre. 
Ils pleurent, et la terre et le ciel sont témoins. 
A présent, calculons. Deux millions au moins. 
Trois peut-être. Tout rendre aux fils est nécessaire. 
H faudra rembourser cette longue misère. 
N'a-t-on pas plus tôt fait de dire : Toi qui fus 
Innocent, reste infâme! Et c'est fini. Refus. 
Tout est dit. Etre juste est bien, être économe 
Est mieux. 

Et puis, de quoi te plains-tu, mon brave homme? 
De ce qu'on t'a coupé la tête par erreur? 
Ce n'est pas notre faute à nous 5 et l'empereur 
Doit-il, parce qu'on dit beaucoup d'impertinences 
Sur cet accident-là, pâtir dans ses finances. 
Renoncer à Biarritz, vu que Lesurque est cher. 
Et n'avoir plus de quoi payer monsieur Rouher? 
Qu'en pensez-vous, Glandaz? Qu'en pensez-vous. Devienne? 
Président Legagneur, autant qu'il m'en souvienne. 
Tu jugeas l'accusé Bonaparte jadis. 
Et tu sers l'empereur 5 rends ton oracle! dis! 
Allons-nous ruiner le budget, qui nous dote. 
Pour recrépir à neuf une antique anecdote. 
Pour raccommoder, quoi? le nom d'un homme mort. 
Et pour laver au fond du code un vieux remord? 
Bah! nous rencontrerions, si nous l'osions prescrire. 
Le doux nenni de Magne avec son doux sourire. 
Le jour où, devant l'huis du trésor, surgirait. 
Enclose dans les flancs sacrés de notre arrêt, 
La justice, devoir, dette, loi des croyances. 
Clarté, sommation céleste aux consciences. 
Le caissier, ricanant de Lesurques plaintif. 
Allumerait son poêle avec ce plumitif. 
Sous l'empire on est fort; on gouverne, on décrète; 
De la chose jugée on fait sa cigarette. 
D'ailleurs on est sceptique. A bas les morts gênants ! 



Il8 LES ANNÉES FUNESTES. 

On tourne volontiers le dos aux revenants. 
Surtout quand le fantôme apporte une quittance. 
Le vrai vieilli n'est plus vraisemblable à distance 5 
Et nous ferions hausser les épaules de ceux 
Qui gagnèrent le lot d'un coup d'état chanceux 
Si nous venions leur dire : O succès ! ô puissance ! 
Il existe une chose appelée innocence. 

Et puis, voyons, vraiment, où s'arrêterait-on? 

Que fut à son début l'empire? Un gueuleton. 

Soit. Mais si l'on persiste à faire ainsi ripaille. 

L'empereur finira par être sur la paille. 

Le budget fêlé fuit. Nous avons des héros. 

Nous avons des sauveurs, et cela coûte gros. 

On paya Bacciochi, Dieu sait pour quelques services, 

Magnan pour ses forfaits et Morny pour ses vices, 

YsL-t-on indemniser tout le monde à présent? 

Hier le criminel, aujourd'hui l'innocent. 

C'est trop. Bornons les frais. La loi, qui règne et fauche. 

Frappa Lesurques. Bien. Complétons cette ébauche. 

On a guillotiné le grand-père à tâtons ; 

Exécutons les fils orphelins, et mettons 

Leur requête au panier, comme on y mit sa tête. 

Faisons à ce sépulcre une faillite honnête j 

Motivons-la si bien qu'on dise : Ils ont raison. 

Remettons ce Lesurque en terre, de façon 

Qu'il ne puisse, à travers la broussaiUe, l'ortie. 

L'injustice et l'oubli, faire une autre sortie. 

Les morts n'ont pas le droit d'ennuyer les vivants. 

Régnons, cadis altiers, du haut de nos divans. 

Dans notre pourpre ayant un linceul pour doublure. 

Ne cédons point j laissons sur ce nom la souillure î 

Car la démagogie en ce siècle grandit. 

Finissons-en avec ce Lesurques. C'est dit. 

Ne souffrons pas qu'on touche aux lois, vieille bâtisse. 

Quand un homme a péri par arrêt de justice. 



LESURQUES. 

Qjrrectement, au jour voulu, sur Téchafaud, 
N'admettons point qu'on trouve à la hache un défaut. 
Sans nous tout croulerait sous d'effrayants déluges. 
Résistons; et soyons dignes d'être des juges. 
Après ces vénérés antiques magistrats. 
Gravement accoudés sur d'augustes fatras. 
Bien payés par les rois, bien bénis par les prêtres. 
Et tous morts en odeur de Montfaucon, nos maîtres! 

Vous allez me trouver peut-être curieux. 
Mais je voudrais savoir si tous ces Partarrieux, 
Tous ces Bellarts qu'on vante et dont on nous agace, 
Suin copiant Severt, Aulois singeant Bergasse, 
L'un sanguinaire et vil, l'autre horrible et moqueur. 
Ont quelque chose en eux qu'on puisse appeler cœur! 

Décembre. 



119 



m 



Et puis, songez -y donc, si l'on allait conclure 
De tout cela, qu'il est parfois une fêlure 
A la chose jugée, et qu'un tribunal peut 
Se tromper, faire faire à la corde un faux nœud. 
Un faux coup à la hache, un faux acte au concierge 
De Thémis, un faux pas à la loi, cette vierge 
Qui n'a jusqu'à ce jour guère eu d'autres époux 
Que cinq ou six Bellarts et sept ou huit Maupeoux! 



Reste, ô sombre innocent, dans ton opprobre inique. 
Garde ce crime ainsi que l'ardente tunique 
Que devient la peau même et qu'on n'arrache pas. 
Les juges monstrueux prennent leur faux compas 



I20 LES ANNÉES FUNESTES. 

Et font autour de toi ce cercle épouvantable. 
Au banquet de César la Justice s'attable j 
Elle n'a pas le temps d'être juste. Il te faut. 
Comme Jésus sa croix, porter ton échafaud. 
Reste sous ton fardeau, patient! Sur ta tombe. 
Un remords qui médite, une larme qui tombe. 
Tu n'as pas même, hélas! ce lugubre bonheur. 
Sois pour toujours muré dans le noir déshonneur. 
On t'enferme éperdu dans le forfait d'un autre. 

\^, ton crime n'est pas ton crime, il est le nôtre! 
Car, lorsqu'il râle et meurt, le fer des lois au sein. 
L'innocent a le monde entier pour assassin. 
Quiconque a respiré pendant le meurtre, adhère. 
Et quiconque boit, mange et dort, est solidaire; 
Le ciel blâme et maudit le genre humain, passant 
Sans voir que sur la foule immense il pleut du sang. 
Le peuple qui, stupide, aux juges se confie. 
Regardant le bourreau pendant qu'il crucifie. 
Laissant enfoncer l'un après l'autre les clous. 
Est lâche, et les moutons sont complices des loups. 
Le juge, à ce Lesurque où sa rage s'attache. 
Donne un coup de poignard après un coup de hache ; 
De féroce il devient infâme; et nous l'aidons 
Par notre indifférence et par nos abandons. 
Il viole un cercueil. Sous ce fatal empire. 
Le prêtre est assassin et le juge est vampire ! 
Et nous voyons, béants, ces hommes manier 
L'innocence et la loi, la tête et le panier! 

Ah! la goutte de sang, plus que la goutte d'huile. 
S'élargit, et la Grève éclabousse la ville! 
L'échafaud, vu de tous, est un hideux sommet. 
L'attentat qu'en plein jour, nous présents, l'on commet. 
Est l'égout collecteur de nos lâchetés sombres. 
Du droit humain brisé nous sommes les décombres ; 
Nul n'est de la souillure universelle exempt; 



' LESURQUES. 121 

Le grand forfait public est en nous frémissant 5 
Jamais l'innocent mort, qui nous trouble et nous pèse. 
Dans notre conscience obscure ne s'apaise. 
Deuil profond! 

Protestons du moins. Si je flétris 
Ces juges, par mon vers dans leur honte pétris. 
Si j'ai cette huée implacable à la bouche. 
Si j'ai redit vingt fois cette plainte farouche. 
Peuple, c'est que ma part de crime m'étouflàit. 
Peuple, avoir laissé faire, hélas, c'est avoir fait! 

Garde toute l'horreur de ta lugubre histoire, 

Lesurques! dresse-toi, grande figure noire! 

Qu'on te voie à jamais debout sur rhori2on. 

Et vous, famille à qui l'on vola sa maison. 

Martyrs dont la stupeur s'est changée en folie, 

"Veuves qu'on déshonore, orphelins qu'on spolie. 

Désormais plus de plainte, et taisez-vous, proscrits. 

Ah! je frémis de voir leurs prières, leurs cris. 

Leurs larmes, leurs appels craintifs, leurs plaidoiries. 

Leurs tremblantes douleurs par le dédain meurtries. 

Leurs fronts baissés, leurs bras suppliants, quand c'est nous. 

Nous tous, qui devrions nous traîner à genoux. 

Joindre les mains, pleurer notre erreur insondable. 

Peuple, et demander grâce au spectre formidable! 



2 décembre. 



IV 



Pourquoi ne pas marcher un peu? Je vais rêvant. 
Tâchant de disperser mon mal de tête au vent. 
C'est décembre. L'eau gronde, immense, et le rivage 
La repousse et la brise en son refus sauvage; 



122 LES ANNEES FUNESTES. 

L'écume se déchire en larges haillons blancs; 

Tous les arbres du bord de la mer sont tremblants ; 

La nature subit l'hiver, ce noir malaise. 

L'herbe est mouillée et morte; au pied de la falaise 

Un tumulte d'oiseaux, mauves, courlis, plongeons. 

Fourmille et se querelle au milieu des ajoncs ; 

Le nuage et le flot font de grands plis farouches; 

Et l'on entend, dans l'air plein d'invisibles bouches. 

Le sourd chuchotement du ciel mystérieux ; 

L'écueil se tait, témoin tragique et sérieux. 

Qui le jour est montagne et la nuit est fantôme. 

Et qui, tandis qu'au loin fuit la barque, humble atome. 

Regarde vaguement de ses yeux de granit 

Les constellations qui rôdent au zénith ; 

L'infini balbutie un fragment du cantique 

Que dit le Pacifique et qu'entend l'Atlantique; 

Là-bas des voiles vont. Dieu sait où! dans les vents. 

Les vagues, les roulis et les fracas mouvants. 

Et s'enfoncent, par l'ombre au loin diminuées. 

Sous la mélancolie énorme des nuées ; 

L'océan m'environne avec ses chants, ses cris. 

Sa brume, et moi je songe à ce gouffre, Paris. 

Qu'est-ce que je fais là, près des mers? Je suis triste. 

Et vous vous figurez que votre arrêt existe ! 

Ah! nous déchirerons, nous tordrons, nous mettrons 

En pièces la sentence atroce sur vos fronts! 

Nous vous souffletterons avec votre justice. 

Juges ! Il ne se peut qu'un peuple s'abrutisse 

Au point de croire en vous et de vous respecter! 

Il faudra bien un jour te laisser confronter. 

Code, avec le bon sens, et le bon sens est rude. 

Juges ! votre sagesse est une vieille prude 

Qui, pour cacher ses mains malpropres, met des gants. 

Et votre conscience, ô bonzes arrogants, 

A laissé bien des fois César trousser sa jupe. 



LESURQUES. 123 

Sous vos crânes hautains dont le bourgeois est dupe. 

Vos scrupules, vos lois, vos textes, vos fiertés. 

Vos pudeurs, vos vertus et vos austérités. 

N'ont qu'un souci, se vendre, et sont des Rigolboches 

Dansant leur danse impure au fond de vos caboches. 

Négocier sa voix, brocanter son serment. 

Livrer au plus offrant son âme habilement 

Et sans qu'il y paraisse, est votre art, et j'atteste 

Troplong qui réussit le tour manqué par Teste. 

Troplong a le collier et Teste a le carcan ; 

Au fond c'est le même homme et c'est le même encan. 

Vous êtes bien les vrais successeurs des vieux cuistres 

Qui peuplaient la Grand'Chambre au temps des rois sinistres. 

Et qui dans leurs décrets mêlaient le vrai, le faux. 

Le bien, le mal, l'horreur, la mort, les échatauds. 

Lourds, et dissimulant cette pointe assassine 

Par l'assaisonnement d'un latin de cuisine ! 

Votre sentence ira pourrir dans le Vieux tas 
De leurs indignités et de leurs attentats. 
Vous imaginez-vous, ô sombres imbéciles. 
Qu'après l'arrêt bavé par vos bouches fossiles. 
Tout est dit; que c'est fait; que vous avez ôté 
Du monde l'équilibre et des cœurs l'équité. 
Que vous êtes, magots toussant dans vos flanelles. 
Quelque chose à côté des clartés éternelles. 
Et qu'il sort du bouquin légal un tel pouvoir 
Que l'homme empêche Dieu de faire son devoir! 

Ah ! l'on pourra puiser au fond des écritoires 

Les galimatias et les réquisitoires 

Et la prose infamante où Broë triomphait. 

Et cracher sur ce spectre, et dire : c'est bien fait! 

Ah! l'on entassera tant qu'on voudra la honte; 

Le juge, le bailli, le capitoul, l'archonte. 

Toutes les robes d'ombre et tous les bonnets noirs. 

Tous les hiboux ayant les greffes pour manoirs. 



124 LES ANNÉES FUNESTES. 

Pourront venir, pourront prodiguer leur grimoire 

Et leur haine à cette humble et tragique mémoire. 

Ces stercoraires sont un assez vil essaim 

Pour croasser sans cesse : assassin ! assassin ! 

Ils pourront, tous, en foule, à l'heure où la nuit tombe, 

Se percher, au-dessus de cette pauvre tombe. 

Dans les hideux rameaux du code, obscur cyprès 

D'oLi tombe cette fiente immonde, leurs arrêts; 

Ils pourront épaissir leur justice fétide 

Sur ce damné, des lois morne cariatide; 

Ils pourront ajouter le désespoir au deuil. 

Sous leur chose jugée accabler ce cercueil. 

Faire une ignominie exprès pour cette fosse , 

Déclarer le lys noir et la vérité fausse; 

Paris, ce vieux Paris si petit et si grand. 

Pourra dormir, chanter, manger, boire, ignorant 

À qui le droit, à qui l'opprobre, à qui la palme; 

Soudain, un jour, le ciel oublié, le ciel calme. 

Blanchira du côté maudit de rhori2on ; 

Ceux qui regarderont auront un grand frisson 

Et l'attente sacrée entrera dans leur âme ; 

Et l'on verra, là-bas, dans l'atmosphère infâme. 

Tout à coup, au-dessus du sépulcre effrayant 

Que la loi, l'Euménide inepte, en bégayant. 

Monstre aveugle, a flétri dans sa toute-puissance. 

Se lever lentement cet astre, l'innocence! 



H. -H, 27 décembre. 



XLVI 



DEUX ARRETS ONT ETE RENDUS CE MOIS-CI. 



Oh! je sais maintenant pourquoi je ne pouvais 

Respirer, trouvant l'air de la terre mauvais. 

Pourquoi j'avais le fiel du flot sombre à la bouche. 

Pourquoi je m'agitais dans le sommeil farouche. 

Et pourquoi dans l'espace immense, j'étoufiais. 

Deux meurtres viennent d'être en moins d'un mois refaits. 

Recommencés, dans l'ombre oii je suis, où vous êtes. 

Peuple, et nous les sentons dégoutter sur nos têtes! 

En ce décembre obscur, aux sépulcres pareil. 

Où l'on sent plus de honte avec moins de soleil. 

Les hommes préposés à cette forfaiture 

Qu'on nomme en France loi, code et magistrature. 

Prêts, devant qui les paie, à fléchir le genou. 

Jetant aux cabanons quiconque vole un sou. 

Mais souriants devant un trône qu'on dérobe. 

Ont trouvé le moyen de reteindre leur robe 

Avec du rouge pris au baquet des bourreaux. 

Le sang d'un innocent et le sang d'un héros ; 

Et sur eux maintenant le reflet des abîmes 

Flamboie, et leur justice a l'aspect de deux crimes! 



126 LES ANNÉES FUNESTES. 

Si bien qu'à leurs jupons, tachés par leurs arrêts. 
Voyant du sang ancien qui semble encor tout frais. 
Le peuple, en qui s'accroît la colère, à mesure 
Que s'élargit sur eux la double éclaboussure. 
Dit en les regardant avec son noir dédain : 
D'un côté c'est Lesurque, et de l'autre Baudin! 



XLvn 



EN 1869. 



Vous me dites : 



— Pourquoi cet étemel courroux? 
Le ciel n*est pas autant en colère que vous. 
Est-ce que ce forfait qui vous indigne, empêche 
Le soleil de mûrir le raisin et la pêche 
Et de verser la vie et la lumière aux bois 
Pleins d'éblouissements, de parfums et de voix? 
Est-ce que, renonçant à la molle verdure. 
Depuis vingt ans bientôt que cet empire dure. 
Les arbres ont cessé de croître un seul instant? 
Est-ce qu'en son labeur le chêne haletant. 
Las d'ajouter sans fin des branches à des branches. 
S'est arrêté, disant : Ramiers, colombes blanches. 
Bouvreuils, allez-vous-en, je ne veux plus de vous. 
J'ai fini! Quel est donc, sous le ciel calme et doux. 
Le lilas qui s'abstient, le hêtre qui retire 
Son murmure à Virgile et son ombre à Tityre? 
Quel frêne a pris parti pour vous ? quel peuplier 
S'est dispensé de vivre et de multiplier? 
Contre Aman Bonaparte et pour vous Mardochée, 
Quelle branche de saule ou d'ormeau s'est fâchée? 



128 LES ANNÉES FUNESTES. 

Quel marronnier, sachant que l'on ne doit pas voir 

Les nids tremblants, renonce à faire son devoir. 

Et refuse aux oiseaux d'épaissir son feuillage? 

Tous les ans, aussi beau qu'Achille et que Pelage, 

Une flamme à la main. Mai, ce libérateur. 

Apparaît, cuirassé d'azur, sur la hauteur. 

Rit, chasse ce tyran, l'hiver aux yeux moroses. 

Redore l'aube, et met hors de prison les roses. 

Et tire le verrou glacé qui retenait 

Captifs l'acacia, la ronce et le genêt. 

Et le fourmillement des feuilles recommence. 

Qu'est-ce que Morny fait à la Dryade immense ? 

Est-ce qu'un seul bouton d'églantier s'est flétri 

Parce que Rouher passe appuyé sur Piétri? 

L'épanouissement universel prospère ; 

Le tilleul qui n'est pas troublé d'une vipère. 

Ignore Mérimée, et couvre les sentiers 

D'un mystère où l'amour s'ajoute volontiers ; 

Depuis vingt ans, toujours de plus en plus charmante, 

La forêt pousse, et verte, et vieille, et jeune, augmente 

Son frais tumulte, au bruit d'une cité pareil. — 

Je suis juste, et c'est vraij je constate, ô soleil. 
Sous ce ciel où, superbe et tranquille, tu montes. 
Le lent grandissement des arbres, et des hontes. 



8 août. 



XLVIII 



On est ce personnage étrange, fait d'acier. 

D'azur et d'idéal, le rêveur justicier. 

Le poëte chargé de foudres, le nuage 

Poussé dans la lumière et l'ombre par ce sage 

Qui semble fou, le vent, assainisseur du ciel ; 

On a l'empire infâme et pestilentiel 

Sous soi, très bas, très loin, dans une brume impure; 

On voit la conscience humaine qui suppure. 

Des Te Deum rampant à tâtons dans l'enfer. 

Et sous ce poids, sénats de fange, lois de fer. 

L'honneur las qui frémit, morne cariatide; 

Mais Avril, qui refait tous les ans l'Atlantide, 

Prend peu souci de l'homme, et pendant que descend 

Toute l'âme d'un peuple, il monte éblouissant. 

Il emplit l'horizon d'églogues et de fêtes ; 

On contemple, on oublie, et, comme les prophètes. 

Comme les mages, pleins d'orage et de douleurs. 

Sombre, on se laisse aller à regarder les fleurs; 

On a des yeux, on a, malgré César, une âme; 

On se laisse dorer par cette immense flamme, 

La vie; et le printemps vous entre malgré vous 

Dans le cœur, et vous fait presque paisible et doux. 

Avec des grondements pourtant par intervalles ; 

On écoute chanter les fauvettes, rivales 

Du divin rossignol, qui, lorsque l'aube luit. 

Prolongent dans le jour sa chanson de la nuit ; 



POESIE. 



130 LES ANNEES FUNESTES. 

Juvénal transparent laisse entrevoir Virgile ; 

Devant la Némésis la Galatée agile 

Surgit, folle, et d'un geste aimable et souverain. 

Jette en riant sa pomme au noir masque d'airain ; 

Et le masque eflfrayant sourit. Que faire, ô lyre? 

Tout est parfum, tout est rayon, tout est délire; 

L'abîme est nuptial et les flots sont lascifs ; 

L'écume est de l'amour qui baise les récifs ; 

Paissez, moutons; laissez aux buissons de la laine 

Pour que l'oiseau l'emploie à son nid! vaste haleine. 

Souffle! Bœufs qui songez, tirez le soc fécond! 

Le premier dieu, c'est Dieu, mais l'homme est le second. 

Il crée après le Père, il règne après le Maître; 

Faire mourir n'est pas son droit, mais faire naître 

Est son devoir; la vie est à lui, non la mort. 

L'arbuste tend sa feuille au chevreau qui la mord, 

La rose au papillon se livre toute nue, 

La violette aussi rêve, et cette ingénue 

S'of&e, et partout l'idylle ouvre de vagues yeux; 

O femmes, baignez-vous dans l'océan joyeux 

Qui rit de ce grand rire où se mêlent des larmes ; 

Faites comme les fleurs, belles, mettez vos charmes 

Un peu dehors; amant externa camenae. 

O rapide Atalante, ô fuyante Daphné, 

Arrêtez-vous à temps, ne courez pas si vite; 

Vous savez bien qu'on cherche un peu ce qu'on évite ; 

L'enfant que, vierge, on craint, mère, on l'adorera; 

O Glycère, Aglaë, Lalagé, Nééra, 

Soyez les nudités adorables du rêve; 

Homère veut Vénus et Moïse veut Eve ; 

Le reflet de la femme est sur tous les grands fronts ; 

O vivants, nous aimons parce que nous souflrons; 

Donc l'amour est sacré. Sans peur, sans fin, sans nombre. 

Aimez! vous tous, là-bas, tout le ciel, toute l'ombre. 

Aimez, vivez, créez! Mondes, atomes, nids. 

Oiseaux, soleils, soyez les amants infinis. 

Car l'immensité veut être continuée ! 



ON EST CE PERSONNAGE ETRANGE... 



131 



Et voilà comme on flotte, esprit, barde, nuée. 

Et voilà comme on va, tout furieux qu'on est, 

Dans l'azur, dans ce beau floréal qui renaît. 

Dans l'hymen, dans l'amour, mais sans que Dante abdique. 

Sans que la grande haine indignée et pudique 

Cesse d'être au plus noir de votre âme debout ; 

Car sans cesse, à travers tout ce printemps, partout, * 

Toujours l'âpre devoir reparaît 5 et l'on erre 

Semant sur son chemin des chutes de tonnerre. 



27 juin 1875. 



132 LES ANNEES FUNESTES. 



XLIX 



AU DESSERT. 



— Mon frère, vous ave2 sauvé Tordre. — Mon frère, 
Vous avez eu raison d'un peuple téméraire. 

Cette Pologne était pour l'Europe un ennui. 

— Mon frère, grâce à vous, tout prospère aujourd'hui. 

— Vous dominez Paris et vous protégez Rome. 

— J'estime Jellachich. — Mouravief est un homme. 

— Vous avez Canrobert qui vaut mieux que Bugeaud. 

— Je bois votre Tokay. — Moi votre Clos-Vougeot. 

— Mon frère, nous étions en querelle naguère, 
Mais je vous aime. — Et moi, je vous ai fait la guerre 
Malgré moi. — Vous avez battu mes généraux. 
Vous fûtes le vainqueur, sire. — Et vous le héros. 

— Votre génie est grand. — Moins que votre bravoure. 

— Mon frère, entendez-vous ces vivats? Je savoure 
Ces acclamations qui s'adressent à vous. 

Le peuple est sous vos pieds. — Il est à vos genoux. 
C'est mieux. — Il me respecte, oui, mais il vous adore. 

— Vous avez voulu, sire, et tout à coup l'aurore 
A reparu j les lois et la société 

Revivent} et cela, sire, n'a rien coûté. — 

Causerie entre czars et rois, propos de table 
Qui font rire les morts d'un rire épouvantable. 

H. H. décembre. 



AUBIN. 
LE PASSANT. — LA PASSANTE. 



— Quel âge as- tu? — Sei2e ans. — De quel pays es-tu? 

— D'Aubin. — N'est-ce pas là, dis-moi, qu'on s'est battu? 
• — On ne s'est pas battu, l'on a tué. — La mine 
Prospérait. Quel était son produit? — La famine. 

— Oui, je sais, le mineur vit sous terre, et n'a rien. 
Avec la nuit de plus, il est galérien. 

Mais toi, faisais-tu donc ce travail, jeune fille? 

— Avec tout mon village et toute ma famille. 
Oui. Pour chaque hottée on me donnait un sou. 
Mon grand-père était mort, tué du feu grisou. 
Mon petit frère était boiteux d'un coup de pierre. 
Nous étions tous mineurs, lui, mon père, ma mère. 
Moi. L'ouvrage était dur, le chef n'était pas bon. 
Comme on manquait de pain, on mâchait du charbon. 
Aussi, vous le voyez, monsieur, je suis très maigre 5 
Ce qui me fait du tort. — Le mineur, c'est le nègre. 
Hélas, oui! — Dans la mine on descend, on descend. 
On travaille à genoux dans le puits. C'est glissant. 



134 LES ANNÉES FUNESTES. 

Il pleut, quoiqu'on n'ait pas de ciel. On est sous l'arche 

D'un caveau bas, et tant qu'on peut marcher, on marche; 

Après on rampe ; on est dans une eau noire ; il faut 

Étayer le plafond, s'il a quelque défaut; 

La mort fait un grand bruit quand tout à coup elle entre ; 

C'est comme le tonnerre. On se couche à plat ventre. 

Ceux qui ne sont pas morts se relèvent. Pas d'air. 

Chaque sape est un trou dont un homme est le ver. 

Quand la veine est en long, c'est bien; quand elle est droite, 

Alors la tâche est rude et la sape est étroite. 

On sue, on gèle, on tousse; on a chaud, on a froid. 

On n'est pas sûr si c'est vivant tout ce qu'on voit. 

Sitôt qu'on est sous terre on devient des fantômes. 

— Les pauvres paysans qui vivent sous les chaumes 
Respirent du moins l'air des cieux. — On étouffait. 

■ — Pourquoi ne pas vous plaindre aussi? — Nous l'avons fait. 
Nous avons demandé, ne croyant pas déplaire. 
Un peu moins de travail, un peu plus de salaire. 

— Et l'on vous a donné, quoi? — Des coups de fusil. 
■ — - Je m'en souviens, le maître a froncé le sourcil. 

- — Mon père est mort frappé d'une balle. — Et ta mère? 

— Folle. — Et tu n'as plus rien ? — Si. J'ai mon petit frère. 
Il est infirme, il faut qu'il vive, de façon 

Que j'ai mendié, mais on m'a mise en prison. 
Je ne sais pas les lois, mais on me les applique. 
• — Que fais-tu donc alors ? — Je suis fille publique. 



Reposons nos regards sur d'autres femmes. 

Dieu 
A mis toute la paix d'en haut dans ce beau lieu ; 
C'est un palais et c'est un éden. Faste et joie. 
Le rubis sur les seins, l'aube au ciel, tout rougeoie. 
Tout est pourpre et splendeur, lumière et volupté. 
Roses et femmes sont ouvertes, c'est l'été; 



AUBIN. 

Et l'on voit dans les fleurs et l'on voit dans les âmes. 
César rêve, entouré de parfums et de flammes. 
Le soir, on fait errer des orchestres sur l'eau ; 
Diane en marbre avec la lune en son halo 
Mêlent leur regard chaste à la tiède soirée ; 
L'eau par les coups de rame est mollement moirée ; 
La voix du rossignol, la flûte de Tulou, 
Alternent, et l'on chante un refrain andalou. 
L'air se tait, toute l'ombre écoute la fanfare. 
Et le daim qui buvait au lac sombre, s'efiare. 



135 



H. H. X" 



II 



Soit. Entre ce deuil morne et ce joyeux azur, 
La différence est grande. Oui. Mais es-tu bien sûr. 
Dis, que ce ne soit pas au fond le même abîme? 
Et que, dans cette cour qui croit être une cime. 
Parmi ces femmes, chœur de déesses, beautés 
Qui, mêlant aux rayons de César leurs clartés. 
Visibles à travers de majestueux voiles. 
Enferment ce soleil dans leur cercle d'étoiles. 
Parmi ces déités, reines au front charmant. 
Qui semblent faites d'aube et d'éblouissement. 
Puisant à pleines mains dans l'or, dans la fortune. 
Dans la toute-puissance, il n'en est pas plus d'une 
Qui, toute rayonnante en ce royal palais. 
Si tu l'interrogeais et si tu lui parlais. 
Sous ton œil froid chassant toute pensée oblique. 
Répondrait, elle aussi : Je suis fille publique. 



H. H. 10 décembre. 



136 LES ANNÉES FUNESTES. 



LI 



Quant à Paris, ton poing l'étreint. Grâce aux bâtisses, 

Paris, le grand Paris des superbes justices 

Qui dressait en août, en septembre, en juillet. 

Son front où tout à coup une étoile brillait. 

Ce Paris qui, semblable au fauve dans les jungles. 

Allongeait ses faubourgs comme un lion ses ongles. 

Ce Paris où Danton poussant dans le ciel noir 

Ces grands chevaux ailés. Droit, Gloire, Honneur, Devoir, 

A travers la tempête, à travers le prodige. 

Passa comme un géant debout sur un quadrige. 

Aujourd'hui ce Paris énorme est un éden 

Charmant, plein de gourdins et tout constellé d*N; 

La vieille hydre Lutèce est morte ; plus de rues 

Anarchiques, courant en liberté, bourrues. 

Où la façade au choc du pignon se cabrant. 

Le soir, dans un coin noir faisait rêver Rembrandt; 

Plus de caprice; plus de carrefour méandre 

Où Molière mêlait Géronte avec Léandre ; 

Alignement ! tel est le mot d'ordre actuel. 

Paris, percé par toi de part en part en duel. 

Reçoit tout au travers du corps quinze ou vingt rues 

Neuves, d'une caserne utilement accrues; 

Boulevard, place, ayant pour cocarde ton nom. 

Tout ce qu'on fait prévoit le boulet de canon ; 



J^ANT A PARIS, TON POING L'ETKEINT... 137 

Socrate moustachu, tu fais marcher Xantippe 
Ferme et droit; l'idéal a maintenant pour type 
Un beau sergent de ville étendu de son long. 
Phidias n'est qu'un sot auprès du fil à plomb. 
Que c'est beau ! de Pantin on voit jusqu'à Grenelle ! 
Ce vieux Paris n'est plus qu'une rue éternelle 
Qui s'étire, élégante et belle comme l'I, 
En disant : Rivoli ! Rivoli ! Rivoli ! 

L'empire est un damier enfermé dans sa boîte. 
Tout, hors la conscience, v suit la ligne droite. 



138 LES ANNÉES FUNESTES. 



LU 



MISERE. 



Partout la force au lieu du droit. L'écrasement 
Du problème, c'est là l'unique dénoûment. 
Partout la faim. Roubaix, Aubin, Ricamarie. 
La France est d'indigence et de honte maigrie. 
Si quelque humble ouvrier réclame un sort meilleur. 
Le canon sort de l'ombre et parle au travailleur. 
On met sous son talon l'émeute des misères. 
L'Afrique agonisante expire dans nos serres. 
Là tout un peuple râle et demande à manger. 
Famine dans Oran, famine dans Alger. 

— Voilà ce que nous fait cette France superbe ! 
Disent-ils. — Ni maïs, ni pain. Ils broutent l'herbe. 
Et l'arabe devient épouvantable et fou. 

On rencontre une femme au fond de quelque trou. 

Accroupie, et mangeant avec un air étrange. 

■ — - Qu'est-ce que tu fais là? — Hé bien, j'ai faim, je mange. 

— Ton chaudron sur le feu fume, qu'as-tu dedans? 
Ces os, que l'on entend crier entre tes dents. 
Cette chair qu'en grondant ronge ta bouche amère, 
Qu'est-ce? — C'est un enfant que j'avais, dit la mère. 



MISERE. 139 



Les déclamations ne prouvent rien ; soyons 
Impartiaux; cette ombre est-elle sans rayons? 
Vous passez votre temps à dire que l'on souffre 
Partout, et que partout on pleure, et qu'en un goufee 
On gémit, comme un tas d'afïamés sur l'écueil. 
Et vous criez : Tout est misère et tout est deuil ! 
Tout est misère et deuil? Quelle erreur est la vôtre! 
Ah çà, vous ne voyez qu'un côté! Voyez l'autre. 

Jouissance et splendeur. Doit-on, en vérité, 

Montrer l'adversité sans la prospérité? 

Ce contrepoids ôté fausse votre balance. 

Oui la détresse là, mais ici l'opulence. 

Soyons justes. Voyez. Plaisirs, bals, volupté. 

Luxe, et l'hiver le Louvre, et Compiègne l'été. 

Oui, faites approcher vos vers les plus féroces. 

Oseront-ils nier ces palais, ces carrosses. 

Ces festins ? Est-ce là de la misère enfin ? 

Est-ce qu'en cette fête éternelle on a faim? 

En ne montrant jamais que l'indigence, on triche. 

Vous étalez le pauvre, eh bien, voyons ce riche. 

Qu'en dites-vous? Parlez. Est-il assez complet? 

Il a ce qu'il convoite, il fait ce qui lui plaît. 

Ses désirs sont noyés dans le faste lyrique. 

Ah ! je voudrais bien voir que votre rhétorique 

Contestât cette aisance auguste, et s'escrimât 

A prouver que ce luxe est d'un mince format. 

Que cette argenterie est reprochable, et manque 

Du poids qui la ferait recevoir à la banque. 

Que ces cochers ne sont point gras, que ces jockeys 

Montent, mal galonnés, des chevaux peu coquets. 

Et que ces millions, ruisselant sur ces tables 

En ivresses sans fin, ne sont pas véritables? 



140 LES ANNEES FUNESTES. 

Reconnaissez qu'ici l'on ne manque de rien. 

On s'est fait tout-puissant pour être épicurien. 

On est un homme heureux. C'est doux. Pas de rebelles. 

On est le Jupiter d'un Olympe de belles. 

On a Biarritz ; veut-on varier le tableau ? 

Après la mer, les bois 5 on a Fontainebleau. 

Chasses, danses, galas, petits jeux sous les treilles. 

Rougissantes beautés sous les grappes vermeilles -, 

Puis course au bois; on fut en décembre vainqueur. 

Et l'on rêve, et l'on sent pénétrer dans son cœur 

Le pur soleil des champs, des fleurs, des prés, des vignes. 

L'azur des clairs étangs et la blancheur des cygnes. 



H. H. Décembre. 



LUI 



C'est bien, buvez, mangez, rampez, courbez la tête. 

Nos aïeux 
Etaient les habitants hagards de la tempête 

Dans les cieux. 

Ils dispersaient les vents sous leurs vastes coups d'ailes. 

Rayonnaient, 
Donnaient des rendez- vous à la mort, et, fidèles, 

Y venaient. 

Ils suivaient, dans l'espace aujourd'hui sombre et vide 

Qui se tait, 
La Marseillaise, un ange au regard d'Euménide, 

Qui chantait. 

Ils faisaient alterner l'ombre et le météore j 

Hosanna ! 
Revanche ! Et de Rosbach ces preux faisaient éclore 

léna. 

L'Europe les voyait crier rXuttons encore ! 

Nous vaincrons ! 
Et regardait sortir on ne sait quelle aurore 

De leurs fronts 



142 LES ANNEES FUNESTES. 

Quand ils proclamaient Dieu seul Dieu, sans évangile 

Ni Koran, 
Et quand ils maniaient cette chose fragile. 

Un tyran. 

Leurs sabres ont chassé, secouant leur dragonne. 

De Valmv, 
De Fleurus, et des bois sinistres de l'Argonne, 

L'ennemi ! 

Devant ces preux, semant les progrès, les désastres. 

Et le bruit. 
Les "rois disparaissaient comme des fuites d'astres 

Dans la nuit. 

Moi, je suis un proscrit. J'assiste aux mers farouches. 

Aux combats 
De l'ombre et de l'écume, où d'invisibles bouches 

Parlent bas. 

Et, tout en écoutant passer ce cri : Justice! 

Dans les vents. 
Je songe à la grandeur des morts qui rapetisse 

Les vivants. 



II mai. 



LIV 



DEPART ET RETOUR DES REGIMENTS. 



— Aigles, où courez-vous? 

Que c'est beau la lumière ! 
Que c'est beau le soleil! Dans sa splendeur première. 
Quand l'aurore apparut, l'aigle la contempla. 
Et, s'envolant, il dit à l'astre : me voilà! 
Car vous avez, oiseaux que hait l'ombre étemelle. 
Pour le soleil les yeux, pour la liberté l'aile. 
L'aigle chasse la brume af&euse du vallon 5 
Il n'est qu'un souffle alors, mais s'appelle aquilon. 
Les peuples ont besoin. Dieu seul étant leur règle. 
D'avoir au-dessus d'eux l'immense vol de l'aigle ; 
Car il tombe de l'aigle un éblouissement. 
L'aigle va chercher l'aube au fond du firmament. 
Vole, et crie en planant dans son vaste équilibre : 
Hommes, voilà comment on est quand on est libre! 
Le groupe obscur des Nuits craint cet audacieux. 
Aigles, votre coup d'aile est nécessaire aux cieux. 
Tout ce qui n'est pas vie, amour, clarté, principe. 
Devant votre passage ef&ayant, se dissipe; 
Votre fier bruit d'orage épouvante le mal ; 
Le monde esprit succède au vil monde animal j 



144 LES ANNEES FUNESTES. 

Partout où vous planez surgit la délivrance. 

Vous n'êtes plus la Guerre et vous vous nommez France. — 

Le bruit d'ailes s'éloigne. Ils s'en vont. 

On dirait 
Que le ciel tout à coup devient une forêt. 
Dieu ! quelle chute brusque et sombre de ténèbres ! 
Sous l'épaississement des silences funèbres. 
Tout s'efface, et l'espace obscur se refroidit; 
L'horizon misérable et morne a l'air maudit ; 
Des lueurs qui brillaient meurent l'une après l'autre ; 
De ces langues de feu qui tombaient sur l'apôtre , 
A peine en flotte-t-il quelques-unes, au fond 
D'une ombre où nul ne voit ce que les peuples font ; 
Toute la terre a pris l'aspect visionnaire ; 
Et dans cette noirceur roule un vague tonnerre. 
Le paysage horrible est pestilentiel ; 
Chacun des quatre vents, aux quatre coins du ciel. 
Prononce un mot sinistre, et, comme dans un rêve. 
On entend sur les monts, sur la mer, sur la grève. 
Cette clameur : Hélas ! Puebla ! puis ce glas : 
Hélas ! Mentana ! puis ces cris : Aubin ! Hélas ! 
Hélas ! Ricamarie ! Hélas ! Un sombre dôme 
Reluit; c'est Rome, à moins que ce ne soit Sodome. 
Des silhouettes sont à terre, et c'est épars. 
Nu, terrible, et le sang fume de toutes parts ; 
On entend un tumulte ailé qui se rapproche; 
Et dans l'ombre, ici, là, sous l'arbre, sous la roche. 
Dans les villes, au fond des bois, au pied des tours. 
Partout, on voit des morts... 

— D'où venez- vous, vautours? 



H. H. , décembre. 



LV 



Et voilà dix-sept ans bientôt qu'ils sont à table ! 

Le Vol est chancelier, le Meurtre est connétable; 

Ici le Bienheureux, et là le Tout-puissant 5 

Le prêtre et le soldat. Paie, ô France. Or et sang. 

Le budget se débraille et danse une pyrrhique. 

L'obéissance atteint la bassesse lyrique. 

Le front haut, vers l'opprobre on marche avec élan ; 

C'est à qui tachera d'être un peu chambellan , 

Et d'avoir sur son dos de la honte brodée ; 

La France, qui jadis, fier peuple de l'Idée, 

Faucha les rois ainsi qu'un moissonneur les blés. 

Aboutit à des tas de valets étoiles. 

Quel festin ! Tous y font liesse. Rien n'y manque. 

On a l'église, on a l'armée, on a la banque. 

Auguste fait asseoir Davus à son coté. 

î^langeons ! L'empire est pris d'un accès de gaîté. 

Buvons ! L'homme rayonne et la femme étincelle. 

Chacun s'essaie au genre où son voisin excelle; 

Dupin est scélérat. César a de l'esprit. 

Dix-huit-Brumaire est mort, mais Deux-Décembre rit. 

Piétri raille Maupas, Scapin beme Jocrisse, 

Tout est gloire ; et s'il faut parer l'impératrice 

Pour les bals où bondit l'empereur encor vert, 

L'écrin de la couronne est là tout grand ouvert. 

On y puise; et parmi le saphir, l'émeraude. 

Le rubis, la topaze et la perle, on maraude. 

K>ésiE. — XIV. 



146 LES ANNÉES FUNESTES. 

L'ivresse émeut les vieux et reflue aux enfants 5 
Tous les Napoléons petits sont triomphants 5 
Louis traite Conneau, Nisus fête Euryale. 
La cour est au balcon ; la garde impériale 
Défile altière, et fait, devant ces frais^minois. 
Sonner la grosse caisse et le chapeau chinois. 
Ces belles ! allez donc leur parler des famines ! 
Ah! comme elles riraient, ces augustes gamines! 
On est le joyeux crime et le joyeux péché; 
On a des aumôniers par-dessus le marché. 
Payés pour ajuster à cela l'évangile. 
Le soir, au fond du parc, ces dames, ô Virgile, 
Sous les buissons, où glisse un bruit de taffetas. 
Dans l'ombre, avec César qui devient Amyntas, 
Font des églogues, presque aussi décolletées 
Que tes Amaryllis et que tes Galatées. 



H. H. , 9 décembre. 



¥ 



LVI 

ÉPIZOOTIE DANS LES HOMMES 
DE DÉCEMBRE. 

Cela n'empêche pas le maître 
De continuer le festin. 
On a ^al AI ocquart disparaître ; 
Espinasse est mort ce matin ; 
Bineau suit Fortoul qui l'appelle 5 
Le fossoyeur a pris sa pelle ; 
Apportez les bières de plomb ; 
Fossoyeur, aide à les descendre. 
Jette sur Morny de la cendre 
Et de la fange sur Troplong. 

Chacun son tour. Partez, complices. 
Noir Saint- Arnaud au cœur d'acier. 
Tu trébuches ; Magnan, tu glisses ; 
Tu t'en vas, sanglant PéUssier. 
Fould, la corruption est vraie. 
Meurs. La mort fauche cette ivraie 
Comme les moissonneurs le blé ; 
Billault tombe, Delangle tombej 
Dupin vient d'entrer dans la tombe. 
Les vers de terre ont reculé. 



148 LES ANNÉES FUNESTES. 

Oh! de Strasbourg jusqu'à Bayonne 
Quelle fête, et comme on est gail 
Compiègne rit, Biarritz rayonne, 
Saint-Cloud de joie est fatigué. 
Basile raille don Quichotte. 
Un doux bruit de baisers chuchote 
Dans la molle fraîcheur des bois. 
On trinque 5 effusion touchante ! 
Et le guet-apens dit : Je chante ! 
Et le massacre dit : Je bois ! 

La table est une grande lyre ; 

Tous mangent : gloire aux dieux régnants ! 

Le vin d'où sort l'éclat de rire 

Luit dans les verres frissonnants j 

Les femmes ont la gorge nue ; 

La fanfare dans l'avenue 

Saute et bondit comme un esprit ; 

Le bal tourbillonne en cadence ; 

Et maintenant, tandis qu'on danse. 

Et maintenant, pendant qu'on rit. 

Morts, faites vos festins funèbres. 
Dressez-vous sur votre séant. 
Et d'abord, mangez des ténèbres. 
Ensuite mangez du néant; 
Sous les ifs que le vent balance. 
Mangez de l'oubli, du silence, . 
De l'horreur, de la surdité; 
Mangez, spectres et pourritures ! 
Emplissez vos bouches obscures 
De l'ombre de l'éternité. 



H. H. , 15 juin 1870. 



Lvn 

Le sénateur peut être un valet 5 le flamine 

Peut être un doux bandit priant q^u'on extermine ; 

Le juge peut avoir des faux poids plein les mains? 

Tel prince fait l'effet d'un gueux de grands chemins; 

On peut se demander s'il est digne, en ce rôle. 

D'avoir les fleurs de lys au front, ou sur l'épaule; 

La parole peut être, en flattant d'affreux rois. 

Pire qu'un hurlement de bête au fond des bois; 

La religion peut faire la mijaurée. 

Puis se vendre, et l'honneur peut être une denrée; 

Verres peut bafouer Caton; la trahison. 

Comme un pêcheur qui dit : j'ai pris bien du poisson ! 

Peut rentrer et le soir passer devant nos portes. 

Tramant dans ses filets des consciences mortes; 

La femme peut tourner ses yeux doux vers celui 

Sur qui le crime, étoile épouvantable, a lui; 

Tout le tas des vertus peut être une fumée; 

Les docteurs, les consuls, les généraux d'armée. 

Peuvent être du bois dont on fait les gibets; 

Vesta lascive peut rêver : Si je tombais? 

Le progrès peut marcher comme les écrevisses; 

Devant le vil succès des forfaits et des vices 

L'honnête homme peut être un lâche et rester coi ; 

La foudre peut dormir dans le ciel; c'est pourquoi 

Juvénal indigné démuselle les haines 

Dans ce style d'airain qui fait un bruit de chaînes. 

12 avril 1870. 



1)0 LES ANNEES FUNESTES, 



LVIII 



JANVIER 1870. 



Nous devenons bon prince et nous changeons de sphère. 

L'empire est libéral. Diable ! qu allons-nous faire 

De tous les vieux gredins du coup d'état? Jésus! 

Les vendre? quel rabais! comme on perdrait dessus! 

Le Deux-Décembre est mort. Le Deux-Janvier l'enterre. 

Ils sont tous là, Piétri, Fleury, bon militaire, 

Quentin-Bauchart, Haussmann, en pleurs, les goussets pleins. 

Hélas ! irons-nous perdre aux bois ces orphelins ? 

La forêt de Bondy pourrait les reconnaître. 

Mais eux, quel abandon! Pourquoi Dieu fit-il naître 

Tous ces pauvres coquins dont pas un n'est repu. 

Puisqu'il voulait jouer au crime interrompu ! 

L*esclave usé n'est point d'une bonne défaite. 

Un vieux préfet orné de sa vieille préfète 

Fait aux passants l'effet d'un ancien falbala. 

On ne vend point Rouland comme on vendrait Lola. 

Ferez-vous acheter bien cher par le Khédive 

Suin mirant aux lacs bleus sa beauté maladive ? 

Rouher en femme, certe, aurait beaucoup d'appas, 

Mais faites-moi sultan, et je n'en voudrai pas. 

Faut-il mettre au sérail ou bien mettre à la broche 

Cette grasse blancheur qui s'appelle Baroche ? 



2 JANVIER 1870. 151 

Pour l'oreille aussi bien que pour le traquenard. 
Un reste d'Espinassc est visible en Pinard, 
Le négocierez-vous ? Ce sont vos odalisques ; 
Mais au marché d'Alep, la ville aux obélisques. 
Le turc obscène exige un plus joli bétail. 
Quand même il cacherait derrière l'éventail 
Son œil noir enflammé d'une fureur jalouse, 
Grandperret n'aura pas le flou d'une andalouse. 
A vos soudards fanés, à vos vétérans saurs. 
Croit-on qu'Abdul-Azis ofee des huit ressorts? 
Rigolboche et Toinon feraient mieux son aflfeire. 
Où caser un héros fourbu qui se déferre ? 
Personne n'en voudra. Pas même un maquignon. 
Ce qui fut hier chance est aujourd'hui guignon. 
Tel est le sort. Maupas a perdu tous ses charmes. 
Nul ne jette un regard d'amour aux vieux gendarmes. 
Alignez d'un côté du bazar un troupeau 
D'anciens sabreurs sans dents en culotte de peau. 
Un tas d'hommes d'état, fêlés, hors de service. 
Faisant une grimace af&euse et tendre au vice , 
Foreys, Palikaos, Chaix-d'Est- Anges, Mamas, 
Que les bagnes un jour reprendront aux sénats. 
Bavards brodés, tueurs dorés, gueux et ganaches. 
Portant tous les mépris avec tous les panaches j 
Puis de l'autre côté mettez un fol essaim 
De jeunes belles point avares de leur sein. 
Montrant leur torse ainsi qu'Astarté dans la Bible, 
Et dépensant le plus de nudité possible 
A l'éblouissement des passants enivrés. 
Et maintenant prenez l'homme que vous voudrez. 
Je gage Persigny contre Fialin que l'homme 
Offrira, quel qu'il soit, une plus forte somme 
Pour les nez retroussés que pour les crânes nus. 
Et, lascif, à Parieu préférera Vénus. 
Aphrodite voguant blonde et rose en sa conque 
Eclipsera toujours un Mimerel quelconque; 
Tout le conseil d'état qu'on paie un million 



152 LES ANNÉES FUNESTES. 

Serait coté deux sous à l'hôtel BuUion, 

L'empereur aurait beau leur dire à tous : ma chère ! 

Ils réussiraient moins que Trinette à l'enchère. 

Quoique le coup d'état leur ait pris le menton j 

Et Zangiacomi ne vaut pas Margoton. 

Habiller Gilardin en jeune mariée. 

Puis essayez d'aller le vendre à la criée ! 

Je doute que Barnum offre un prix insensé. 

Brocantez Canrobert. ^uot lihrasin duce? 

Nubar l'égyptien est un mortel lubrique. 

J'y consens, mais j'ai beau tâcher d'être lyrique. 

Je ne vois pas d'ici Nubar faire joujou 

Avec Bonjean voulant un meuble en acajou. 

J'ouvre un concours, j'y mets mademoiselle Fiocre, 

Boudet en maillot rose y sera médiocre. 

Et Larabit fort laid, quand même Larabit 

Oterait sa culotte en gardant son habit. 

Je craindrai pour l'Fiuys beaucoup de cœurs de roche 

Et fort peu d'acheteurs, hélas, si l'on rapproche 

Du frais museau d'Anna le grouin de l'Huys. 

Pensez-vous qu'une foule aux regards éblouis 

Ira darder sa flamme et braquer ses lorgnettes 

Sur Delesvaux cambré cognant des castagnettes ? 

Jeanne avec son cancan fera sur un pacha 

Plus d'effet que Piétri dansant la cachucha. 

Entre Ida fraîche éclose et Nisard qui se gâte. 

Qui donc hésiterait? Et moi qui parle, en hâte. 

Certes, je donnerais, malgré leur teint bruni, 

Goyon, Korte et Lebœuf pour Blanche d'Antigny. 



H. H. 2 janvier 1870. 



LIX 



Ou vous êtes naïf ou vous êtes subtil. 

Une réforme! où donc? Un progrès! quel est-il? 

Vous dites qu'un grand pas est fait. Quel pas ? Je cherche. 

A Mandrin pataugeant Jocrisse tend la perche. 

Le coup d'état devient ondoyant et divers. 

Nous en vîmes l'endroit, nous en voyons l'envers. 

Je ris sans admirer. Quel spectacle ! Sodome 

Brusquement transformée en Paraclet; Prudhomme 

Trouvant trop rouge encor le bormet de coton 

D'Arlequin qui jadis se grimait en Caton ; 

Tom Pouce dans un coin qui se croit cent coudées ; 

La trahison criant : Messieurs, j'ai des idées! 

L'ogre au bon peuple enfant disant : Baisez papa ! 

Tous les sous-entendus d'un faux mea ailpa ; 

L'empire devenu, sorte d'oison sans ailes. 

Presque un pensioimat de jeunes demoiselles ; 

Tibère concourant pour le prix Monthyon; 

Goton rose devant la moindre question ; 

Rouher baissant les yeux, Maupas mettant un voile; 

Et toujours l'araignée au centre de sa toile ! 

Toujours le piège ! Une ombre où grondent les fléaux ! 

Aujourd'hui le néant et demain le chaos ! 



154 LES ANNEES FUNESTES. 

Un nain creusant un gouffre ! 

A 

O Dieu partout visible. 
Sauve-moi du petit, fût-ce dans le terrible ! 
Jette-moi, Dieu puissant, chez quelque nation 
Entrant, superbe et sombre, en révolution. 
Ou sur quelque océan que la tempête éclaire ! 
Que j'entende, épelant ce que dit ta colère 
Dans un langage obscur, mystérieux et beau. 
Ou la foudre parler, ou tonner Mirabeau ! 



Mars 1870. 



LX 



On me dit : Courez donc sur Pierre Bonaparte. 

Non. J'ai ma piste ; et c'est — l'Autre — et je ne m'écarte 

Jamais du but que rien ne me fait oublier. 

Forêts ! je chasse au tigre et non au sanglier. 



2 avril 1870. 



1)6 LES ANNÉES FUNESTES. 



LXI 



Honnête homme, c'est bien, tu souffres, sois content. 

Montre, en te tenant droit, le but auquel on tend. 

Sers de cible aux méchants et sers aux bons d'exemple. 

Quand César est fait dieu par le prêtre en plein temple. 

Quand les Trimalcions se mettent à genoux. 

Prouver sa force est grand, montrer son cœur est doux. 

Le malheur, tu le veux; l'exil, tu le réclames. 

La conscience est l'astre intérieur des âmes 

Dont le juste en son cœur contemple le lever. 

Tout est le bien venu qui vient nous éprouver. 

Ce que vous appelez, vous autres, chose triste. 

Sort fatal, deuil, douleur, n'est rien, quand on persiste. 

Qu'importe l'ouragan, l'éclair, la foudre, tout? 

Le chêne est satisfait quand il reste debout. 



20 avril 1870. 



LXII 

L'empire atroce avorte en empire plaintif. 

Sénat, conseil d'état, et corps législatif. 

Va, Babel! continue. Emplis-toi de harangues! 

Parle neuf cents patois avec tes neuf cents langues ! 

Entasse lois, projets, rêves, décrets perdus! 

Bâtis avec le bien et le mal confondus. 

Avec le plomb et l'or, le granit et l'argile. 

Avec Dupin, Franklin, Voltaire et l'Evangile, 

Ton monument que Dieu jamais ne protégea. 

Pas encore édifice et ruine déjà ! 

Sois au maître quelconque ! aboie aux hommes libres ! 

Du peuple douloureux froisse toutes les fibres ! 

Va ! Dieu tient seul le peuple et seul dicte la loi. 

Le soir mystérieux se lait autour de toi. 

L'ombre qui vient du fond des mornes solitudes. 

Et qui mêle l'espace avec les multitudes. 

T'enveloppe, ô Babel, et baigne tes degrés! 

Devant tes bras tendus et tes cris ef&rés 

L'auguste conscience éternelle recule. 

Tu trembles comme un arbre au vent du crépuscule. 

Tandis que l'avenir approche avec le bruit 

D'un déluge, ô terreur! qui monte dans la nuit. 

Mars 1870. 



158 LES ANNÉES FUNESTES, 



LXIII 



COUPS DE CLAIRON. 



Soufflez-moi vos rages, 
Soufïlez-moi vos cris. 
Justices, outrages. 
Tragiques mépris. 

Soufflez la huée ! 
Penchez-vous sur moi. 
Venez, ô nuée 
Des faces d'eflFroi, 

Raison qui m'éclaires. 
Gloire au rude accent, 
O dents populaires 
Dans l'ombre grinçant. 

Droit, force imperdable. 
Sarcasme qui mords. 
Rire formidable. 
Plaie au flanc des morts. 



COUPS DE CLAIRON. 159 

Logique implacable. 
Honneur déserté. 
Loi qu'un crime accable, 
Et toi. Liberté, 

Pâle, en proie aux fièvres 
Du vil Lambessa, 
Essuyant tes lèvres 
Que Judas baisa; 

Grands devoirs sévères 
Fiers de rester seuls. 
Douleurs des Calvaires, 
Trous noirsdes linceuls. 

Haine incorruptible 
Du mal châtié. 
Et toi si terrible, 
O sainte pitié. 

Vérités farouches 
Dont tremble Néron ! 
Vous êtes les bouches. 
Je suis le clairon. 



Quelle est cette ville 
Haute sous les cieux 
Et qui semble vile. 
Bien qu'énorme aux yeux? 



l6o LES ANNEES FUNESTES, 

Cette ville est celle 
Qui commande ici ; 
Le vin y ruisselle. 
Et le sang aussi. 

Cette citadelle 
Sur cet horizon 
Règne, et n'est fidèle 
Qu'à la trahison. 

Ce burg où l'on monte 
Luit dans la vapeur. 
Le mont en a honte. 
Et l'arbre en a peur ; 

Car ces tours damnées. 
Hostiles aux cieux. 
Sont les cheminées 
D'un feu monstrueux. . 

Vois sur la colline, 
Sous les lourds barreaux, 
La lueur féline 
De leurs soupiraux. 

Une flamme noire 
Où l'honneur, les lois, 
La vertu, la gloire. 
Brûlent à la fois. 

Dans cette bastille. 
Peuple! aux yeux de tous. 
Flamboie et pétille ; 
La cendre, c'est vous. 



COUPS DE CLAIRON. l6l 



II 



Cette cité veille 
Du haut de ses forts. 
Au dedans vermeille. 
Sinistre au dehors. 

Ses maîtres jouissent. 
Brigands potentats. 
Fiers, ils s'éblouissent 
De leurs attentats. 

Fêtes décevantes! 
Heureux et hideux î 
Des lyres servantes 
Rôdent autour d'eux. 

Ces apothéoses 
Cachent des remords. 
C'est un tas de roses 
Sur un tas de morts. 

Us ont pour trophée 
Un glaive félon. 
La tombe étouffée 
Est sous leur talon. 

Clameurs jusqu'aux nues. 
Faux dieux évoqués ; 
Les femmes sont nues. 
Les cœurs sont masqués. 



K)ESIE. 



l62 LES ANNÉES FUNESTES. 

L'affreuse prière 
Du prêtre effronté 
Chante et rit, derrière 
Leur iniquité. 

La horde sans culte. 
Sans foi, sans laurier. 
Emplit de tumulte 
L'antre meurtrier. 

Il leur faut des belles. 
Il leur faut des lys ; 
Ces tyrans rebelles. 
D'un vin sombre emplis. 

Font cette chimère 
D'unir sous le ciel 
La fleur éphémère 
Au crime éternel. 

Ils se prostituent ; 
La couronne au front. 
Ils boivent, ils tuent. 
Et, repus, ils ont 

Dans leurs noirs refuges, 
A leur vil foyer, 
La robe des juges 
Pour tout essuyer. 

L*homme est lâche et souple ; 
A leur déshonneur 
Le destin s'accouple ; 
Et ce long bonheur 



COUPS DE CLAIRON. 163 



Que nul coup ne brise. 
Que voit le ciel bleu. 
Sera la surprise 
Du réveil de Dieu. 



III 



Le choc de leurs verres 
Sous les grands arceaux. 
Fait sur les Calvaires 
Remuer des os. 

On voit des Eleares 
Dans l'obscurité. 
L'œil fixe des spectres 
Est sur leur gaîté. 

Dans Tombre où leurs laces 
Semblent des clartés. 
On voit des audaces 
Et des nudités. 

On voit par la vitre 
Ce flagrant délit. 
Le casque et la mitre 
Dans le même lit. 

L'Eglise se livre. 
Pâmée, au plus fort; 
Le Sacerdoce ivre 
Epouse la Mort. 



l64 LES ANNÉES FUNESTES, 



Effroyables noces! 
On dirait les voix 
Des bêtes féroces 
Chantant dans les bois. 



IV 

Us vivent en hâte. 
C'est l'éden enfer 
Que la foudre tâte 
Avec un éclair. 

Le roi de Sodome 
Est là, l'œil en feu. 
Et, crachant sur l'homme. 
Ecume sur Dieu. 

On a tant de fêtes 
Sous cet empereur 
Que les blancs prophètes 
Frémissent d'horreur! 

Dans ce crépuscule. 
Brume où Dieu s'abstient. 
Le lion recule 
Et le serpent vient. 



Ce tas de complices 
Est en sûreté. 
Hélas! des supplices 
Sort la lâcheté. 



COUPS DE CLAIRON. 165 

Toujours fut muette 
La ville où tombait 
L'odeur du squelette. 
L'ombre du gibet. 

Eux, que leur importe 
A ces impudents. 
Puisqu'ils ont leur porte 
Barrée en dedans ! 

Qu'est-ce donc — ô proie ! 
O fortune ! 6 sort — 
Qui manque à leur joie? 
Tout n'est-il pas mort? 

Les créneaux sans nombre. 
Le long mur dormant 
Font un monceau d'ombre 
Sur leur flamboiement. 

Visible en ces brumes. 
L'aigle menaçant 
Passe entre ses plumes 
Son bec teint Je ^ ng. 

Leur dédain féroce 
Nargue l'ennemi. 
Leur tour est colosse. 
Le reste est fourmi. 

Sous ce mur immense 
Se mettre en arrêt! 
Dieu même en démence 
Y réfléchirait. 



l66 LES ANNEES FUNESTES, 

Jamais dans la Grèce, 
Jamais dans Rama, 
Ville ou forteresse 
Si bien ne ferma. 

L'écureuil qui saute 
Tremblerait de voir 
Une tour si haute. 
Un fossé si noir. 

L'entrée est oblique. 
Le rempart est sûr. 
Et quiconque applique 
Son oreille au mur 

Jamais ne s'en vante. 
Et, pâle, éperdu. 
Garde l'épouvante 
Du rire entendu. 



J'ai la foi, la flamme, 
La religion 
Par laquelle une âme 
Devient légion î 

Qu'en mon cœur se forme 
Et déborde à flot 
La parole énorme 
Qui semble un sanglot ! 



COUPS DE CLAIRON. 167 



Que de mes entrailles 
Sorte le grand mot 
Qui court aux murailles 
Et donne l'assaut ! 

Le mot que le bonze 
Craint plus, mage impur. 
Qu'un bélier de bronze 
Au pied de son mur ! 

Le mot qu'à Florence 
Dit Dante irrité 5 
Le mot Espérance ! 
Le mot Liberté! 

Que chaque vers chante 
Et soit un guerrier ! 
Que la strophe ardente 
Se mette à crier ! 

Que ce fier poëme. 
Apre, ouvrant son flanc. 
Semant l'anathème, 
Bondissant, mêlant 

Au choc de l'épée 
Le pas du lion. 
Semble une épopée 
En rébellion ! 

Que, hors de la tente. 
Devant l'escadron, 
L'Idée éclatante 
S'allonge en clairon ! 



l68 LES ANNÉES FUNESTES, 



Que l'hymne s'élève. 
Clair, rude, inclément. 
Chanson qui s'achève 
En rugissement ! 

Ah ! la ville est forte, 
Et ses lourds remparts 
Pour chiens à leur porte 
Ont des léopards ; 

La ville est fermée 
Et le mur hautain 
Abrite une armée 
Et couvre un festin ; 

Dans la forteresse 
Rit le camp vermeil 5 
Ainsi la tigresse 
Se lèche au soleil. 

Mais les fêtes cessent 
Si soudain le soir 
Des clairons se dressent 
Sur l'horizon noir. 

Le vil prêtre avide 
Jette son Koran; 
Tout devient livide 
Autour du tyran ; 

Et le maître même 
Pâlit, bégayant. 
Quand un cri suprême. 
Un chant effrayant 



COUPS DE CLAIRON. 169 

Éclôt, populaire. 
Fauve et souverain , 
Dans de la colère 
Et dans de l'airain ! 



Trompettes terribles. 
Chantez et sonnez ! 
Sur ces tours horribles. 
Clairons indignés. 

Clairons et trompettes. 
Jetez votre bruit. 
Car ces tours sont faites 
De crime et de nuit ! 

Votre voix de cuivre. 
Quand vient le moment. 
Gronde et se fait suivre 
Par l'écroulement. 

Jetez votre insulte. 
Comme un vent des cieux. 
Jetez le tumulte 
Des chants furieux 

Sur les tours altières 
Des fourbes vainqueurs , 
Sur ces sombres pierres. 
Sur ces affreux cœurs ! 



170 LES ANNEES FUNESTES, 

Sur Davus ministre, 
Sur César Typhon, 
Sur le nain sinistre, 
Sur le nain boufion. 

Sur l'enfer qui grince 
Et qui triomphait. 
Sur le bandit, prince 
De tout ce forfait ! 

Jetez l'harmonie 
Qui hurle et hennit 
Sur la tyrannie 
Bâtie en granit. 

Sur l'âpre muraille. 
Sur le burg lascif 
Où le festin raille 
Le tombeau pensif! 

Ils ont beau, ces traîtres. 
Bénis des faux dieux 
Et chers aux faux prêtres , 
Etre monstrueux; 

Leur alcôve obscène. 
Douce à leurs sommeils. 
Le matin est pleine 
De rires vermeils ; 

Gais, ils peuvent prendre. 
Bourreaux en chaleur. 
Des baisers de cendre 
Aux bouches en fleur ; 



COUPS DE CLAIRON. 171 

Les prostituées 
Dans leurs alhambras 
Comme des nuées 
Passent dans leurs bras 5 

Mathan les encense -, 
Ils ont, à huis clos. 
Tout, l'or, la puissance. 
Et la fange, à flots ; 

Clairons! vomitoires! 
Votre acharnement 
Remplace ces gloires 
Par le châtiment ! 

Courage! courage! 
Guerre à l'antre obscur ! 
Que l'immense outrage 
Soufflette ce mur! 

Guerre au nid pirate ! 
Dénoncez au ciel 
Cette scélérate 
Qu'on nomme Babel î 

Que dans l'air qui tremble 
Votre hymne écumant 
Vole, éclate et semble 
Un déchaînement! 

Votre souffle d'ombre 
Déjà donne aux tours 
Un penchement sombre , 
Efïroi des vautours. 



1/2 LES ANNÉES FUNESTES. 



Et fait, sous l'opprobre. 
Mieux crouler les murs 
Qu'un soleil d'octobre 
Ne fend les fruits mûrs. 

Sorme2 ! tout s'effare. 
Sonner, voix du sort! 
De votre fanfare 
Une flamme sort. 



Malheur à la joie ! 
Au maître, au seigneur 
Sous qui le sort ploie ! 
Malheur au bonheur ! 

Malheur au roc chauve. 
Au donjon des loups. 
Au parapet fauve 
Hérissé de clous ! 

Malheur aux prunelles 
Du lynx, du chacal. 
Et des sentinelles 
Qui gardent le mal ! 

Malheur aux chlamydes 
Des archers postés 
Sur des pyramides 
Autour des cités! 



COUPS DE CLAIRON. 173 

Malheur aux mosquées. 
Aux portes des rois. 
Aux tours attaquées 
La nuit par des voix ! 

L'essaim d'hirondelles 
Fuira de leur front; 
Les battements d'ailes 
S'évanouiront. 

On verra des rides 
Aux murs blancs de chaux. 
Et les chambres vides 
S'empliront d'échos. 

Que les Babylones 
Et que les Memphis 
Dressent des colonnes 
Comme des défis; 

Qu'on fasse une ville 
A triple fossé; 
Que tout soit servile 
Ou soit terrassé; 

Que le roi barbare 
Sorti des Umons, 
Mette une tiare 
De tours sur les monts ; 

Sur les lois qu'il foule 
Il luit, foudroyant; 
H règne; et la foule 
Demande, en voyant 



174 LES ANNÉES FUNESTES. 

Que tout le contemple, 
Prêtres et valets. 
S'il est dans un temple 
Ou dans un palais. 

Il est grand, superbe. 
Et sous ce voleur 
L'homme est comme l'herbe ; 
C'est bien, mais malheur. 

Malheur à ce temple, 
A cette impudeur, 
A ce crime, exemple 
D'ombre et de grandeur 5 

Malheur à ce groupe 
De murs factieux 
Que le soir découpe 
Sur le clair des cieux; 

Malheur à ces fêtes. 
Aux grands dômes lourds 
Qui, montrant leurs faîtes 
Plus hauts que les tours. 

Difformes, immondes. 
Noirs avec splendeur. 
Des ténébreux mondes 
Semblent la rondeur $ 

Malheur aux arm ^ 
Jetant dans les champs, 
La nuit, des fumées. 
Et le jour, des chants 5 



COUPS DE CLAIRON. 175 

Malheur à ces fastes. 
Aux jeux, aux concerts, 
A ces palais vastes, 
À ces donjons fiers. 

Emplissant l'espace. 
Dans l'ombre aperçus. 
Si quelqu'un qui passe 
Vient souffler dessus ! 



^ 



Clairons ! ceux qui saignent 
Ont l'air de dormir. 
Les âmes s'éteignent. 
On n'ose frémir. 



La morne patrie 
Se laisse accabler. 
Que votre furie 
La fasse'parler I 

Que toute souôrance. 
Que tout droit meurtri. 
Reprenne espérance 
Et jette son cri! 

Que l'espace immense 
Soit plein de clartés. 
Et d'une semence 
De cœurs irrités I 



1/6 ^ LES ANNÉES FUNESTES. 

Que chaque âme envoie 
Son éclair sanglant ! 
Que dans l'ombre on voie 
Jaillir, s'envolant 

Sur les bois, les haies. 
Les champs, le lac bleu. 
Des lèvres des plaies 
Les langues de feu ! 



Sonnez sans relâche ! 
Racontez aux cieux 
A quel point ce lâche 
Fut audacieux ! 

Frappez l'homme blême ! 
Faites en ce lieu 
Un bruit de blasphème 
En l'hormeur de Dieu I 

Frappez la muraille 
Du crime impuni. 
Que votre appel aille 
Droit à l'infini ! 

Que ce chant s'enfonce. 
Et, deuil, foudre, affront, 
Force à la réponse 
L'Inconnu profond I 



COUPS DE CLAIRON. 



177 



Du soir à Taurore 
Criez au secours ! 
Et sonnez encore. 
Et sonnez toujours ! 

Quand par la pensée. 
Souffle aérien, 
La roche est poussée. 
Elle dit : hé bien ! 

La tour la plus fière 
Sous ce vent périt. 
Qu'est-ce que la pierre 
Peut contre l'esprit? 



^ 



Qu'après la tempête 
De vos sombres chants. 
Le spectre, la bête. 
Les mages méchants. 

Demandent aux nues. 
Au" vent qui s'enfuit : 
— Que sont devenues 
Les tours de la nuit? 

Où donc, ô vallée, 
G brume, o mistral. 
S'en est-elle allée, 
La ville du mal? 



POESIE. — XIV. 



la 

■ ■us BAn*a«L«. 



1/8 LES ANNÉES FUNESTES. 



La ville ivre et fière 
D'où Dieu fut banni. 
Qui choquait son verre 
Contre l'infini. 

Qu'on entendait rire. 
Et qui sur les monts 
Le soir faisait luire 
Des yeux de démons? — - 

Qu'ils cherchent, funèbres, 
Écoutant l'écho. 
L'amas de ténèbres 
Qui fut Jéricho ! 

Qu'ils cherchent les arbres. 
Les chars, les pavois! 
Qu'ils cherchent les marbres. 
Qu'ils cherchent les voix ! 

Qu'ils cherchent le maître. 
Le chef, le gardien. 
Le psaume du prêtre. 
L'aboiement du chien ! 

Et les hallebardes. 
Et l'encensoir d'or, 
Et le pas des gardes 
Dans le corridor ! 

Les thyrses de lierre. 
Les murs teints de sang. 
Et la fourmilière 
Des femmes dansant ! 



COUPS DE CLAIRON. 179 

Les belles fantasques, 
À l'œil tendre et fou. 
Qui nouaient des masques 
Derrière leur cou ! 

L'herbe et l'alouette. 
Et l'aigle en son nid. 
Et la silhouette 
Des sphinx de granit! 

Les donjons épiques. 
Les grands arsenaux ! 
Qu'ils cherchent les piques 
Entre les créneaux î 



Qu'ils cherchent les rampes. 
Les jardins, les cours. 
Le reflet des lampes 
Aux rondeurs des tours ! 



Quelle nuit profonde, 
O vent syrien ! 
Qu'ils cherchent un monde. 
Et ne trouvent rien ! 



2 février 1870. 



NOTES 

DE CETTE EDITION 



LE MANUSCRIT 

DES 

ANNÉES FUNESTES. 



1. NOTES EXPLICATIVES. 

Les Années Funeftes ont été , en grande partie , composées après le retour en France 
et auraient pu entrer dans les Nouveaux Châtiments ^^\ Sur les cent soixante feuillets 
du manuscrit on en compte seulement quinze de cette écriture menue et renversée, 
contemporaine des Châtiments et des Contemplations , papier épais jauni ou papier- 
pelure bleu clair; sauf deux pièces écrites en voyage sur quelques pages arrachées d'un 
album à dessin, en 1869, tout le reste est sur fort papier de fil, grand format, géné- 
ralement employé dans les dernières années de l'exil ou après le retour en France. 



I. 3'AI DIT À L'OCÉAN : SALUT ! VEVX-TV QUE J'ENTRE... 

Il y a pour cette poésie deux versions et un projet'*^ Le début de la version primi- 
tive se trouve au manuscrit des Années funeffes et la fin au manuscrit de l'Art d'être 
Grand-Pere. Cette fin , datée du 12 juin , est écrite au verso du dernier feuillet des 
vers intitulés : Mariée et mère, portant comme date : 16 juin 1875; donc, Victor 
Hugo , après avoir biffé les vers des Années funestes, a utilisé l'autre côté de la page 
pour les vers de VArt d'être Grand-Pere. 

\feici la première version dont le titre et les quatre premiers vers sont barrés : 



L'AEMVEE EN EXIL. 

J'ai dit à Focéan : 

J'aSat vers l'océan : C'eli moi. Ueux-tu que j'entre, 

dans ton secret, 
mer, dans ton tfume, 
6 gouffre, en 

Couvre, dans ton niylîere, lion, dans ton antre ? 

''' Reliquat des CbâtimentSj édition de rimprimerie Nationale. 

»*' En tète du manviscrit est reliée la version définitive publiée pages 11-12. 



184 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 

hommes 
y arrive au milieu des peuples asservis. 

Gouffre, je ne sais plus au juste si je vis. 

Je me suis évadé de la honte publique. 

forfaits 
Puisque le succès donne aux traîtres la réplique. 
Puisque l'autel, l'épée, et le dogme, et la loi 
Demandent au forfait qui règne de l'emploi, 

honte 
Puisqu'on ne peut plus voir qu'avec haine et colère 
Puisque je ne puis plus regarder sans colère 
Tout ce que le soleil sinistre et lâche éclaire. 
Puisque les plus abjects sont les plus forts, j'entends 
Ne pas rester parmi les hommes plus longtemps. 
Le bas comme le haut de l'âme, a son vertige. 
3e fuis vers toi. 
Ils me font peur. \^ux-tu de moi dans ton prodige ? 

âme irritée 

sombre, 

\^ux-tu me mêler, moi, l'âme altière, à tes vents, 

A l'indignation de tes grands flots mouvants, 

À ta révolte, aux chocs sur les écueils sans nombre, 

À ta marée , espoir d'engloutissement sombre } 

Suis je une omhre? c'eB bien. Le nuage des aeux 

J^ fronce sourcil 

Ou flotte on ne sait quel profil myBMeux, 

Prouve qu'il peut tomber un éclair d'un fantôme. 

Je foudroierai. Je suis une cendre, un atome. 

Je fuis vers toi. "Veux-tu de moi? 

Mais Dieu m^ emplit. Je viens vers toi. OeB le moment 

Du gonflement terrible et du rudement; 
C'efl le moment surtout oii le sépulcre attire; ^^\ 
Tu lui ressembles, mer. Mer, la France eli martyre; 
Et puisque le soldat n'efl plus au un mal j-atteur, 
Puisque le prêtre, blême et noir sur la hauteur. 
Envoie un Te Deum monBrueux à l'abîme, 
Horreur ! puisque le juge eBjum au nom d'un crime. 
Puisque les trahisons remplacent les exploits. 
Puisque nom n'avons plus que des ombres de lois. 
Puisqu'on a poimard/ l'honneur entre deux portes. 
Gouffre, j'aime 

Mer, j'aimerais mieux être avec les choses mortes 
Qu^avec tous les vivants de ce monde âpre et vtl. — 
E' Océan m'accueillit. Uiens, SpeBre! me dit-il. 



'" A partir de ce vers, la suite est dans le manuscrit de l'Art d'être Grand-Père. 



NOTES EXPLICATIVES. 185 

Voici maintenant le projet ; l'édition originale l'avait public sous le titre : Encore a 
l'Ocian, mais comme le manuscrit s'arrête sur une virgule et que nous ne trouvons 
pas de suite , nous croyons devoir l'insérer ici , dans les Notes : 

Je viens à toi. La nuit sur ma tctc descend. 
toi le grand amer et l'immense innocent. 
Toi l'assainissement de la terre, et le juge 
De l'heure où les vivants méritent le déluge. 
Gouffre, tu te connais en gouffres; Vaste mer, 

tremble pâle 
Devant ton œil profond où passe un blême éclair. 
Les hommes sont depuis six mille ans misérables ; 
Tu vois tous les replis les plus impénétrables 
De nous qui ne pouvons voir jusqu'au fond de toi. 
Tu reflètes la nuit, l'éternité, la loi. 
Toute la transparence à travers tous les voiles. 
Dieu guidant l'attelage énorme des étoiles. 
Et, parmi les chaos, les enfers et les cieux. 
Menant le grand char sombre au but mystérieux. 



VI. ECRIT SUR UN EXEMPLAIRE DES CHATIMENTS. 

Ce titre, ajouté d'une encre plus noire, a été donné à la suite d'une pièce, car le 
premier feuillet commence ainsi : 

Car l'essaim frissonnant des pâles Euménides. . . 



vn. LES CHATIMENTS. 

Cette pièce était, avec deux autres poésies écrites dans le même rythme, sous une 
chemise portant cette indication : 

J'ai fait ct% trois pièces pendant mon court séjour d'avril 1875 ^ Guernesey. Elles 
doivent être pubhées éparses, peut-être dans des recueils séparés, mais si elles sont 
dans le même volume, elles doivent être espacées, et se succéder (avec d'autres pièces 
entre elles) dans cet ordre : 

\^s Châtiments. 

Les Chansons des mes et des hoU. 

Droit de reprendre haleine. 

H. H. 2î avril 11875. 

Nous nous sommes conformé à cette indication, nous avons publié dans cette 
édition , au Reliquat des Chansons des Rues et des BoiSj les deux pièces : Droit de reprendre 
haleine et les Chansons des Rues et des Bois qui traitaient du même sujet et nous mainte- 
nons ici Les Châtiments. 



l86 LE MANUSCRIT DES ANNÉES FUNESTES. 

Peu de ratures dans ce manuscrit; trois strophes, (les 7% 13* et 14") ajoutées 
en marge. 

Au verso d'une page de brouillon reliée après le texte et qui contient des variantes , 
nous lisons des indications se rapportant à La Légende des Siècles : 

Adonis (?) changer. 

Eplucher le Titan. 

Vulcain, i*"" Etncen. 

Attila — f siècle (441. i" incursion en Thracc). 

Puis une strophe : 

Quoi ! vous figurez- vous que sur leur tribunal 
\^us dcconccrtcrct Tacite et Ju vénal. 
Et Caton que Rome vénère .? 
N'étes-vous pas Caïn, Judas, Bazainc, Monk? 

vérité 
Qui donc arrête court la justice? qui donc 
Fait balbutier le tonnerre ? 

Enfin trois vers, précédés de deux ébauches rayées : 
Le hois' de Varthénie a sa biche aux pieds d'or. 

Varthénte, en ses hois aux branches. . . 

Le bols de Parthénie a dans sa fauve nuit 
Sa biche aux cornes d'or, aux pieds d'airain, qui fuit 
Et qui, pendant cent ans, court sans reprendre haleine. 
Je l'ai prise. 

VIII. EH BIEN, allons! MENTANT, PILLANT, VOLANT, BROYANT... 

Dans un coin du premier feuillet, ces mots -.Botte aux lettres; on se rappelle qu'une 
division du Reliquat des Châtiments porte cette mention. 

Cette pièce était d'abord plus courte ; voici comment elle finissait : 

une hlaneheur 
Pourvu au à F Orient îhumaniti se tevel 

Et qu'on voie après nous, derniers /pis du fer. 
Au seuil d'un chaffe Eden, fait avec notre enfer, 
A genoux sur nos os et sur notre de'sastrr, 

contemplant 
U homme adorant la paix, ^ aigle regardant rostre! 

Ces derniers vers ont été biffés et la fin écrite telle qu'elle est publiée page 30. 



NOTES EXPLICATIVES, 



187 



XII. LE TIREPOINT. 



Au bas de la page, encercles d'un trait à l'encre, ces mots qui semblent donner 
un démenti aux deux derniers vers : 



Non! encore non! ne tuons pas! 



XIII. ENTENDU D.\NS LE CIEL LE 2 MARS 1855. 

Sur le premier feuillet ces trois têtes de mort. 
Au coin, en tête, une remarque biffée : Uérifier 
le jour de la mort de Nicolas; et cette autre mention 
entre parenthèses : (À relire). 

Après vérification, la date du titre a été chan- 
gée; sur : 3 mars, un 2 vient en surcharge. 

Les quatrième, cinquième, neuvième, dou- 
zième, treizième, dix-septième et dix-huitième 
strophes sont ajoutées en marge. 




Sic t2^P^T mo^S 



XV. ILS NOUS RAILLENTj DISANT : CES GENS EN VEKITE. .. 

Au coin de ce manuscrit la mention : B. aux lettres. 

XVI. LES PKêTKES DES FAUX DIEUX JOUANT LEURS COMEDIES... 

Les sixième , septième et huitième strophes sont ajoutées en marge. 

XVIII. (^ANDj DES TROUS À SES MAINS, DES TROUS À SES PIEDS FROIDS... 

Les quatrième, sixième et neuvième strophes sont en marge; la neuvième est de 
la même écriture que le texte qui tient le milieu de la page ; les deux autres sont 
d'une encre plus pâle et d'une écriture plus menue. 



XX. DES REMORDS? LUI.' POURQUOI? Q]l'A-T-IL FAIT? MAIS, CAYENNE... 

Après les quatre premiers vers , le texte s'enchaînait ainsi : 

Le repentir leur fait l'effet ^ un parasite; 

Le remords e fi pour eux un fâcheux qui visite... 

Ces deux vers rayés , Victor Hugo en a intercalé vingt-huit en marge , le vingt- 
neuvième rejoint ainsi les ratures : 

Régnons. Le repentir ! Quel est ce parasite ? 



l88 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 

Toujours suj le même feuillet, la pièce finissait ainsi : 

Mais fôt-elle éternelle avec des ongles noirs, 
EJtt-eîle dans ses mains et effroyables miroirs. 
Ils nen ont point souci. L'on crie, on jase, on ^lose, 
^uimporte ! Tout cela vraiment neB pas grand' chose. 
Un bruit d^ enclume oh jrappe et refrappe "Uulcain, 
Fréd^gonde en enfer dit à Satan : Taquin ! 

Sous CCS ratures , six autres vers rayés sont recopiés au feuillet suivant et répètent 
encore les deux derniers vers de la fin qui, rayés de nouveau, sont définitivement 
recopiés après un ajouté de douze vers. 

XXIV. VOUS Êtes kiche, heureux, souriant, point austère.. . 

Au milieu de la page, un passage raye et encadré de larges traits à l'encre j deux 
rimes proposées : 

du piédelîal 
Uoui ave^ le choix des pi/deflaux. 
Châteaux 

Les vers ont été complétés et recopiés plus bas. 

XXV. UN PRESIDENT. 

Trois feuillets pour cette poésie fort travaillée. 

Du second feuillet contenant quarante-trois vers , treize seulement subsistent ; les 
trente vers biffés constituent le début recopié, à quelques variantes près, sur une 
page placée en tête. 

A la troisième page, six vers encadrés et rayés laissant entre eux un blanc pour 
deux rimes attendues : 

Ce comique <fi? tranque. Il damne. Ee salaire 
Auquel un ju^ a droit lorsqu'il juge pour plaire. 
Il le veut. Ceîi pourquoi vous ire^ en prison. 

Et comme il faut quenjin la police se fasse. .. 
On a des mamtrats et des Brunets ad hoc. 
Jadis c'était Jocrisse, à présent c'efî Uidocq. 

Après ces ratures viennent les douze derniers vers. 

XXVII. EST-CE MON SIECLE, OU BIEN LE VENT? J'AI LE FRISSON. 

Le feuillet qui commence cette pièce n'est qu'une mise au net des ratures du 
deuxième feuillet, l'écriture en est plus pâteuse et semble plus récente. Les six pre- 



NOTES EXPLICATIVES. 189 

micrs vers du second feuillet, écrits et masses tout en haut de la page, paraissent 
avoir été ajoutés. La poésie aurait donc commencé dans la version primitive par ce 
vers : 

J'ai tort de me servir de ce grand mot : la Haine. 

Le quatrième feuillet contient deux ajoutés bi£Fes, mais recopiés et développés 
aux deux pages suivantes à partir de ce vers : 

On ouvre école j on montre aux crétins l'alphabet, 

XXVm. VENEZ NOVS VOIK DANS L'ASILE. . . 

Cette pièce , publiée d'abord dans Toute la lyre, a retrouvé dans cette édition sa 
vraie place. Le manuscrit, relié à la fin du texte, porte en effet, dans un coin de la 
première page : Tour les Années funeHes. 

XXEX. EN CONSEIL. 

Victor Hugo avait d'abord écrit : en conseil d'etaT; le dernier mot est barré. 
Cette poésie tient sur une feuille de papier à dessin détachée d'un album de voyage 
de 1869. 

XXXn. AMNISTIE. 

Quatre feuillets. On lit sous les ratures du quatrième le début primitif : 

îl efl seul et pensif. Douce mélancolie! 

Il s* assied sous un hitre, et, la face pâlie, 

Uail morne, il prend sa flûte et soupire : proscrits ! 

Vyrame aima Thiibé, Cépbale aima Procris, 

Je vous aime. 

Ce début est mis au net , modifié , sur la feuille qui est actuellement en tête ; mais 
dès le huitième vers, un ajouté vient en marge; puis le bas du premier feuillet est 
biffe pour donner place à un développement qui tient une bonne partie de la deu- 
xième page ; nouveaux tâtonnements en haut des troisième et quatrième feuillets , 
mais presque tous les passages ébauchés ont été utilisés après quelques interversions. 

XXXm. EN PLEIN DIX-NEUVIÈME SŒCLE. 

De nombreuses ratures et de nombreux ajoutés sur quatre des sept feuillets qui 
composent ce manuscrit; les troisième, cinquième et septième feuillets ne sont que 
des mises au net; sur vingt-huit vers que contient le premier feuillet, sans compter 
l'ajouté marginal, dix-huit sont rayés, ils seront utilisés au second feuillet qui lui- 
même , surchargé de ratures et de variantes , n'est qu'une ébauche de la mise au net 



190 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 

du troisième feuillet. \^ici un passage en marge biffé, qui donnera un aperçu des 
changements apportés dans le texte définitif : 

Pendant qu'en son tombeau cette morte farouche 
Sent fourmiller les vers de terre dans sa bouche. 
Tel e0 le pot au lait de Grandperrette; ils font 
Tous ce plan, ces conscrits du code, antre profond. 
Ils rêvent une affaire énorme en cour d'assises. 
CeSi beau de haran^er les faces inde'cises 
Des jurés, par la phrase aux meurtres entraînés. 

Pour le quatrième feuillet deux vers seulement du texte primitif ne sont pas rayés ; 
tout le reste a été repris et modifié en marge. 

L'avant-dernier feuillet, daté 21 novembre, offre aussi une rature des dix derniers 
vers et un ajouté marginal de vingt-deux vers. La fin, mise au net sur le dernier 
feuillet, est datée cette fois 22 novembre. 

Un vers resté sans rime est rayé au bas du premier feuillet : 

,Quun petit ma^trat devient un ^and coquin. 

XXXV. SXrÛTES-VOVS? TU LE VOIS À NOTRE ROBE. jgUOI? 

Une page de papier à lettre quadrillé semblable à celui employé pour plusieurs 
pièces de V Année terrible; ce manuscrit est daté d'Altwies, 27 août} c'est en août 1871 
que Victor Hugo a séjourné à Altwies. 

Quelques variantes rayées que nous donnons page 223. 

Au verso quatre vers écrits au crayon : 

ŒjUs-vous? — Le reipeB des hommes nous contemple. 
Nom portons cette robe et nous peuplons ce temple. 
Notre robe, passant, dit qui nom sommes. — .Quoi? 
Les prêtres de Dieu ? — Non, les prêtres de la loi. 



XXXVI. POUR LE PRETRE IL EST SAINT, POUR LE JUGE IL EST JUSTE. 

On retrouve en tcte du second et dernier feuillet de cette pièce la deuxième strophe 
de L'EMPEREUR À COMPIEGNE , poésic écrite dans le même rythme j même écrittire, 
même papier, mais à six mois de distance. "Vbici, avec ses variantes , cette strophe, 
rayée ici : 

rayonnent 
Autour de lui les dieux habitent dans les marbres. 

Les iolSj les hlés. 

Les seins voilés 
Les champs brillent au loin. 
Soupirent, F oiseau chante, et les paons sous les arbres 

Sont étoiles. 



NOTES EXPLICATIVES. 19I 

XXXVn, POUK L'écLU^AlN vas AL, IL EST DN PUR MOMENT. 
Cette pièce est précédée de quatre vers biffes sur le manuscrit; les voici : 

Laissev-Us maintenant faire ce qu'ils voudront. 
Laisser chaque matin la botte de F affront 
A.ccrocb/e à leur dos se vider dans la rue. 
ha honte elf par f audace et par le rire accrue. 

XXXIX. VOVS LE TROUVEZ BON, SOIT. MOI JE SUIS TKISTE. hÉlAS! 

Au bas de la page , après le dernier vers publié , un autre reste sans rime : 

Combattre me suffit, et je ne damne point. 
Je plains. 

XL. JE SERAIS TRES CONTENT SI J'ETAIS BONAPARTE... 

Une seule feuille de papier bleu. En marge des derniers vers, Victor Hugo a écrit 
entre parenthèses : (A continuer.) 

En effet cette pièce n'est pas achevée ; elle se termine par des points de suspension 
et par cette répétition : La blâme^r-vous? 

XLI. APRES SEIZE ANS. 

Après le titre on lit sous une rature la dédicace : A. M. Bonaparte. 
La deuxième division commençait par ces vers : 

Lie châtiment? quoi donc? que voulez-vous de plus? 

Ne voit-on pas d^jà s'ébaucher le reflux? 

Hier triste. Aujourd'hui lugubre. Demain pire. 

Derrière ce châssis doré qu'on nomme empire, 

Lrf misère, sur qui la honte met le sceau. 

Gémit. Tournez la page et vojez le verso. 

Puis Victor Hugo a rejeté le début du premier vers à la fin de la division précé- 
dente, a rayé et refait les premier, deuxième et cinquième vers, et ajouté en marge 
les seize vers qu'on lit page 103. 

Par inadvertance le septième vers était resté sans rime : 

Notre proip/rité fuit et son niveau baisse. 

En relisant, Victor Hugo a biffé ce vers et écrit' au-dessus et au-dessous les deux 
vers suivants : • 

Nous eûmes du bonheur au jeu, mids notre caisse 
A des fêlures, fuit, penche, et son niveau baisse. 



192 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 

La deuxième division finissait ainsi : 

L'empereur assassin songe à l'empereur spectre. 
Neff-ce pas asse<^ 

Non. 

^ue voulp>r-^oui donc? 

Tout. 

Ce dernier vers rayé est répété à la fin d'un ajouté en marge. 

XLII. BAUDIN. 

Quatre rimes barrées au troisième feuillet ofitent cette particularité de deux poésies 
écrites à cinq jours de distance et confondues un moment par leur auteur. Voici, dans 
la première version , la chute de la pièce : 

L'absent c'est le proscrit. 

rêverie amere! 
On rode, regardé de travers comme Homhe; 
On suit des yeux la voile errante à ïhoirron, 
On songe, on a la mer immense pour prison. 

Or nous lisons, page 58 , dans le mal du pays, ces deux premiers vers : 

On rôde, on a la mer immense pour prison j 
On n'a plus l'avenir, mais on a l'horizon. . . 



XLIII. CET ETKE EST SI PETIT £U'IL EST PRESSE INVISIBLR 

Deux feuilles détachées , comme celle du maiiuscrit : en conseil , de l'album de 
voyage de 1869. Au verso de la première page, on lit des vers rayés qui se rapportent 
sans nul doute à cette poésie et à une pièce publiée dans le Reliquat des Châtiments ^^^ 
et dont le manuscrit a été détaché du même album ; il semble que ce soit le même 
personnage que Victor Hugo ait voulu désigner. Voici ces brouillons, la plupart 
rayés : 

On dit: J^uel eff cet homme? on rive. On eB perplexe. 

En regardant son ffyle on doute de son sexe. 

Sexe neutre. Vassons. EM-il singe ou renard? 

S'il pouvait, il ferait de sa plume un poignard. 

Il s'ante, acre et noir, sur toute renommée. 

ha ^oire eH une flamme, il en eB la fumée. ^^^ 



Je ne sais rien de lui, je le connais à fond. 

<^) Lfj Châtiments, page 371 de cette édition. 

(») Ce vers est reproduit textuellement page 371 des Châtiments. 



NOTES EXPLICATIVES. I93 

Ce qu'il eff..S^l Ne lui cberche*T peu iâme. 
Timoré s'il eSi ^and ou petit, homme ou femme. 
Châtain ou blond. 



Vieux il tuerait l'enfant , jeune il tuerait les vieux. 
Très amer, il est fade, et très jeune, il est vieux. 

Gnome dans un bas-fond de la presse. 

complet 
Comme impuissant et comme eunuque il est partait. 



Il eB ce meurtrier que contient f envieux. 



(2) 



A. la rimeur, qui sait? ceB peut-être ^atis. 
Pourtant, hoche^ la tête. Il eli des caisses sombres. 

Au premier feuillet, les cinquième, sixième, septième et huitième vers sont 
rayes , puis recopies plus loin. 



XLV. LESURQUES. 

Ce poème semble avoir été écrit en quatre fois , chacune de ses parties porte une 
date : 14 décembre; décembre; 2 décembre; H. H. 17 décembre. On peut affirmer, 
au moins pour les première , troisième et quatrième parties , qu'elles n'ont pas été 
rédigées en 1868, car l'arrêt du jugement refusant la revision du procès Lesurques 
est du 17 décembre 1868 et n'a pu être connu à Guernesey que le 18 au plus tôt. 

La première partie , occupant trois feuillets bleus , est , d'après l'écriture , antérieure 
aux trois autres parties; nous la daterons de 1869. Les ratures, peu importantes, 
sont recopiées en marge avec leurs variantes. 

Les deuxième, troisième et quatrième parties, toutes trois de la même écriture, 
sur le même papier blanc et de même format , semblent écrites en même temps , vers 
1870. 

A la seconde partie , dès la sixième ligne , un développement en marge supprime 
ces deux vers rayés ici, mais qu'on retrouve, un peu modifiés, dans la pièce inti- 
tulée : 2 JANVIER 1870. 

Ou pour faire admirer dans Saint-Cloud au KJaédivc 
Suin promenant au bois sa grâce maladive. 

Quatre vers rayés vers la fin de la seconde partie sont modifiés en marge après : 
Et n'avoir plus de quoi payer monsieur Rouher. 



W Deux mots illisibles. — '*> Légèrement modifié, ce vers se trouve page 371 des Cbâtimems 
poÉsiB. — xrr. ij 



194 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 

Sur un feuillet ajouté, un développement de vingt vers à partir de celui-ci : 
Le doux nenni de Magne avec son doux sourire. 

A la fin de cette deuxième partie , on lit sous les ratures les vers , un peu modifiés , 
qui ouvrent la troisième partie. 

La troisième partie n'offre que les variantes données page 231. 

La quatrième partie contient un ajouté marginal de douze vers à partir de celui-ci : 

Négocier sa voix, brocanter son serment. 



XL VII. EN 1869. 

Deux feuillets inégaux. En marge des premier vers, quelques mots, rayés, de la 
conclusion : 

Puisauon le veut, je conSîate, soleil 

Voici la fin de la pièce telle qu'elle a été conçue d'abord , avec une hésitation au 
premier vers : 

Est-ce qu'un seul bouton d'églantier s'est flétri 

Magnan 
Parce que Rouher passe appuyé sur Piétri? 
'Voye';(^j ce houx grossit et ce myrte profpère^^K 
IJoiij ce frêne a poussé. "IJois, ce tiUeul augmente. 
Depuis vin^ ans, toujours de plus en plus charmante, 

couvre 
La forêt pousse et monte et cache les sentiers. 

6 soleil, 
CeB juste, et je conSiate avec vous volontiers 

Sous ce reme oii les voix à se taire sont promptes, 

voile accroissement 
Le lent grandissement des arhres et des hontes. 

Ces six derniers vers , avec leurs variantes , sont rayés et le texte définitif est écrit 
au-dessous. On distingue, sous les vers ajoutés, la date : 8 août iS6^. 



XLVm, ON E5T CE PERSONNAGE ÂTKANGE, FAIT D'ACJEK. . . 

Après le vingt-deuxième vers, un ajouté marginal de onze vers remplace cet 
enchaînement : 

et le printemps vous entre malgré vous 

Dans le cœur, et vous fait presque paisible et doux. 
Avec des grondements pourtant par intervalles j 
Paisse^, moutons, coure<^ dans les plaines, cavales . . 



(1) Cette variante est restée sans rime. 



NOTES EXPLICATIVES. 195 



L. AUBIN. 



Au premier feuillet un ajoute marginal donne un développement de vingt-quatre 
vers dont l'ébauche se trouve dans huit vers rayés : 

Aussi, vous le voyez, monsieur, je suis très maigre; 
Ce qui me fait du tort. — Le mineur, c'est le nègre. 
H/las j oui. Uon vit seul sous terre. — On étouffait. 

— Pourauoi ne pas vous plaindre aussi? — Nous Savons fait. 
Nom avons réclamé... — ,Quoi? dis-le moi. Tu pleures? 

Quelques liards de plus, 

— Oui, quelques sous de plus, avec un peu moins ^heures. 
Nous ■voulions cette grâce. 

Nous demandions cela. — Oui, la mine eSi F exil. 
Et ton vous a donné, quoi? — Des coups de fusil. 

rémeute 
Mon père eB mort, tué dans la foule, et ma mère 

FM foUe. — Et maintenant, qu as-tu? — Mon petit frère. 

La première partie est datée H. H. X*"". La seconde, outre la date : H. H. lo X*"", 
donne cette mention : 

Pendant qu'on juge mon Charles. 

Charles Hugo fut condamné à quatre mois de prison et mille francs d'amende 
pour un article paru dans le Rappel du 4 décembre 1869. ^^^ 



LI. ^ANT A PAKIS, TON POING L'ETREINT. GRACE AUX BATISSES... 

Ce manuscrit nous semble la suite d'une pièce publiée sans doute ailleurs } le 
premier feuillet commence ainsi : 

GrJce à toi, 
A. f empereur du plâtre et ^âce à tes hâtisses. 



Au-dessus , Victor Hugo a écrit le vers définitif avec ces variantes , rayées aussi : 

Fa pré 
Quant à Paris, Haussmann le tient. G 

Le second feuillet est coupé après le dernier vers. 



fa pré 
Quant à Paris, Haussmann le tient. Grâce aux bâtisses... 



LU. MISERE. 



Cette pièce devait primitivement faire suite au dialogue entre : Le passant et la 
passante, et se fondre ensuite avec : Et voilà dix-sept ans bientôt qu'ils sont à table, de 
sorte que ces trois poésies n'en faisaient à l'origine qu'une seule. 



''^ Voir ACTES ET PAROLES. Pendant fexil. 



196 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 

Le deuxième feuillet de Misère commence par ces six vers : 

Il eB infirme, il faut qu'il vive; de façon 

^ue fai mendié, mais ïon m'a mise en prison. 

Je ne sais pas les lots, mais on me les applique. 

— ^Que fais-tu donc alors? — ie suis fille publique. ^'^ 

Lfj" déclamations ne prouvent rien; soyons 

Impartiaux; cette omhre eB-eUe sans rayons ? 

Après avoir rayé ces six vers , Victor Hugo a fait un début qu'il a placé en pre- 
mière page finissant par : 

Les déclamations ne prouvent rien. . . 

Puis il a continué en marge et au milieu du second feuillet ; sur ce second feuillet , 
nous lisons quatorze vers rayés qui seront repris ^*' pour la poésie : 

Et voilà dix -sept ans bientôt qu'ils sont à table. 

ce qui date les trois pièces de 1869. 

Quelques variantes dans le texte rayé ; nous les donnons page 236. 



LIV. DEPART ET RETOUR DES REGIMENTS. 

Après le seizième vers , on lit sous les ratures deux vers j on les retrouvera à la page 
suivante, après un ajouté de huit vers. 

LV. ET VOILA DIX-SEPT ANS BIENTOT S^'ILS SONT A TABLE.' 

Sous la date finale : H. H. 9 X*"", on lit sous les ratures : 
Pendant que l'on Juge mon Charles. 

Nous avons signalé cette mention, mais datée du 10 décembre au bas de la pièce : 
Auhin. 

Lvm. 2 JANVIER 1870. 

Chacun des trois feuillets qui composent ce manuscrit est surchargé de ratures et 
d'ajoutés. 

Dès le premier feuillet , quatre vers rayés et développés en marge à partir de : 

Es sont tous là, Piétri, Fleury, bon militaire. . . 

f^' Voir page 134. 

'*' Moins ces deux vers : 

Uoye<^. Partout le faBe et le plaisir partout. 

Ef le père, et l'enfant, et Compie^ et Saint-Cloud ! 



NOTES EXPLICATIVES. I97 

Sous les douze ratures du deuxième feuillet, on lit les deux vers qui terminent 
actuellement cette poésie j on les retrouve sous les quatre lignes barrées au bas de 
cette deuxième page. 



LXII. L'EMPIRE ATROCE AVORTE EN EMPIRE PLAINTIF. 

Cette poésie, bien que datée en surcharge : Mars i8jo (sous le mot Mars on lit : 
Novembre) est de l'écriture de 1852 et le papier est semblable à celui employé pour 
plusieurs pièces des Châtiments. En 1870, Victor Hugo, en préparant les Années 
funeftes, aura retrouvé cette pièce et l'aura jugée appropriée à la situation. 



LXm. COUPS DE CLAIRON. 

Sur les vingt feuillets de ce manuscrit, cinq seulement ne portent pas de ratures; 
ils offrent pourtant des additions en marge. Certaines strophes sont rayées deux fois, 
déplacées, puis recopiées définitivement. 

Le titre est sur une feuille séparée. Tout en haut de la première page, un petit 
trait et une astérisque, ce qui semblerait indiquer que ce n'était pas là le début pri- 
mitif; puis viennent trois strophes, rayées; la première est recopiée en marge et 
devient la deuxième strophe ; les deux autres sont restées inemployées • 

Uene^, vagues têtes 
Dont l essaim me suit. 
Fantômes qui faites 
K.efplendir ma nuit; 

Souffle"^ sur ces houes j 
Les cœurs sont des houes; 
TJene^, tourhiUons 
,Q^ gofifi^ vos joues 
Comme l'aquilon. 

Après la date : 2 février 1870, cette note entre parenthèses : (Aujourd'hui on 
reprend Lucrèce Borgia. ) 



Après le texte, on a relié quelques pièces ébauchées, quelques notes, prose et vers, 
se rapportant aux poésies publiées ou projetées : 

Ainsi donc, c'est fini, toi que j'ai connu libre. 

Un pire abaissement ne peut être rêvé. 

Te voilà répandant à flots sur le pavé. 

Pour les cœurs abrutis et pour les âmes basses. 

L'éloge des puissants, de leurs dons, de leurs grâces. 

Et de leur trône , à Dieu lui-mémé rattaché ! 

Ainsi, parmi le rire et le bruit du marché. 



198 LE MANUSCRIT DES AJSINEES FUNESTES, 

Toi, le penseur profond, grave et mélancolique. 
Te voilà, puits banal et fontaine publique. 
Livrant à qui le veut ton stjle profané j 
Triste comme un lion de bronze condamne 
A verser de l'eau claire aux cruches des servantes. 

Et, ne pouvant cacher ta honte, tu t'en vantes. 
Conspue, vil, couvert de fange, tu souris. 
Tu t'es fait un orgueil de ce vaste mépris. 

Et tu fais de l'orgueil avec tout ce mépris. 

Dans le Carnet de 1861 nous trouvons cette variante : 

Ne prostituez pas la pensée aux lazzi. 

Esprit, vous avez tort d'offrir aux Saturnales 

Cet insipide flot d'effusions banales, 

Ces quolibets, plaisir des niais et des fous. 

\bus êtes grand ! pourquoi vous rapetissez- vous ? 

Il n'est ni bienséant, ni licite, ni sage 

De faire du génie un misérable usage. 

Est-ce pour être nain que vous êtes géant ? 

Hélas ! vous dépensez du bronze à du néant ! 

Quel abaissement d'être un colosse servile ! 

Quand je vois la fontaine au marché de la ville. 

Parmi le bruit, le rire et les cris, j'ai pitié 

De ce grand vieux lion héraldique, employé 

A verser de l'eau claire aux cruches des servantes. 



l^VOUS LE TROUVEZ BON. SOIT. MOI, JE SUIS TRISTE.] 

Vans le trouvez bon. Soit. C'est votre affaire. Moi 
Je trouve cela triste, et j'en pleure. Pourquoi.? 
Parce que je ne peux jamais maudire un homme. 

Quel qu'il soit. Maudire même un pape. 

La colère une fois passée, alors je songe. 

Ah ! j'ai beau m'indigner, je ne sais pas maudire. 



NOTES EXPLICATIVES. 199 

[Lesurques.] 
Cette tête de mort rabâche. 

. . .rêveur, risible apôtre 
. . . Avoir pris une tête pour l'autre 
Cela peut arriver. Pourquoi tous ces hélas ? 
IJ0US croye'^vous Uoltaire et vous faut-il Calas ? 
Lesurques nous va-t-U recommencer Calas? 



[la pseudo-libertÉ, 1869.] 

Brusquement Liberté. Fenêtre grande ouverte. 

Clef des champs. Qu'est-ce donc .'' Est ce que l'herbe verte 

ELst tellement épaisse au funèbre jardin 

Qu'on ne distingue plus la tombe de Baudin ? 



[Aubin.] 

Dans les mines, notamment à Aubin, les femmes sont employées au lavage 
du charbon. Une de celles-là, nommée "Vérgnes, a été tuée par les chassepots 
d'oaobrc 1869. 



Yquaiit a ?ams, ton poing L'ÉTKEINT..,] 

Et tirons au cordeau cette ville 
OU le peuple un beau jour pourrait hien avoir faim 
OÙ fermentent le droit, la liberté, la faim ; 
Le chemin le plus court, la ligne droite enfin. 
Il faut pour le boulet, forme de la logique, 
Qui créa le boulet et qui fit la logique. 
Faire du vieux Pans 
\feut que Paris devienne un damier stratégique. 



Créancière inflexible. 
Au jour marqué, la peine arrive au criminel. 

enfonce sa porte 
S'il vit, elle le frappe, elle éteint son étoile. 
Elle brise son trône ainsi qu'un escabeau j 
S'il est mort, elle prend une clef sous son voile. 
Et, sinistre et muette, entre dans son tombeau. 



200 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES, 



Les rois, travaillant à huis-clos. 
Tâchent de cacher l'antre où se font leurs complots. 
Leurs pactes, leurs traites, leur paix qui nous égorge. 
Leurs crimes j mais on voit la lueur de leur forge. 



Car, rois casqués et fiers de vos sabres poltrons. 

Il faut que vous sachiez que nous vous combattrons. 



Chœur de réactionnaires 

Nous tenons pour bandit quiconque nous dérange. 
Nous ne voulons pas plus du personnage étrange 
D'un poëte invoquant le droit, que nous n'aimons 
Un don Quichotte rouge allant par vaux et monts. 

Aux Catons, aux Scé voles, aux Brutes, 
Nous préférons les Foulds et les Trimalcions , 
Et Cocotte avec qui cet hiver nous valsions. 

Nous dédaignons l'histoire, une vieille bavarde. 

Les héros sont niais, les poètes sont bétes. 
Dansons. Allons au bal de la ville. 

Nous n'estimons que médiocrement 
L'honneur d'être statue au seuil d'un monument. 
Que traitent les oiseaux de façon familière. 
Et d'avoir sur le nez l'ombre d'un peu de lierre. 



[À GAB.IBALDI.] 



Ainsi l'immense exil va s'ouvrir devant toi. 
Souffles profonds des mers, vous enflerez sa voile. 
"Vaille sur lui, regard céleste de l'étoile ! 



NOTES EXPLICATIVES. 20I 



FEUILLES ENVOLEES DE GUERNESET 
OU PAROLES DE LA VOIX LOINTAINE. 



Garibaldi. — Rome. — V. Emmanuel. — Pie IX. 

Et chacun sort de là, souiUc dans sa mesure. 
Au pape le cloaque, au roi l'cclaboussure. 

Garibaldi 

Sois le bras glorieux de la liberté fière. 

Ce n'est point pour cela cependant cjue la femme 

un homme en ses flancs, et que Dieu crée 
Porte en ses flancs un germe où Dieu vient mettre une âme. 



L'originalité de M. Proudhon consiste à emailler de maximes du père Duchénc 
les opinions de \^uillot. 



Autrefois. — L'amour vénal. — L'honneur niais. 

O grands siècles charmants ! La France en a les marques. 
Les parlements étant grands mangeurs, les monarques 
Leur donnent largement le peuple à dévorer j 
Les tribunaux cherchant l'égout pour s'j vautrer, 

fers , prisons , 
Prodiguent échafauds, coup de hache, potences. 
Pour plaire à ce bon roi qui paie; et leurs sentences 
Sont la digestion des faveurs de la courj 
Les juges sont laquais et bourreaux tour à tour; 
La loi sombre apparaît couverte d'infamie 
Sitôt que la justice est rendue, — ou vomie. 



Paris continuera de dormir imbécile 

Entre ces deux tombeaux, Clamart et Saint-Denis ; 

Ici les gueux damnés et là les rois bénis. 



202 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



AUX MAGISTRATS D'À PKÉSENT. 

On éclate de rire, on frémit de colère 

En pensant à ceci, monstres, que vous jugez ! 



Bonaparte jouit — nous, jésuites, nous régnons. — 

Toi, peuple, tout le jour et toute la semaine. 
Travaille ! prends l'outil dans ton poignet grossier, 

l'airain , 
Pave le sol, pétris le fer, trempe l'acier. 
Forge, creuse, bâtis, laboure, oioche, bêche; 
Le dimanche, aime et danse, et va rire à Bobèche ! 



( Montalembert) 



Maintenant on le voit 
Admirant la tribune et célébrant le droit 
Comme un marchand vantant l'esclave qu'il veut vendre. 



Voici, dans l'ordre de publication, les dates présumées, d'après l'écriture, des 
poésies non datées dans le manuscrit. Rappelons pourtant qu'il suffisait d'un 
changement de plume, de papier ou d'attitude (suivant que le poète écrivait 
debout, à son pupitre de Guernesey ou en voyage, assis devant une table), 
pour modifier l'écriture ; quelquefois Victor Hugo se recopiait à quelques années de 
distance, nous en avons signalé des exemples dans Toute la lyre. 

Les dates en italiques nous ont été dictées par certains faits ou certaines particu- 
larités que nous expliquons dans la description du manuscrit ou dans l'Historique. 

iz-16 juin i8jj. J'ai dit à l'Océan : Salut ! 

[i 869-1 870.] Écrit sur un exemplaire des Châtiments. 

2^ avril. i8jj. Les Châtiments. 

[1869-1870.] Triomphe. Pas de brume en ce splendide azur. 

[1869-1870.] Bord de la mer. 

[i8y2-i8j3.] Le tirepoint. 

[i 869-1 870.] J'étais dans une église et j'entendis un homme... 

[i 8 f 2-18^4.] Ils nous raillent, disant : Ces gens, en vérité... 

[1869- 1870.] Les prêtres des faux dieux jouant leurs comédies... 

[i8f2.] Vous n'avez pas pris garde au peuple que nous sommes. 

[i8j3-i8f4.] Quand des trous k ses mains, des trous à ses pieds froids... 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 



203 



[.87a.] 
[.869.] 

f.87a-.87j.] 
[1869-1870.] 

[.870.] 
[.87a-.874.] 

[18(59-1870.] 

[.869.] 
[1869-1872.] 
2y août iSji. 
[1869-1870.] 



li septembre iSji. 
[.8j4-8jî.] 

iSjf. 

1868. 
[1869-1870.] 

[•8J3-] 
[i 868-1 870.] 

[Décembre 1868.] 

[Décembre 1869.] 

10 décembre i86p. 

[,869.] 

1869. 

[,874-875.] 

[1870-1872.] 

p décembre 1868. 



Sz conscience. 

Le mal du pijs. 

Je suis de ceux qui sûrs du progrès. . . 

Tout est bien. Honte et gloire. 

Vous êtes riche , heureux , souriant y point austère. . . 

E^t-ce mon siècle, ou bien le vent ? J'ai le frisson. 

En conseil. 

L'Empereur à Compiègne. 

Amnistie. 

En plein dix-neuvième siècle. 

Qu,'ctes-vous ? — Tu le vois à notre robe. — Quoi ? 

Pour le prêtre , il est saint. . . 

(Cette poésie est de même écriture et de même papier que UEmpe- 
reur à Compte ffie et hes prêtres des faux dieux . . . Elles ont , sous les 
ratures , des strophes mêlées. Nous leur attribuons donc la même 
date. ) 

Pour l'écrivain vénal il est un dur moment. 

Qu'il sorte des coquins de la honte qu'on sème. . . 

Vous le trouvez bon. Soit. Moi je suis triste. Hélas ! 

Je serais très content si j'étais Bonaparte. . . 

La barricade était livide dans l'aurore . . . 

Toi qui derrière moi vantes la guillotine. . . 

Lesurques. 

Deux arrêts ont été rendus ce mois-ci. 

Au dessert. 

Aubin. 

Quant à Paris, ton poing l'étrcint. Grâce aux bâtisses... 

Misère. 

C'est bien, buvez, mangez, rampez, courbez la tête. 

Départ et retour des régiments. 

Et Toilà dix-sept ans bientôt qu'ils sont k table. 



n. VARIANTES ET VERS INEDITS. 



I. 3'AI DIT À L'OCÉAN : SALUT ! VEUX-TV J^OT J'ENTRE.. 



j pâtre effrayant 
Page II. Puisque le prêtre met en vente son troupeau. . . 

parfois ébauche 

Le nuage, où parfois s'ébauche un noir profil, 

jaillir 
Et prouve que l'éclair peut sortir 

Prouve qu'il peut tomber un éclair d'un fantôme. 



on fantôme , 

Page 12. Est-ce que ce n'est pas une larve qu'Eleare? 



204 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



II. UN PEUPLE ÉTAIT DEBOUT, ET CE PEUPLE ÉTAIT GRAND. 



Ce peupkj ayant affaire aux nuages 
Page 14. Ce fier peuple, assailli d'événements funèbres. 

Superhej il avait fait, au cri de Liberté, 
dans l'ombre et la calamité. 
Il avait fait, démon, dieu, sauveur irrité. 
De la combustion des siècles sa clarté. 



savait 
Il diâait le principe, 

révélait. 
Il proclamait le droit, il diâait le devoir. 
Dans la foret sinistre il était l'éclaireurj 
Il chassait le troupeau des dogmes au lavoir. 
Son pas superbe était le recul de l'erreur.. 



et le pauvre, et l'aveugle 
Page 15. Et la femme, et le faible, et le pauvre inquiet, 
Fenfant 
Et l'aveugle ignorant, . . . 



égorgeait 
Il combattait la guerre, il tuait l'échafaud. 

les droits. 
Père et frère, il donnait la vie, ôtait les maîtres. 

Il marchait, aussi pur que l'aube en floréal. 
Fixant les yeux au ciel et l'âme à l'idéal. 
L'œil fixé sur ce ciel qu'on nomme l'idéal. 

nu, pâle, et 
Ce trépassé, sanglant, nu, mordant son baîllon, 
N'd même plus sur lui 
Pâle, n'a même plus la gloire, ce haillon... 

brodé d^or. 
Décembre souriant, suivi de son Sénat, 
A fait hommage aux rois de cet assassinat, 

savouré 
Les rois ont respiré cet encensoir fétide. 

Page 16. Pape, tu ne vaux pas,' dans ton haut Quirinal, 

a bravé 
Qui du monde romain domine les déluges . . . 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 205 



IV. CJESAB.. 

Car, entassant l'horreur, le deuil. 
Car, marchant dans l'horreur et dans les désespoirs 
Page 1.7. C'est ainsi qu'entassant deuils, forfaits, désespoirs 

la nuit, de crainte 
H évoque efiaré, livide, anéanti. 
Les devanciers divins. 

Tous ses prédécesseurs, que les cljpeati . . . 



VI. ECRIT SUR UN EXEMPLAIRE DES CHATIMENTS. 

Car Fusaim fràsonnant 
Page 21. Le frissonnant essaim des pâles Eumcnidcs 

Met les effrois 

regards 
cerveaux 

Dans l'homme, et ne veut pas laisser les âmes vides . . . 

Page 2 2 . Frappe ! — Ainsi vont grondant les gorgones sublimes j 
Et leur vertu 

Terriile 
Sinistre, ouvre au songeur rhori2on des abîmes... 

La strophe inédite qui suit , est , avec ses variantes , complètement biffée 

Ilj va. OeB le ciel, ceB le P>uffre. Il y reBe. 

Avec terreur, 

CeB une erreur 
Car planer c'en trembler. Si fa^^ur eff céleBe, 
De croire que Favur, parce au il eB ce'leBe, 

C'eH par F horreur. 

Manque ^horreur. 

la joie j 
Dans l'idylle, on entend toutes les dboses douces... 



Vn. LES CHATIMENTS 



(ï). 



foi 
Page 23. La loi n'est pas morte, 

loi refte 

La justice est forte . . . 

(') Quelques-ooes des Tariantes de cette po&ie sont prises parmi des brooilloos reliés apr^ 
le texte, feuillet 170. 



2o6 LE MANUSCRIT DES ANNÉES FUNESTES. 



dans Pombre 
Dieu pensif approuve . . . 

P^ge 24. Quand tout le protège, 

fier 

Quand son vil 
Et quand son cortège 
Rampe avec orgueil . . . 

la nuit eli noire 
Quand frémit l'histoire . . 



Page ly Et toute la rage 

saines 
Des grandes pitiés. 



Certes, je dois plaire, 

Peuple, 

France, à ta colère . . . 

cœur 
Guerre au front servile ! 
La lâcheté vile 

crime 
Du fourbe est l'appui. 

Je sens que moi-même. 

Indigné 

Furieux, je m'aime. 
Et je suis content 

vers 

Quand sous mon vol sombre, 

vautour 
Le tjran, dans l'ombre. 
Tête basse, attend. 

Les rois sont en fétej 
Page 26. Ils sont sur le faîte i 

Dante les arrête 

De son poing d'acier. 

Et les rapetisse; 

Dieu pour sa jvisticc 

Veut 

Fit ce justicier. 

Au-dessus du 

Quand s'ouvre le gouflFre, 

la terre 
Quand le peuple souf&c 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 207 

JFaJfrtux 
Sous d'impurs vainqueurs. 
Cet énorme câble, 
La haine implacable, 
VwrU 
Soutient tous les cœurs. 



notas 



Des gueux ont des mondes } 
Des Césars immondes 
Sous leurs pieds ayant 
L> botmitj 

La loi, leur victime . . . 

fMme à voir leurs téta 
J'envoie à leurs fêtes 
Soui mes "vers tempêtes 
Mes hymnes tempêtes 
Blêmir et ployer 
Luire et flamboyer . . . 

(TeH la tâche vraie. 
Page 27. Cette œuvre est la vraie. 

Q»fMd fleurit P ivraie. 

Abhorrer l'ivraie 

Quand sous le (iel noir, 
Cest aimer l'épi. 
Trône un miûrable. 
Je trouve dans l'antre 
ÉJre fornàdahle 

De l'histoire, où j'entre, 
CeB le ^and devoir. 
Tacite accroupi... 

Page 28. Et cjiiand, comme Electre, 

Elle est le grand spectre 
Du pôle bori:(oe. 
Droit sur rhori2on. 



Vn. EH BIEN, ALLONS, MENTANT, PILLANT, VOLANT, BKOYANT... 
tue:^ 

Page 29. Frappez-nous, percez-nous I 

au catbot. 
Qu'on nous jette à l'exil, au bagne, à la prison! 
Que sur le coteau noir, tumeur de l'horizon, 
he squelette-ffiet 

L'afifreux gibet, squelette aux sinistres vertèbres... 



2o8 LE MANUSCRIT DES AKINÉES FUNESTES. 



Phumanité 
Pourvu qu'à l'orient une blancheur se lève ! 

'Et qu'apparaiise, après tant d'ombre et tant de peine ^ 
Page 30. Pourvu qu'au vieil Adam Dieu par la main amène, 

pleurs 
Après tant de douleurs, tant de sang, tant de fiel, 

^ divine^ et 

Cette âme, Eve d'en-haut, la future du ciel! 

On voie, en un Eden fait avec notre enfer, 

A genoux sur " nos os 

Debout sur notre cendre et sur notre désastre. . . 



IX. rKIOMfHE. VAS DE BRUME EN CE SPLENDJDE AZUR. 

Sois heureux. charmant 

Page 31. Triomphe. Pas de brume en ce splendide azur. 

flamboie au noir 
Ta constellation resplendit au zénith... 

crime heureux 

Le bleu du bonheur monstre emplit ton firmament. 

bonheur 
Ta journée est un long festin renouvelé. . . 

IJaincu, 

Couché, gisant. 
Page 32. Le vrai surgit, tu fais d'affreux rêves. Ma strophe 

La nuit devient ta femme, et, speare, dans tes draps 

rire 
Se couche, et tu l'entends dire : 

Le châtiment 

Tu voudrais t'éveiller. Non. Le remords t'accable... 

proscrits^ 
Page 33. Tu ne vois plus qu'horreur, billots, linceuls, tempêtes.. 



X. TENEZ, MON PRÉSIDENT, JE VOUS LE DIS D'APLOMB. . 

Page 34. Ce n'est pas bien du tout, j'ai tue cette femmej 
En traître j 

Dans l'ombre j en guet-apens, si vous le préférez. 

vidé sa poche 

Et j'ai pillé la caisse et débouclé la bâche. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 209 



seigneur. 
Je ne vous cache pas, juge, que ça 
Eh bien, je vous le dis tout net, cela m'ennuie. 

sourit h 
Page 3j. Là, ne pourrait-on pas, quand mai rejouit l'homme... 

cher juge. 
Rire un moment, que diable ! et parler d'autres choses ! 



XI. BORD DE LA MER. 
(Autre titre : le k.ocher. des pr.oscs.its. jersey.) 

Vauhe a choisi le -vent farouche 
Page 36. Le jour chasse le vent nocturne qui soufflait; 
rouge m flots 
Le soleil dans la mer délaie un long reflet, 

Focian 
Et monte, et semble fier que le gouflFre lui mette. .. 

hes nefs tremblent sur Fonde j et Fon voit dans ses pla 

sur F eau tremblent, et dans ses plh 
Les navires tremblants fendent l'onde, et ses plis 
Frissonner leurs agrès 
Frissonnent leurs agrès 
Penchent leurs noirs agrès par la brise assouplis; 

bloc 
Un mont de roche à pic sur la plage s'clcve. . . 

Et le bleu 

L'innocent liseron, nourri de sel amer. 

S'ouvre et frissonne au pied 

Fleurit sous les blocs noirs du vieux mur de la mer. . . 



Xn. LE TIREPOINT. 

Tu n'as pas un fagot flambant dans ton échoppe j 
Page 38. Comme un iagot flambant gratis, dans ton échoppe, 

T« dis : j'ai le soleil. 

Tu reçois le soleiL 

eipions' 

Parmi les porteurs d'eau, les filles et les fiacres. . . 

, ne pour l'histoire. 
Peut-être est-ce un grand-pcre à toi — sais-tu l'histoire ? — 

humble 

Qui vit jadis entrer dans son bouge, âpre et seul. . . 
K)ÉsiE. — xrv. 14 

■ATt»IAtS. 



2IO LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



Si jamais tu deviens roi, Chapuys-Montlavillc 

militaire ou civile j 

Page 39. Sous toute autorité, juste ou non, sainte ou vile. 
Baisera le banc jaune où s'assied ta maigreur, 
tremblant 

Tu te courbes, timide et sentant ta maigreur 5 

Humble et chctif, tu sens, 

Pour toi, pauvre et chétif, dans le sergent de ville, 

Commencer 

Commence l'empereur. 



XIII. ENTENDU DANS LE CIEL LE 2 MARS iSjJ. 
l'Equité 

Page 40. Je suis la Flamme vivante... 

Page 41. Et, pour en faire des flammes. 

C'est moi qui tords 
Moi qui rends fous les rayons. 

tripote 
Quand sous mes pieds je trépigne 

La figure d'un despote, 

Quelque noir colosse indigne. . . 

fondu 

J'ai tordu dans ma fournaise 
Les géants de la Genèse. . . 

Orloff lui-même est un leurre. 
Page 42. Mais qu'est-ce donc? A cette heure. 

Aujourd'hui quand sonne l'heure j 
Orloff lui-même est un leurre I 
J^es rois monstres triomphants 
S'assoupissent dans 

S'endorment parmi les cierges. 
Souriants comme des vierges. 
Calmes 
Sereins comme des enfants! 

sphère 
Page 43. Puisque moi, la flamme ardente... 

la mort semble absoudre 
Page 44. Puisque Dieu ne sait qu'absoudre. 

Je m'en vais ! — Ainsi la foudre 
Dans le ciel que l'ombre emplit. 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 211 

Parle à la sombre mar^c, 
Hoateuse et 
Et s'en fuit 

Et rugit, désespérée. 

Des tjrans morts dans leur lit. 

Qu'un czar meure dans son lit. 



XIV. J'ÂTAIS DANS UNE EGLISE ET J'ENTENDIS UN HOMME.. 



Page 45. On est, ô vils flatteurs agenouillés dans l'ombre, 
souiSe' 
Plus hideux pour avoir lavé ce pavé sombre. . . 



XV. ILS NOUS KAILLENTj DISANT : CES GENS, EN VERITE. . 

n ne tenait pourtant qu'à ces idiots d'être 

Riches, puissants, rentes et dores 

Comme nous riches, grands et rentes par le maître. 

crétins 

Les niais 1 



XVI. LES PKETKES DES FAUX DIEUX JOUANT LEURS COMEDIES... 

La auitj la haine j 
Page 47. Ce Bonaparte, et toi, paysan, qui mendies 

Un empereur. 

Toi qui peux être un homme et veux être une brute, 
"Vous tous, vivants J 

Troupeaux mouvants. . . 

Rostres 

Bourgeois distraits 
poiser^^ 
Qui vivez avec l'œil plus vague que les bétcs. . . 

ahjeSs tt 

Les deuils, les envieux, les serpents, leurs piqûres. . . 

deuil! 

Honte et remords ! 



Kepasser Mentana, (^ueretaro. Us boutes 

Page 48. Puebla, Mentana, Compiègne, son opprobre. 



«4- 



212 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



C'est tout cela qui fait que ma strophe aux cent bouches 
Haineuse aux rois 
Pleine d'effrois. . . 



indigné 
funeife 
Je suis l'avertisseur terrible qui se dresse. 



XVIII. ^ANDj DES TROUS A SES MAINS... 

Fépirte h son front j l'horreur dans ses yeux froids j 
Page 51. Quand, des trous à ses mains, des trous à ses pieds froids. 

Du sang sur chaque membre, 
l'œil éteint J 
La France, peuple-Christ, pendait les bras en croix. . . 

J pareille à Jésus j au noir 

Quand, l'épine à son front, râlait sur le poteau 

La nation pontife. . . 

liberté trahie, 
vérité sacrée., aux lèvres du méchant. . . 



La sixième strophe publiée remplace celle-ci , barrée : 

peuple ! vois cet homme ! il se trouve à l'étroit. 
Il demande qu'on sorte. 

Il tressaille, il hémie, il regarde le toit. 
Il regarde la porte. 



XIX. SA CONSCIENCE. 

Page 5 a. Jure et mens. Le serment est un fil qu'on dévide 

qu'on le tranche. 

Jusqu'à ce qu'il se casse. 



XX. DES REMORDS? LUI.' POURQUOI? QTrA-T-IL FAIT? MAIS CAYENNE. 

Décembre eft 

Page jj. "Vaincre est faire un charnier d'où s'exhale un parfum. 

coquin 
démon 
Cherchez donc un voleur caché dans un soleil ! 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 213 



RèffifMt, 
Page 56. Peuple, ne savent rien, sinon qu'ils sont debout. 

u fofbe 
On s'esquive, et l'on dit aux valets : N'ouvrez pas. 

rfpCj 
On dort, on est chez soi. 



crime, 

meurtre, massacre. 

Des cpithètes : monstre, horreur, canaille. Apres.' 

un tas de badauds 
un rive, un masque 
C'est du vacarme j Rome ou Paris qui ricane. 

fait rire 

Manc Thécel Phares trouble peu Balthazarj 

L'affreux Érèhe 

Le noir 

L'ardent Tartare avec son four à réverbère. . . 

Faites gueuler l'Erèbe, ameutez tout le tas 

potentats 
attentats , 

Des méduses montrant le poing aux coups d'états. . 

DieUj même en châtiant , demeure 
^•^g^ 5 7- Il reste l'inconnu, l'énigme, le grand X. 

Le démon punisseur qui grince et qui s'acharne 

pasquin 
Est un loustic montrant son masque à la lucarne. . . 

bronche peu sous les coups de 
frapper 
L'enclume sans broncher laisse cogner Vulcain. . . 



XXI. LE MAL DU PAYS. 

marche 
Page 58. On rôde, on a la mer immense pour prison. . . 

cléments 
J'ai cru les bois calmants ! Comme je m'aveuglais ! 



XXm. TOUT EST BIEN. HONTE ET GLOIRE. ON ENCAISSE DES SOMMES. 

Rou/aadj Sapey, Mongà 

Page 61. Grandpcrret, Chaix d'Estange, assassinent la langue. . . 



214 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



XXIV. vous ÊTES RICHE, HEUKEUXj SOURIANT, POINT AUSTERE.. 



aimahk. 
Page 62. Vous êtes riche, heureux, souriant, point austère, . . 

Vous voyez à vos pieds tout un frais vasselage 

langoureux 
De bouches roses, d'airs aimables, de doux jeux. . . 

danseur lelte. 
Page 62. \^us êtes cavaUer accompli, valseur tendre . . . 

chantSj 
Les bénédictions, les vœux, les hosannas. . . 

lambris 
meubles 

Chez vous tout est rayons, reflets d'or, parfums d'ambre, 

l'hifîoire 

Et chaîne au cou, le code est huissier d'antichambre; 

peu de 
Vous possédez sur terre un coin du firmament . . . 



XXV. UN PRESIDENT, 

Page 63. Brunet était jadis un pitre. Il rayonnait 

des badauds 
de la foule 
de taris 
de Montmartre 

Au-dessus des humains à force de bêtise. 



inepte 
Son rire absurde était un baume à tous les maux. . . 



dérdait et charmait 

Il fascinait la ville, enchantait les faubourgs . . . 

Page 64. Son souffle, son accent, son geste, était guetté 

au regard profond. 
Dans la foule si triste au fond, par la gaîté. , , 

fit Athènes 

Son ahurissement faisait Paris stupide. 

On n'en plus magiftrat ni juge, on eft agent. 

Eaque est domestique et Minos est agent. 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 215 



Et comme il faut qu'enfin 
Page 65. Ne faut-il pas qu'enfin la police se fasse? 

On a des magiïlrats et des Brunets ad hoc. 

On est Brunet. On rend des sentences ad hoc. 



XXVII. EST-CE MON SIECLE ^ OU BIEN LE VENT? J'Ai LE FRISSON. 

avec un -vagit et sinifîre frisson. 
Je songe j et mon esprit sent un -vague frisson. 
Je songe. J'ai la mer immense pour frisson. 

Page 6j. Est-ce mon siècle, ou bien le vent? J'ai le frisson. 

peut-être moi-même en proie 

Et j'écoute j et, moi-même en butte aux projectiles... 

L'atroce calomnie 

Peuple, la calomnie est aujourd'hui sereine 

Et bonne fille j on a de nos jours inventé 

Une elpèce d'injure, étrange, en vérité, 

féroce 
La diâamation sanglante avec gaîté. 
Une insulte nouvelle , inconnue, et si noire 
Une espèce de meurtre amusant pour les autres, 
(^ l'insulteur lui-même eii dispensé d'y croire j 

L'aflFront pour rire; hélas, oui, ces mœurs sont les vôtres, 
C'eli l'affront calme. 

Et je médite. On sait qu'on ment, on en convient; 
On en ritj entre soi : c'eft charmant, on obtient 
On en joue; on ne veut qu'un succès, on l'obtient... 

^ atroce 

Page 68. Etre acharné, c'est bien, mais être convaincu... 

c'eSi lourd et trisle. 

c'eSi faire effort, 

c'est un travail. 
À quoi ion ? c'esî attrislant. 

Et d'ailleurs avoir foi, cela rend triste. 

aimerait fort cette rencontre 
exploiterait cette rencontre 
Et l'on se vanterait de ce contact auguste ! 
John Brown est un héros et Barbes est un juste; 

à la foule 
On l'avoue entre soi, mais en public, on dit : 

crétin. 
Barbes est un niais, John Brown est un bandit. 

Les calomniateurs ne prennent pas la peine 

De haïr. 

D'abhorrer, même un peu, ceux qu'ils veulent tuer. 



2l6 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



rôde, abject et 

L'affront décolleté, fardé, riant, banal. 

Le long de 

Rôde sur ce trottoir qu'on appelle un journal. . . 



Barhès efi lâche ^ on dit : 
On dit : Léonidas est vil. Voltaire est béte, 
qu'un loup se fie aux hoàj 
Page 69. Tant on se fie, ainsi qu'aux ténèbres d'un bois, 
A l'épaisseur de l'âme obscure du bourgeois. 
A la Stupidité profonde des bourgeois, 

bonshommes 
Jocrisses 
Qu'ils seraient furieux, ces Gérontes qui bâillent. 

S'ils savaient comme ceux qui les servent, les raillent! 

qu 'ils aiment 
S'ils entendaient les gens achetés parler d'eux ! 

Et tout bas admirer ceux qu'on maudit tout hautj 

diffame 
Admirer tout bas ceux qu'on déchire tout haut. 
Cela ne lait de mal à personne. On enseigne 

passants 

bounjeois 
Aux badauds qu'un titan sur la montagne saigne . . . 



crétins 
On ouvre école j on montre aux goitreux l'alphabet 

Bruno, 
Expliquant le bûcher de Jean Huss . . . 



Et l'ombre qui descend de là change en baudets 

^«'0» parvient à grouper 
Les hommes imprudents qui passent sous ce dais 
Les bipèdes groupés sous cet infâme dais 

Ceux qui viennent brûler un cierge sous ce dais. . 



morne 
On leur penche le nez sur le fakir fétide j 

affirme 
On déclare à Prudhomme ébahi qu'Aristide 

Franklin 
Socrate 
Fut un gueux, et qu'au fond Turgot est un escroc j 

S'il s'étonne, on lui dit : Tais-toi. Ce serait trop, 

raiUe 
On siffle tout, -vertus, dévouements, sacrifices. 
O crétin, s'il fallait encor que tu comprisses! 

Cl l'efprit 

On livre les Brutus au rire des Jocrisses . . . 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 217 



Page 70. Et l'cducation des gens est réussie 

fcrocitc 

Quand la méchanceté germe dans l'ineptie. 

Puis on tend la sébile, et Pluche et Bacubrd 

riant 
Empochent en louchant les gros sous . . . 

Comme Hercule serait 

Hercule deviendrait vite mélancolique j 

Oh! qui pourra jamais, plongeur mélancolique, 

S'il sondait ce puits noir. 

Sonder cet afireux puits, la bêtise publique! 

S'avouer Jocrisse Jocrisse 

Conclure que cet âne est un âne par choix. . . 



XXVra. T/EKEZ mous VOIK DANS L'ASILE. . 
L'amour vain , 

Page 72. Les cœurs faux, le tcmp si court. . . 



XXIX. EN CONSEIL. 

L'ouvrier veut manger et boire. 
Page 73. Mais, sire, l'ouvrier veut manger. — Je le gave. 

le vieux cœur de 
la haine dans 
le regret dans 

L'engraissement éteint la fierté de l'esclave. 



XXX. JE NE DESIRE PAS LA MOKT DE BONAPARTE. 



cette morne 
une telle 

Page 75. Quand cette aveugle idée arrive, je l'écarté. 

Seigneur, 
Vivants , 

Hommes, je ne hais point, même quand je combats 



XXXI. L'EMPEREUR A COMPIEGNE. 

EN VILLÉGIATURE. 

(Autres titres : l'empereub. aux champs.) 

qu'un sylphe 
Page j6. Compiègnc; autant d'azur que l'aigle, autant d'idylle 



2l8 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES.- 



habitent 
Autour de lui les dieux rayonnent dans des marbres . . . 

De dresser brusquement 
Page 77. De jeter sur Paris la mort fauve et hagarde. 

Sur la citéj 

Le faux serment. 
Sans que le ciel Iplendide 
L'effroi, sans que personne ait l'air d'j prendre garde 

Dans la clarté 

Au firmament . . . 

le vent 
la mer 

Sans qu'on entende au loin gronder le flot sonore, 
L'omlre 
Le vent huer . . . 

E/ sans que le ho'a fasse aucune différence. 
Page 78. Et sans que le printemps distingue entre un faussaire. 

De fleurs chargé j 

D'où sont venus 
'Entre un somhre coquin j meurtrier de la France j 
Tous nos pleurs, tous nos maux, tous nos deuils, et Glyccrc, 

Et Lalagé ! 

Nymphe aux pieds nus ! 

Il a saisi le peuple et la loi dans sa serre. 
Lutté contre eux 
Joué son jeu. 

Et fait la quantité de forfaits nécessaire 

heureux. 
Pour être un dieuj 

Vrétres et magiftratSj 

Les bonzes, les cadis, sous leur robe de femme. 
Le trouvent grand . . . 

peuples 
Les hommes sur leur tête ont cette Splendeur noire; 
Il est l'idole informe et vague qu'on encense j 

Il leur fait peur ; 

Ses yeux font peur; 

d'empire et de gloire 

On devine qu'il est plein de toute-puissance 
À sa stupeur. . . 

Page 80. Et c'est l'étonnement des prophètes moroses. 

Mage, 

De toi, martyr. 
Juge ou songeur. 
De toi, penseur, que tant de crime à tant de roses. . . 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 219 



XXXII. AMNISTIE. 

Ufi paysage rit à l'aurore innocente. 

Page 81. Proscrits, je songe à vous dans ma joie innocente. 

Aîmons-nous. Ma patrie est la vôtre peut-être. 

Page 82. Conti, l'homme par qui le vrai chez moi pénètre. 

On n'est plus corse, on est français. Pictri, c'est piètre. 

Se change en monsieur Conte et Pietri devient piètre. 

ie me jette en vos iras. 
Français, aimons-nous! 

Donc, nous serons français, vous vivrez sous mes lois. 

"Vene":^ sur mes genoux. 
"Vener^, j'ouvre les bras. 
Jete^vous dans mes hras. 
Accourez dans mes bras. 



désarmer 
Laissez- vous attendrir, proscrits. 

Morlots, 
Magnans, 
J'ai beaucoup de Parieux, de Fialins, de Maupas, 

prêtres, de préfets. 
De juges, de soldats, et de billets de banque.. , 

qu'on va 
J'ai beau suivre aux prés verts la vache aisée à traire, 

Et songer au budget; j'ai beau, pour me distraire. 

Contempler en rêvant le blanc 

Laisser errer mes yeux sur le crâne poU 

Du maréchal Regnault de Saint-Jean-d'Angelj. . . 

Page 83. En vain 

Torcade 

Mocquard GrandguiUot 

Romieu le faune, en vain Bacciochi le sylvain... 

et Dupin 

En vain Delangle est béte, en vain Fould est gueusard; 

un -vide. 
Je suis triste. Je sens du vague. 

Pinard 
Quand Glandaz et Lebœuf, pleureurs comme deux saules 

Vous me contemplerez ayant autour de moi 
Boudetj Brunetj Kouland, KouBeaux, 

Boitelle, Martinprey, Forey, Magnan et Magne... 



220 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



Le couvercle eli ètê. SorU"^ de l'in-pace. 
Kevenevr. P/us d'exil. Je rouvre l'in-pace. 
Voyons, finissons-en, liquidons le passé. 

Page 84. N'en parlons plus. Je hais les choses éternelles, 

'Et tout ce qu'elles ont d'inexorable en elles. 

Elles sont sans pitié. L'implacable est en elles. 



XXXm. EN PLEIN DIX-NEUVffiME SIECLE. 

Page 85. Qji!une femme efïàrée, au regard éperdu, 
jg»'o« mène en murmurant quelque oraison latine. 
Dont on voit le col nu que va trancher la hache, 
V oings liés, pieds liés , pâle, à la guillotine. 
Qui hurle, qu'à la planche eflFrojable on attache . . . 

juge ou chef de parquet. 
On passe conseiller, président, avant l'âge . . . 

Ecraser l'accuse que Bergasse etouflait. 

Être un bourreau Viélé, 
en rien 

N'être point scrupuleux, se montrer si bien fait. . . 

Eh quoi ! mais c'est tout simple ! et c'est ainsi, vraiment, 
S^on sort de son grenier, de son trou, de son bouge. 
Page 86. Que le bonnet carré se dore et se galonné, 
J^après la robe noire on a la robe rouge . . . 
Que du temple des lois on devient la colonne . . . 

C'est pourquoi, lorsqu'on a tout ce qu'il faut pour plaire, 

mœurs, 
Qu,'on est, par la cravate et les gants, exemplaire . . . 

Par des têtes qu'il tranche 

D'une tête sanglante un juge est couronné. 
N'allez-vous pas blâmer un jeune homme bien né, 

ne perd, après tout, qu'une 
Qui trouve sous sa main une obscure ouvrière . . . 

On perce j le préfet vous invite à son théj 

Chez le préfet le soir vous prenez votre thé. . . 

L'herbe du cimetière offre 

Ah ! l'herbe de Clamart donne de beaux profits! 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 221 



frJUt am procès qu'on affiche j 
On eîl contemplé , comme un aHeur qu 'on affiche. 
On fascine, étant presque un aacur sur Taffichc, 

charmants yeux bleus 

deux 
Par les teaux yeux rave d'une héritière riche. 
Une Agnes de seize ans, fraîche, ingénue, et riche. 

Zanpacomi songeait 

Ainsi songeait le frais Delangle à son printemps . . . 

ha juHice eSi infirme. 

Page 87. Car la justice est béte, et par le bout du nez, 

Dufaure 
Eutre Kojer qui bra>t et Partarrieu qui Beugle, 
On conduit où l'on veut Thémis, la vieille aveugle. 
On conduit oà l'on 'veut Thémis, la ■vieille aveugle. 
On a reçu du ciel l'éloquence qui beugle . . . 



rcvcnt énorme 

Tous veulent une affaire horrible en cour d'assises. 



Si la chancellerie un jour vous remarquait, 
S^Uf gloire! 
^mel bonheur! 
Quel triomphe ! 
Tout serait dit. 



^ref, au sortir d'un bal peut-être, s" éveillant 

Dn matin, calculant l'avenir, fatigué 

Ce matin-là, songeant à P avenir, bâillant. 

Des bals de préfecture, et bâillant, et peu gai... 

On elt là, sous l'effroi du procès qi^on 'vous forge 
fou du procès qu'on lui for g 
Page 88. Le captif est là, seul, sous les nœuds qu'on lui forge, 

Cela remplace un peu le réchaud de Vouglans, 

Le brodequin, l'étau de fer des deux édiles. 

Le chevalet, l'étau de bronze, la rapière 

Et le noir chevalet pleuré des crocodiles 

Lardant le patient sur la table de pierre . . . 



Triste, on se dit : C'eH donc à la mort que je vm ! 
Le prisonnier se dit : Je ne sais où je vais ! 



^'il mus 'échappe un souffle, un greffier l'enre^Itre, 

s'il pleure, on l'enre^Hre. 
Là du moins il est pris j de tout l'on tient registre. 



222 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



'Avoue! on t'ouvrira! 
Page 89. Criminelle, avouez! — Mais elle résistait, 

pente 

tombe glissante 
Et refusait d'entrer dans la sombre descente . . .• 



Il faut. 
Si tu tiens h la vie^ 
IJoii-tu, si 
Femme, si tu veux vivre, accepter l'échafaud. 

'îurgot 
Quoi, Tronchet qui plaida devant les fleurs de Ijs, 
Tronchetj 
Séguier, Berlier . . . 

«aires 
Sous ces froides murailles j 
Page 90. Elle en tremblait du moins. Prise entre ces murailles, 
écoutait la uie au fond de ses entrailles j 
Elle épiait cette âme éclose en ses entrailles, 
E/ la 'voyait décroître ^ 
Elle en craignait la fuite, et dans son flanc muet, 

U« jour il lui sembla 
Horreur ! il lui semblait 
hélas! 
Il lui semblait parfois que rien ne remuait ; 

dans l'horreur plongée, 
EUe agonisait, pâle et de fièvre rongée. 
Si bien qu'un jour, vaincue enfin, découragée. 
Si bien que 

Stupide, cette mère et cette naufragée, 
IJaincue enfin, n'ayant que 
Sans espoir, n'ajant plus que le choix de l'ecueil . . . 



XXXIV. APPROBATION DES PRETRES. 
(Autre titre : approbation du pape.) 

Succès. Et tout est dit. 
Page 91. L'Audace heureuse est là, Devant cette sultane. 
Le dogme déboutonne en riant sa soutane, 

psaume 

Le sermon s'attendrit, le sjllabus en rut . . . 

l'homme guet-apens 
Page 92. Quand ce maroufle impur brisa la République . . . 

"Louis tue. Il fait bien. 
Charles neuf tue. Amen. Sjlla proscrit. C'est bien. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 223 



Et pat tm moMffre 

Pas un forfait à qui l'cglisc ne présente . . . 

parjure 
P^g^ 93- L'afiFîrcux plan qu'un faussaire à loisir étudie 



XXXV. ^'ÈTES-VOUS? TU LE VOIS À NOTRE KOBE. £UOI? 

Il a le droit d'itre aigle et peut être 
Page 94. Il est aigle de droit et de race vautour. 

Il sortit brusquement de sa cachette, et prit 
^ la loi, le droit, l'honneur, 

A la gorge l'honneur, la probité, l'esprit... 

Maintenant , nom mettons le code a son service. 

Il faut vivre, et che":^ lui nom avons pris service. 

Et chez lui maintenant nous sommes en service -, 

5out le reipeâ du code à qui triomphe efi dû. 
L qui nous souffleta notre respect est dû . . . 

Le rayon qu'il nom jette éclaire notre livre. 
Son nom en lettres d'or britte sur notre livre, 
qu'il répand 

La clarté de cet homme éclaire notre livre. 



XXXVI, iOUK LE PRETRE IL EST SAINT, POUR LE JUGE IL EST JUSTE. 

Il elt éblouissant, sacré. 
Page 96. Nul ne résiste; il est sacré, suprême, auguste... 

Fould le budget, Sibour la prière, 

L'évêque en chape d'or la prière, et la femme . . . 

le Te Dcum, l'amour et 
Il a par un viol possédé la victoire . . . 

I*^g^ 97- Il est debout. 

Dans la pourpre, à côté des Césars, 

César, majesté, prince, empereur, dans l'histoire. .. 

passant qui règne. 

Contemplant ce pjgmée énorme, grandeur naine. . . 

mystère 

n habite un fond d'ombre . . . 



224 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



XXXVII. POUK L'ÈCKIVAm vÉnAL IL EST UN DUK MOMENT. 

littéraire 
de l'empire 
Page 98. Qu'au trottoir du chantage on a tenu boutique... 



XXXVIII. S^'IL VIENNE DES COLINS SUR LA HONTE JgU'ON S^MR , 

Komieu cite Clovii, 
Page 99. Morlot cite Hildebrand, Troplong Justinien... 

. . . qu'on rende Hercule 

Cyrui 

César 

Grotesque, Achille farce et Nemrod ridicule... 



XL. JE SEKAIS T^S CONTENT, SI J'ÉTAIS BONAPARTE... 

Qu'Eustache de Saint Pierre est un fait inventé, 
Page loi. Qu'Aristide est un mot, que Tell est inventé. 
Et que Guillaume Tell n'a pas plus existé 
Que Spartacus fait rire, et qu'un doute est resté 
Que que 

Sur Thrasjbule en Grèce et sur Brutus dans Rome. 

Mes amis, je serais content, 

Je trouverais utile et bon, si j'étais l'homme... 

faussaire, un parjure. 
Qu'un gueux, comme un héros, est un produit normal. 

Que Tibère à Caprée et Huss dans les cachots 

Se valent 

Ne font qu'un 

Sont égaux, et n'ayant d'âme ni l'un ni l'autre. . . 



XLI. APRES SEIZE ANS. 



L'empire eff un succès. Ce n'en qu'une jonchée 

d'aurore ! 
Page 102. Ce n'est pas cher. Seize ans de gloire! une jonchée... 

garçon bien gras, rente sur la cassette 
Page 103. L'honneur, qui pour bien vivre a plus d'une recette... 

L'elprit humain elt las. 

Les Turennes manquant, on a des chassepots. . . 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 225 



dort 
Derrière ce châssis mal peint qu'on nomme empire . . . 

sombre 
triste 
La nuit sourde est leur milieu joyeux. 

flamme 
Donc il fait nuit, \bycz la lueur de leurs jeux. 

Sans doute on parle fort dans les régions hautes 

victoires qu'on gagne 

Des succès qu'on remporte ici, là, sur ces côtes . . • 

'La main divine, hélas, donne un soufflet 
Page 104. La main est divine. Oui. Le soufiSet est prussien. 

Othon 

Couza iiiit, François fuit, Maximilien tombe. 

L'ipre 

Le dur Mexique lutte arme du talion . . . 

réde 

rêve 

Dans cette ombre, hélas, erre une femme en démence. 

le glaive 
Page 105. C'est l'épée en nos mains pour délivrer le monde, 

Finsolent 
Cest l'imbécile amas des rois séditieux. . . 



XLn. BAUDIN. 

Dieu 

Page 107. Et qui vous ouvre une ombre étoilée où tout luit! 

l'auréole, 

La mort, c'est le matin, et l'exil, c'est la nuit- 
combat 
tocsin 

Quand tombent les hérauts du progrès populaire . . . 

ils sont entor diffinHs. 
Même quand tout s'écHpse on croit encor les voir. . . 

dégrades 

Page 108. Dans les temps ténébreux où tout s'écroule et fuit... 

le droit conHerné 
Quand une nation subit cette bravade, 

Quand, lâche, et subissant cette infâme bravade. 

Quand la vertu ressemble au voleur qui s'évade, 

La conscience, ainsi qu'un voleur qui s'évade, 
POESIE. — xrv. I j 



UiraiSZBUl BASMU&B. 



226 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 

Et rougit d'ctrc cncor la vertu, 

Retient son souffle, rampe et tremble j quand les fronts 

N'ont presque plus de forme à cause des affronts, 

vaguement 
Il est bon de sentir dans l'ombre la présence 
D'on ne sait quelle austère et tragique innocence 
De la mystérieuse et sévère innocence 
Que les morts vénérés semblent conserver seuls 

sur les tombeaux hriUe 
Qui vit dans les tombeaux et que les morts ont seuls. . . 

OQ souffre, avec l'oubli pour récompense 
sans fond 
On saigne, avec l'oubli railleur pour récompense . . . 

Page 109. Dans cette brume où tous péle-méle nous sommes 
disperse son âme 

On jette sa pensée, inutile semeur... 

adorer 
On regarde l'anglais admirer Bonaparte . . . 

rode 

On passe regardé de travers, comme Homère. 



XLIIT CET ÊTRE EST SI PETIT ^IL EST PRESf^E INVISIBLE. 

passe aux trous du crible. 
Page 1 1 o. Cet être est si petit qu'il est presque invisible. 
Il a pour fonction d'être insecte et nuisible j 

rampant j s'il le peutj jusque hors de Paris j 
Et, rôdant et glissant dans la nuit de Paris . . . 

la haine 

l'insulte 

Il arrange avec art l'outrage en mosaïque . . . 

Pour ce flatteur du crime et du fait accompli. 

Contre l'honneur, le droit, l'exil, fait accompli. 

Il insulte à l'honneur, au devoir accompli j 

U» mensonge 

Être immonde eB tant simple 

Calomnier est simple et ne fait pas un pli ; 

art. 
C'est ainsi que sans foi, sans probité, sans stjlc, 

eiprit. 
Et sans talent, on est un misérable utile. 

sont tous ainsi, depuis 
voyez 

Les pouvoirs forts se font aider, témoin Sjlla . . . 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 227 



suspects 
menteurs 

Fausses lettres, anas tronques, mots apocryphes, 

jeu lâche 
Tels sont SCS trucs, jeux vils où Frcron se souillait. 

Que pour salir 

Et que contre "S^ltaire inventa Patouillct. 

turpitude 
la calomnie 
Il met sa lâche injure au service du prince. 

Qu'est ce grimaud ? 

Page m. Quel est son nom? Cherchez. Vous trouverez peut-être. .. 

un gueux lâche et 
de l'ombre, «« vil grimaud 
L'autre quart, c'est une ombre, un doute, un gueux flétri 

Estime 

Tarifé par Vidocq, et paye par 

méprise 
Qu'eût dédaigné Vidocq, mais qu'estime Pictri^^^. 



xLiv. roi sm derrière moi vantes la guillotine.. 



progrès 
Page 112. Qui contre le bon sens entre en rébellion, 

flaire hjcnc 

Car je te sens chacal et je me sens lion. 



XLV. LESURQUES. 

I 

Page 113. Et c'est ainsi qu'un tas d'hommes à jupe rouge, 

palaii 
Plus vils dans leur sénat qu'un forçat dans son bouge. 

Prêtres hideux du temple indigné de la loi, 

lâches 
Plats sous la république et rampants sous le roi, 

main 

Culs-de-jatte du droit dont la grific est impure, 

effroyalle 
Et dont la conscience incurable suppure, • 

'•) Quelques-unes de ces variantes sont relevées sur le brouillon relié après le texte. 



228 LE MANUSCRIT DES ANNÉES FUNESTES. 

moafirueux 
C'est ainsi que d'abjects et cjniques robins, 

^u'e/t payant 

Jésuites que, d'un signe, on ferait jacobins. . . 

DoHeurSj dérouillant 

Cuistres, de Guillotin adorant le triangle. . . 

Page 114. Elle était dans le fond de la tombe, elle avait 
La touffe ^herbe pâle et sèche 
Les pierres de la fosse infâme pour chevet j 

épars 
Autour d'elle gisaient, muets sous l'herbe haute. . . 

Dans la mare de sang, pâle, 

les yeux fermés j 
Sans voix, sans mouvement. 
Sans haleine, sans voix, morte, attendant toujours, 

de cette ombre 
Elle était là, pensive à cause des ténèbres j 
^tti noircit l'homme et sort de nos fautes sans nombre j 
Ses yeux fermés, le sang collant leurs cils funèbres, 

E^ ses deux yeux étaient fermés au firmament 

lugubre 

sévère 
Semblaient faire un refus farouche au firmament. 

Comme s'ils regardaient 

Et vouloir regarder l'ombre éternellement. 

ha phalène a couru 

Les moineaux ont couru près d'elle se poser. 

L'étoile a vaguement blanchi cette innocence; 

Et la mouche, apportant la pitié de l'atome j 

La foret. 

Le haUier, que la fleur myfiérieuie encense, 

ses larmes, 
La rosée a lavé sa pâleur? divin baume, 
La source, la broussaiUe oà l'inseHe bondit, 
La fleur l'a parfumée, et l'herbe qui verdit 
Ont fait un doux murmure. 

L'a doucement baisée, et les corbeaux ont dit. . . 



Alors, ô cimetière, A tombeaux, ô refuges 

Et dans ce moment-là, cyprès, tombeaux, refuges. 

Page 115. Ils ont trouvé moyen de reboire mon sang, 
?ère, tt de me tuer deux fois, moi l'innocent ! 
Dieu juste, et de tuer deux fois un innocent! 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 229 



II 

BomJftj Pinard, Betritau, héros J* te pand règne, 

Grandguiilot, Grandpcrrct, tous les grands de ce règne. 

Dntmjtrens 
Pour faire a\ix Nclatons quitter leurs clientèles. . . 

remplaçant 
Si c'était pour dorer, l'or rehaussant l'honneUr, 

Flahaut, Canrobert , 
Palikao, Faillj, Lcbœuf, Martinprej, Korte, 
Tous les cpouvantails moustachus de l'escorte j 

k pape, homme blanc de la nuit 
Si c'était pour aider Rome à faire la nuit; 
Si c'cuit pour aller au Mexique, à grand bruit. 
Avec clairons, tambours et la 
Page 116. Tambour battant, avec une nuée alticre 
ï>e drapeaux 
D'étendards déployés, fonder un cimetière 5 

trouver 
Si c'était pour forger des chassepots meilleurs. . . 

f émeute des 

Afin d'assassiner les hurlantes misères. . . 

familles , 

Afin d'exterminer des pauvres, des famines. 

Des troupeaux, de vils tas d'ouvriers, femmes, filles, 
Des détresses, vieillards, enfants, forçats des mines. 
Va-nu-pieds, meurts-dc-faim , cohue, enfants, vieillards; 
Pâles, mourant de taim, réclamant des liards; 

Deux millions, c'est peu; prenez deux milliards. 

vous êtes ff'and, vous 

Sire, ^empire eSi grand, compter le rapetisse. 

Mais il s'agit de rendre à l'innocent justice. . . 

rendre à F honneur 
Et de purifier un nom infortune. . . 

Tout ce groupe efiaré, morne, cpars, frissonnant, 
dans r horreur fatale. 

A sombré sous l'arrêt funèbre. Et maintenant. . . 

dépenser Pargent de 

ABons-nous ruiner f empereur, notre maître. 

Page 117. Allons-nous ruiner le budget, qui nous dote, 

ta vieille anecdote 

Pour une vieille hiifoire inutile h connaître, 

replâtrer, tant bien que mal, ton anecdote. 
Pour recrépir à neuf une antique anecdote. . . 



230 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



lumière des 

La justice, devoir, dette, loi des croyances... 

ô vous que l'on encense. . . 
Page 1 1 8. Si nous venions leur dire : Ô succès ! ô puissance ! 

L'empire a commencé par être un gueuleton 
Que fut à son début l'empire? un gueuleton. 
Où chacun /attailaitj bâfrant, faisant ripaiUe. 
Soit. Mais si l'on persiste à faire ainsi ripaille, 

mourir 

coucher 

L'empereur finira par être sur la paille. 

a payé Maupas, 
On paya Bacciochi, Dieu sait pour quels services. . , 



Arrêtons-nous. 
Refusons net. 
C'est trop. Bornons les frais. La loi qui règne et fauche. 



KeHons assis, cadis altiers, sur 

Régnons, cadis altiers, du haut de nos divans. . 



En réhabilitant Calas, on se perdit. 

Une goutte de sang qi^on lave mal, grandit. 

Car la démagogie en ce siècle grandit. 



Page 119. Résistons; et soyons dignes d'être des juges, 
Uénêrables, après ces fameux 

Après ces vénérés antiques magistrats. 

D'autrefois, 

Gravement accoudes sur d'augustes fatras, 

honores 
Chers aux grands, caresses des rois, bénis des prêtres, 
Bien payés par les rois, bien bénis par les prêtres. 



dont l'air superbe nous agace 
Tous ces Bellarts qu'on vante et dont on nous agace, 

Pasquicr, Cazcaux 

^avilie, 
Suin copiant Se vert, Aulois singeant Bergasse, 
Vivien pédant, Brunet stupide, Aulois moqueur, 
L'un sanguinaire et vil, l'autre horrible et moqueur. . . 



Un faux coup à la hache, un faux acte au concierge 
De Thémis. . . 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 231 



III 



â noir patient 
Reste, ô sombre innocent, dans ton opprobre inique. 

Au Palais de Thcmis. . . 
Autour du coup d'état 

Page 120. Au banquet de César la Justice s'attable... 

l'affreux supplice. 
Quiconque a respiré pendant le meunre, adhère, 
Quiconque a pu dormir, manger, boire, eît complice. 
Et quiconque boit, mange et dort, est solidaire j 

sacré maudit 

Le ciel blâme et maudit le genre humain, passant 
Sans voir que sur la foule immense, il pleut du sang. 
Les peuples qui, béants, aux juges se confient. 
Le peuple qui, stupide, aux juges se confie, 
les bourreaux qu'ils sacrifient. 

Regardant le bourreau pendant qu'il crucifie. . . 

code deux foii il 

Le juge, à ce Lcsurque où sa rage s'attache. . . 

Dclanglc 
Et nous voyons, béants, ces hommes manier 
Lesurques, 

L'innocence et la loi, la tête et le panier! 

supplications 
Leurs tremblantes douleurs par le dédain meurtries. . . 

crime 
Joindre les mains, pleurer notre erreur insondable, 

à l'ombre 
Peuple, et demander grâce au spectre formidable! 



IV 



bondit, et 

La mer se g»iflej le rivage 
s'enfle. 

Page 121. C'est décembre. L'eau gronde, immense, et le rivage. 

sonze, 
Lccueil se tait, temom tragique et scneux. . . 



Page 122. L'infini balbutie un fiagment du cantique.. 



232 LE MANUSCRIT DES ANNÉES FUNESTES. 



pièces 
Les vagues, les roulis et les fracas mouvants. .. 

RiveT(^ous donc 
Juges ! il ne se peut qu'un peuple s'abrutisse. . . 

Uotre équité suspeSie 

Juges ! votre sagesse est une vieille prude 

siupeHes 
Qui pour cacher ses mains malpropres, met des gants, 

pédants 

cuiitres 
Et votre conscience, ô bonzes arrogants... 

Ah ! soui vos crânes plats 

Page 123. Sous vos crânes hautains dont le bourgeois est dupe... 

Ce jugement 

"Vbtre sentence ira pourrir dans le vieux tas 

vos vos 

De leurs indignités et de leurs attentats. 



que vous avez ôté 

du ciel 
Du monde l'équilibre et des cœurs l'équité. . . 

codes 
Tous les hiboux ayant les greflFes pour manoirs. . . 

vil essai/Bj 

Page 124. Ils pourront, tous, en foule, à l'heure où la nuit tombe. 

En foule se percher au-dessut de sa tombe. 

la lugubre 

Se percher au-dessus de cette pauvre tombe, 

aÇreux 

Dans les hideux rameaux du code, obscur cyprès 

infâme 

D'où tombe cette fiente immonde, leurs arrêts... 

"Décréter 

Déclarer le lys noir et la vérité fausse; 

Paris, ce vieux Paris si petit et si grand, 

oublier 
Pourra dormir, chanter, manger, boire , ignorant. . . 

la îîupeur 
Et l'attente sacrée entrera dans leur âme. . . 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 233 



XL VI. DEUX ARRETS ONT ETE RENDUS CE MOIS-CI. 



Page 12J. Oh! je sais maintenant pourquoi je ne pouvais 

M.' envoler sur ces mers oà toujours je m'en vaa, 

et pourquoi je disais : je m'en vais ! 

Respirer, trouvant l'air de la terre mauvais, 

de l'eau 

Pourquoi j'avais le fiel du flot sombre à la bouche, 

tressaiUaa 
Pourquoi je m'agitais dans le sommeil farouche. . . 

moà tràte aux sépulcres pareil. 
En décembre, obscur mois de deuil et de sommeil, 
ëq ce décembre obscur aux sépulcres pareil. . . 

Les hommes préposes à cette forfaiture 



Ces drôles ont eu l'art de reteindre leur robe 
Ont été monstrueux ! ils ont reteint 

Ont trouvé le mojen de reteindre leur robe. 



XL VII. EN 1869. 



Page 127. Est-ce que ce forfait qui vous indigne, empêche 
L'été d'ouvrir la rose et de mûrir la pêche? 
Le soleil de mûrir le raisin et la pèche 

Et de verser la vie et la lumière aux bois 

fleurs jratthes 

de nidSj de rayons, d'ombre et de douces inix? 
Pleins d'éblouissements, de parfums et de voix.'' 

chênes 
Les arbres ont cesse de croître un seul instant? 

Oiseaux 

Bouvreuils, allez- vous-en , je ne veux plus de vous, 

l'éthcr 
l'ar^r 
J*ai fini! quel est donc, sous le ciel sombre et doux. 

peuplier 
Page 128. Quel marronnier, sachant que l'on ne doit pas voir. 

pur 
Tous les ans, aussi beau qu'Achille et que Pelage .. 



234 LE MANUSCRIT DES AISIJSIEES FUNESTES. 



l'aulne j le jonc, 
l'aubier, le houx. 

Captifs l'acacia, la ronce et le genct. . . 

^Si-ce que Morny fait la forêt moins immense ? 

Qu[est-ce que Mornj fait à la Dryade immense? 

UoiSj ce frêne a poussé) vok, ce tilleul 
Uoye':^, ce houx grossit et ce myrte 

L'épanouissement universel prospère. . . 

La foret pousse, et verte, et vieille, et jeune, augmente 

foule 

Son frais tumulte au bruit d'une cité pareil. 

C'est vrai; puisqu'on le veut, 

Je suis juste, et c'est vraij je constate, 6 soleil. . . 



XL VIII. ON EST CE PERSONNAGE ÉTRANGE, FAIT D'ACIER. 



Page 129. On est ce personnage étrange, fait d'acier. 
De nuit et de rayons. 

D'azur et d'idéal, le rêveur justicier. 
On efi le noir poète indigné. 
Le poète, l'efprit envolé. 
Le poëte chargé de foudres, le nuage 

tempête et l'a'mr 
Poussé dans la lumière et l'omore par ce sage . . . 

tombant 
Des Te Veum rampant à tâtons dans l'enfer. . . 

d'idyUes 
Il emplit l'horizon d'eglogucs et de fêtes j 
Et, rêveur. 
On contemple, on oublie, et, comme les prophètes., 

amoureux 
Page 130. L'abîme est nuptial et les flots sont lascifs j 
le haiier de la vague aux récifs. 
L'écume est de l'amour qui baise les récifs . . . 

ha pousse verte s'offre 

L'arbuste tend sa feuille au chevreau qui la mord... 

La violette aussi rêve , et cette ingénue 
le faune 

S'offre, et partout l'idjllc ouvre de vagues jeux. .. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 235 



O rapide Atakntc, 6 fuyante Daphné... 

boit 
La vierge craint Penfaat que, mire, elle aimera 
L'enfant (juc, vierge, on craint, mère, on radorcra. 

Page 131. Sans que la grande haine indignée et pudique 
un moment dans -votre âme 
Cesse d'être au plus noir de votre âme debout, 

ces idylles. 

Car sans cesse, à travers tout ce printemps, partout. 



XLIX. AU DESSERT. 

S'admire 

Page 132. — J'estime Jellachich. — Mouravief est un homme. 

Tmhu 

Je bois votre Tokaj. — Moi votre Clos-\^ugeot. 



L. AUBIN. 



Page 133. Après on rampe, on est dans une eau noire j il faut 

f dès qu'on voit un 

Etayer le plafond, s'il a quelque défaut 

réclamé, sans nota mettre en colère. 
Nous avons demandé, ne croyant pas déplaire... ' 

Du travail. La journée eft longu. — Oui, quel exil! 

Je m'en souviens, le maître a froncé le sourcil. 



n 



Wj^i _ ff palaà 



Page 135. Et que, dans cette cour qui croit être une cime. 
Autour de ce soleil font un cercle 

Enferment ce soleil dans leur cercle d'étoiles... 



236 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



LI. J2£^Nr À PARIS, TON POING L'ÉTKEINT. GkAcE AUX BATISSES. 

Page 136. Paris, le grand Paris des superbes justices 
/e dix aoûtj le quator"^ 
Qui dressait en août, en septembre, en juillet... 

Paris, percé par toi de part en part en duel. 

Reçoit tout au travers du corps quinze ou vingt rues 

en fort bon 0yle 

Neuves, d'une caserne utilement accrues... 



Ln. MISERE. 
(Autre titre : Famine.) 

agonisant 
Page 138. Si quelque humble ouvrier réclame un sort meilleur. 
Le canon sort de l'ombre et parle au travailleur. 

César tient sous son pied 
On écrase du pied 
On met sous son talon l'émeute des misères. 

ce peuple 
Et l'Arabe devient épouvantable et fou. 

Femme, que faii-tu cuire et houiUir Ih-dedans? 

Ton chaudron sur le feu fumej qu'as-tu dedans.? 

riant 
Cette chair qu'en grondant ronge ta bouche amère... 

opulence 
Page 139. Jouissance et splendeur. 

Richesses, volupté 

Fêtes , 
Sojons justes. Vojez. Plaisirs, bals, volupté, 
Fafie, 
Luxe, et l'hiver le Louvre, et Compiègne l'été. 

La paix langueur 

L'azur des clairs étangs et la blancheur des cygnes. 



LIV. DEPART ET RETOUR DES REGIMENTS. 

flamme 
Page 143. Que c'est beau le soleil! Dans sa splendeur première. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 237 



Car, aigla, vous opt^ soiu la vodtt éternelle 

fuit 

Car vous avez, oiseaux que hait l'ombre éternelle... 

mfefie 
oiscure 
L'aigle chasse la brume afiErcuse du vallon... 

réveille 

L'aigle va chercher l'aube au fond du firmament. 

fait 
Le groupe obscur des Nuits craint cet audacieux. 



Devant votre passage efihrayant se dissipe... 

Derrière -votre essaim 
passez 

Page 144. Partout où vous planez surgit la délivrance... 

et ressmm diSparait. 
Le bruit d'ailes s'éloigne. Ils s'en vont. On dirait. . . 

noir semhU 
L'horizon misérable et morne a l'air maudit j 
clartés 

Des lueurs qui brillaient meurent l'une après l'autre.. 

A peine en flotte-t-il quelques-unes au fond 

hommes 
D'une ombre où nul ne voit ce que les peuples font. 

Des silhouettes sont à terre, et c'est épars, 

E* feH mort. 

Nu, terrible, et le sang fume de toutes parts... 



LV. B.r VOILÀ DIX-SEPT ANS BIENTOT QVILS SONT À TABLE ! 



Page 145. La France qui jadis, fier peuple de l'Idée, 
Abattit les rois mûrs comme un faucheur 
Faucha les rois ainsi qu'un moissonneur les blés. 

Vinardj Uidocq rit de 
Pictri raille Maupas, Scapin berne Jocrisse... 



238 LE MANUSCRIT DES ANNÉES FUNESTES. 



Page 146. L'ccrin de la couronne est là, tout grand ouvert, 

l'on fait de charmantes maraudes 
On y puise, et parmi le saphir, l'émeraudc, 
Varmi les diamants, l'or et les émeraudes'-^'' . 
Le rubis, la topaze et la perle, on maraude. 



LVI. EPI2OOTIE DANS LES HOMMES DE DECEMBRE. 



Magnan 
Goyon 
Page 147. On a vu Mocquard disparaître... 

Page 148. Un doux bruit de baisers chuchote 
Fohscure 
Dans la molle fraîcheur des bois. 



on s'enivre j on s'enchante. 
On trinque; eflFusion touchante! 

banquet des crimes régnants! 

Tous mangent : gloire aux dieux régnants! 

Mangez de l'oubli, du silence. 

Du sommeil j 

De l'horreur, de la surdité... 



LVII. LB SÉNATEUR PEUT ÊTRE UN VALET; LE FLAMINE. 



mérite, en son rôle. 

Page 149. On peut se demander s'il est digne, en ce rôle. 
D'avoir les fleurs de Ijs au front, ou sur l'épaule ; 

L'éloquence 

La parole peut être, en flattant d'affreux rois... 

prêtres. 
Les docteurs, les consuls, les généraux d'armée. 

Peuvent être du bois dont on fait les gibets; 

pensive 
"V^sta lascive peut rêver : Si je tombais? 



''' Ces dernières variantes sont relevées dans le texte barré de la poésie : Misère. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 239 



LVra. 2 JANVIER 1870. 



Page ijo. L'empire est libéral. Diable! Qu'allons-nous faire 
De tout U vieux harem du coup d'e'tat? 
coquins d'hier l Ah j doux Jésus J 
De tous les vieux gredins du coup d'état? Jésus! 

ff-edim 
Vu vieux coquiu 
U» ex-fripon 

L'esclave use n'est point d'une bonne défaite. 

liiiiarà 
On ne vend point Rouland comme on vendrait Lola. 

voilant de pudeur 
Suin mirant aux lacs bleus sa beauté maladive . . . 



Un reste d'Espinasse est visible en Pinard, 
Ije hrocantere'^vous? 
Le négocierez- vous? 

Page 151. Quand même il cacherait derrière l'éventail 
Ses yeux charmants Irûlés d'une flamme 
Son œil noir enflammé d'une fureur jalouse, 
nt vaudra jamais une andalouse. 

Grandperret n'aura pas le flou d'une andalousc. 

héros cassés j 
^ vidéSj 

A vos soudards fanés, à vos vétérans saurs... 

Le frais corset d'Anna ferait 

Rigolboche et Toinon feraient mieux son aflEiirc. 

De ''' ou de Cora c'est Cora qu'il préfère 

Nul ne veut d'ion 

A qui vendre 

OÙ caser un héros fourbu qui se déferre ? 

Alignez, d'un côté du bazar, un troupeau 

héros fourbus 

D'anciens sabreurs sans dents en culotte de peau. 
Et d'hommes d'état j vieux j 
Un tas d'hommes d'état, fclés, hors de service, 

avec amour une gimace 

Faisant une grinucc aflEreuse et tendre au vice. 



ï^) Le nom est resté en blanc. 



/ 



240 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 

Dttpins 

Uandals 

GoyottSj 

Forejs, Palikaos, Chaix-d'Est- Anges, Marnas... 

Complices brodés d'or, portant, 
Uaûts fripons 

Bavards brodés, tueurs dorés, gueux et ganaches. 
Tout ce que la bassesse étale de panaches, 
parmi 

Portant tous les mépris avec tous les panaches . . . 

. Badauds 

À réblouissement des passants enivrés . . . 

minois fripons 
Pour les nez retroussés que pour les crânes nus, 

cynique, _ ^ ^ ^ 

Et lascif, à Parieu préférera Venus. 

) êtres 

Et Rothschild, si l'on met ces vieillards à l'enchère. 
L'empereur aurait beau leur dire à tous : ma chère ! 
Quoique P empereur dise à presque tous : ma chère. 
Ils réussiraient moins que Trinette à l'enchère. 

Page i;2. Quoique le coup d'état leur ait pris le menton, 

Paierait Magne et ''' moins cher que Margoton. 

Et Zangiacomi ne vaut pas Margoton. 

Monsieur d'Oms 
Habillez Gilardin en jeune mariée... 

Nular Pacha, dit-on, 

Nubar l'égjptien est un mortel lubrique . . . 

Je ne vois pas d'ici Nubar faire joujou 

Magne exigeant 
Avec Bonjean voulant un meuble en acajou. . . 

Jeanne avec son cancan fera sur un pacha 

"Nitard 
Plus d'efiFet que Piétri dansant la cachucha. 

Forey 
Entre Ida fraîche éclose et Nisard qui se gâte . . . 

Certes, je donnerais, malgré leur teint bruni, 

Boudet, 

Gojon, Korte et Lebœuf pour Blanche d'Antignj. 
W Le nom est illisible sous la rature. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 



241 



LIX. OU VOUS ÊTES NAÏF OU VOUS ÈTES SUBTIL. 

Page 1)3. Je ris sans admirer. Quel spectacle! Sodome 

Devenant tout h coup une Sparte; 
Brusquement transformée en Paracletj Prudhommc... 

Lr vieux crime disant : Maîtres j 

La trahison criant : Messieurs, j'ai des idées 1 

Cartouche 
Page 153. Tibère concourant pour le prix Monthjon... 



qut couve 
Un nain méditant les 
plein 



fléaux! 



Toujours le piège et f ombre! un nain gros de fléaux! 
Toujours le piège! une ombre où grondent les fléaux! 



LXI. HONNETE HOMME, C'EST BIEN, TU SOUFFRES, SOIS CONTENT. 

Brutus 
tant de faux Césars 
Page 156. Quand les Trimalcions se mettent à genoux... 

La conscience est l'astre intérieur des âmes 
soi-même adore 

Dont le juste en son cœur contemple le lever. 

résiste. 
Sort fatal, deuil, douleur, n'est rien, quand on persiste. 



LXVn. COUPS DE CLAIRON. 



Page ij8. 



Souflle^moi votre âme 

Soufflez-moi vos rages, 
Tourbillon d'esprits j 
Soufflez-moi vos cris. 
Haine, équité , flamme , 
Justices, outrages. 
Des sombres 
Effrayants 
Tragiques mépris! 

Menâtes, colères. 

Foi qui nous 

Raison qui m'éclaires. 
Affronts teints de sang. 
Gloire au rude accent.. 



POESIB. 



16 



242 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



châtiments j remords j 

Colère 

Sarcasme qui mords . . 



Uertuij douleurs. 

Page 159. Pâle, en proie aux fièvres 

noir 
Du vil Lambessa, 
Voi montrant 
Essujant tes lèvres 

Que Judas baisa . . . 

Toi, la flm 

Et toi, si terrible, 

sainte pitié . . . 



I 



Sous ces murs jaloux. 
Peuple! aux jeux de tous. 



II 



Gavi, ils sont 
Page t6i. Heureux et hideux I 

he prêtre en prière 
Page 162. L'aflFreuse prière 

Les suit, effronté 

Du prêtre effronté . . . 

Et ces noirs 

Ces tjrans rebelles. 

Sanglants et pâlii. 

Ces vainqueurs pâlis. 

D'un vin sombre emplis . . . 

Pour eux tout efi 
L'homme est lâche et souple. 



III 

Le reg. 



Le regard 
Page 163. L'œil fixe des spectres 

Est sur leur gaîté. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 243 



Page 165. Toujours fut muette 

La ville où tombait 
L'odeur du squelette, 
Craigtant le 
L'ombre du gibet, 

N'ont-ils pas la proie ? 
Qu'est-ce donc — ô proie! 

N'ont-ils pas le port? 

fortune! ô sort! — 

Autour de leur joie 

Qui manque à leur joie? 

Tout n'est- il pas mort? 

Jamais citadelle'-^'' 

L'écureuil qui saute. . . 

Le prince 
Le maître 

La horde est rapace 
Page 166. L'entrée est oblique, 

soldat 

•valet eH dur; 
Le rempart est sûr, 
passe 
Et quiconque applique 
La nuit sotis ce mur 
Son oreille au mur... 

Qu'en mon cœur se forme 
Et déborde à flot 

clameur 
La parole énorme... 

Page 167. Que de mes entraUles 

fier 
Sorte le grand mot... 

Délivrance 1 

Le mot Espérance! 

Que chaque vers chante 

Le grand chant 

Et soit un guerrier! 

"' Variante restée sans rime. 

16. 



244 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



tour méchante 
Que la strophe ardente 
L'antre meurtrier 
Se mette à crier! 



Que ce fier poëme. 

Fauve 

Apre, ouvrant son flanc. 

Chantant 

Semant l'anathème, 

Uengeant DieUj 

Bondissant, mêlant... 



Que hors de la tente. 

Au bord du Cédron, 
Où prie Aaronj 

Devant l'escadron . . . 



Page i68. Que rhymme s'élève, 

fauve^ 

Clair, rude, inclément. 



Page 169. Trompettes terribles, 

Sonne"^ et chante":^! 
Chantez et sonnez! 

murs 
Sur ces tours horribles, 

De l'éclair guettés^ 
irrttèij 
Clairons indignes. 



Siniffres 
Clairons et trompettes . . . 

"V^tre voix de cuivre. 
Quand vient le moment, 
ChantCj 

Gronde, et se fait suivre.. 



vos chants sombres 
Jetez votre insulte 
Aux accords de mort. 
Sur le mal hautain , 
Comme un vent des cieux, 

le chant qui tue^ 
Sur toutes ces ombres j 
Jetez le tumulte 

Et l'hymme qui mord 

Sur tout ce feiiin 

Des chants furieux 



VARIANTES ET VERS INEDITS. 245 



(ttte mMraile 
Sur les tours alticrcs 

bamiits 
traîtres 
Des fourbes vainqueurs, 

^ homme qui raiBe, 

Sur ces sombres pierres, 

l'homme qui fuit ^'^j 

Sur ces a&eux cœurs! 



Judoi 

Page I 7 o. Sur Davus ministre . . . 

Jetez l'harmonie 

chante 
Qui hurle et hennit... 

Fantre 
Sur le burg lascif... 

a» camp maudit j '*• 
Page 171. Guerre à l'antre obscur. . . 

Page 172. Malheur à la joie ! 

Au glaive qui luit. 
Au mur bien (onStruH, 
Au maître, au seigneur. 
Au mur qui flamboie, 

créneau 
Au donjon de proie. 
Sous qui le sort ploie! 
Malheur a la nuit! 
Au trône de nuit! 
Malheur au bonheur! 

Malheur aux chlamjdes 

soldats 
Des archers postes... 

rhomme 
Page 173. Sur les lois qu'il foule.. - 

Page 174. Malheur à ce temple, 

^ splendeur, 

A cette impudeur... 

(') Le deuxième vers de cène strophe-variante est resté en blanc. — '* Cette variante est 
restée sans rime. 



246 LE MANUSCRIT DES ANNEES FUNESTES. 



SplendideSj 

DiflFormcs, immondes., 



Hélai ! 
Page 175. Clairons! ceux qui saignent 

Ont l'air de dormir, 

^^eH-ce donc qt^ils 

Ils tremblent j ils craignent j 

Les âmes s'éteignent. 

Et n'osent 

On n'ose frémir. 



morne patrie 
La douleur flétrie 

Se laisse accabler, 

Craint de s'éveiller. 



Que tout droit meurtri 
Reprenne espérance... 

le ciel 
Que l'espace immense 

Soit plein de clartés . . . 

Page 177. Les mages méchants. 

Rôdent sous la nue. 
Demandent aux nues, 
Dkent au chacal : 
Au vent qui s'enfuit : 
,Qt^ef} donc devenue 
Que sont devenues 
ha viUe du maU 
Les tours de la nuit.f* 



âpre 
Page 178. La ville ivre et fière. 



pritre. 

Qu'ils cherchent le maître, 

Bavant son -venin, 
Qui disait : c'elî bien. 

Le chef, le gardien, 
Qt^ils cherchent le maître. 
Le psaume du prêtre, 
Qt^ls cherchent le chien. 
L'aboiement du chien! 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 247 



Qi^ils tbtrtbent U prttre. 
Et les hallebardes. 
Et l'encensoir d'or, 
lu dis des rettref 
Et le pas des gardes 

Dans le corridor. 



S^ils cherchent le 

Les thjrses de lierre, 

Au front du puàsant 

Les murs teints de sang. 



Page 179. Les belles fantasques 

Ivres j a F œil fou j 

A l'œil tendre et fou. 



palaa 
Les donjons épiques. 



Qu'ils cherchent les rampes, 

cours j valets^ 

Les jardins, les cours. 

Le reflet des lampes 

tours des palaà! 

Aux rondeurs des tours! 



248 ÉBAUCHES ET FRAGMENTS. 



III. EBAUCHES ET FRAGMENTS. 



Nous détachons du Reliquat des Châtiments ces ébauches, ces fragments précédés 
ou suivis de quelques lignes de plan. Ils n'ont pu être insérés, faute de place, dans 
cette édition} le volume : les Châtiments ^ contient déjà les Nouveaux Châtiments et de 
nombreuses variantes; c'est un des plus forts que nous ayons publiés. Il n'est pas rare 
de trouver, dans les fragments suivants , des vers se rapportant aux pièces des Années 
f une fie s. 

Ouvrez-vous, ouvrez-vous, horizons! O mystères. 
Laissez-vous, comme au temps des pâles solitaires. 

Entrevoir par l'homme banni. 
Réverbère, ô mon livre, en tes pages de flamme. 
Les immenses lueurs que jette dans mon âme 

Le flamboie m eut de l'infini. 



NAPOLEON III. 



On se trompait sur la gloire. 

On donnait la première place à la matière et la deuxième à l'esprit. On mettait 
le héros avant le génie. Achille avant Homère. 

On préférait les Austerlitz aux Iliades. 

Dieu a voulu rectifier les idées et c'est pour détromper les peuples en les faisant 
éclater de rire sur les héros et les conquérants 

Qu'il a mis ce faux nez au grand Napoléon. 



Tu te règles sur lui, mais par les vils côtes j 
Tu veux lui ressembler par les difformités; 

et tu dis à l'Histoire : 

Soit, comme lui je tousse et je crache, et ma gloire 
S'en contente. — Apprends donc ceci, Cesarion : 
Un pourceau ne peut pas tousser comme un lion. 



16 juin 18}}. 



VERS INÉDITS. 249 



Les vingt fragments suivants portent tous l'indication : Boîte aux lettres. Rappelons 
que, sous ce titre, un chapitre entier est publié, dans cette édition, au Reliquat 
des Châtiments. 



Devenez cardinaux et mettez des bas rouges. 
Planteurs de peupliers jadis dans les faubourgs, 
prêtres, ô prélats, archevêques, Sibours, 
De la barque d'Ignace ô sinistres pilotes. 
Fronts ne rougissant plus, rougissez vos calottes. 



ô comte de Saint-Leu, pauvre diable de roi. 
Mari d'Hortense, hclas! je te plains dans ta tombe! 
C'est sur toi que ce drôle équivoque retombe. 
Et ce blême empereur, revendique par Brest, 
Est ton fils en vertu du texte ispafereff! 

I 



M. Bonaparte est doaoral, moral et pastoral. Il donne des prix aux mélodrames 
vertueux. Il porte houlette. Ses harangues flairent l'homélie. Il couronne des ro- 
sières. 

Il met un ruban rose à son mouton Sibour. 

et ce coquin 

Avant d'être Cartouche a traversé Berquin. 

Il se promène avec Sibour, houlette en main. 
Il met un ruban rose au boulevard Montmartre. 



Avant d'être ministres, ambassadeurs, princes, empereurs. 

Ils n'avaient pas de bottes. 

Us rôdaient sous les murs des grands hôtels, rêvant 
Quelque duchesse nue au fond de son alcôve; 
Ou regardaient, perdus dans l'obscurité fauve. 
Les tables, les comptoirs profonds, dont les largeurs 
Disparaissent sous l'or qu'entassent les changeurs 



250 EBAUCHES ET FRAGMENTS. 

Derrière le grillage et la vitre rougie. 

Et comment exprimer les clans vers l'orgie, 

Vers le jeu, vers l'argent, toutes les sombres faims 

Qui rongeaient dans leur nuit ces sombres aigrefms? 



Mais quand on entendra sourdre la Marseillaise 
Comme un bruit d'océan derrière une falaise. 
Quel déménagement des cervelles! Quel taf 
Pour Sibour, ce Basile, et Murât, ce FalstaflF! 
Comme ils décamperont, tout ce tas de Baroches, 
Laissant leur or suinter du trop plein de leurs poches! 
Quel écroulement brusque et terrible! quel flot 
D'épouvante, roulant pêle-mêle Veuillot, 
Collet-Mejgret, Piétri, Troplong, toute la fange! 
Quels livides réveils au clairon de l'archange! 



Dans cette ombre ils s'abordent l'un l'autre. 

L'assassin au front bas, le traître au front vitreux. 
Et pour se reconnaître, ils se disent entre eux : 
— Qu'étes-vous , chambellan, juge, sénateur, comte. 
Prince.? — Et, comme les chiens, se flairent à la honte. 



Hommes de guet-apens, hommes de Te Deitm^ meurtriers, fourbes, faussaires, 
parjures, voleurs. 

Et pour leur dire amen, le prêtre sort du cloître; 
Et nous sentons en nous le deuil et l'horreur croître 
Quand notre esprit, montant l'échelle des noirceurs. 
Va de tous ces bénis à tous ces bénisseurs! 



Tous ces gueux à cheval 
Sur la religion harnachée et sellée; 

Ces hurleurs de famille et ces abojeurs d'ordre, 
Magnan qui ne voit pas un crime sans y mordre. 



VERS INÉDITS. 251 

Et le tas monstrueux des Sulns et des Mongls, 
Et Delangle aux naseaux vers la proie élargis. 
Et Roubnd, et Sapey, plus âpre à la sottise 

ï l'odorant 

Que la chèvre lascive au florissant cytise. 



Mon vers vivisecteur fait saigner, mais guérit. 



Je sais que la femme sans nez 

Fait siffler sur mon front tous ses vers acharnés; 
Mais j'en ris, et c'est tout. L'aflEreusc stryge hommasse 
Fait rage; elle voudrait qu'enfin je la nommasse; 
Je n'en parlerai pas. Cette tête de mort 
Qui bave sur mon nom, qui grince et qui me mord 
Cachant son crâne gris sous un cheveu postiche. 
Viendrait de sa grimace orner mon hémistiche ! 
Ferait une grimace au bout de l'hémistiche. 
Fi! Silence. Passons. 



Et ceux qui l'ont chanté! Ses poètes! Depuis 

Le mimodrame abject qui s'achève en fusée. 

Jusqu'à la tragédie horrible et refusée. 

Dieu! que d'œuvres sans nom, que de fruits secs, que d'ours 

Sont nés de ces chanteurs et de ces troubadours! 

Et leurs noms! qui les sait.? 

C'est Planche qui serait mal lavé par un fleuve. 
C'est l'affreux Turquetj, lune de Sainte-Beuve, 
Qui voudrait voir Paris gouverné par un bej. 
Cet autre, c'est Belot, cet autre, c'est Barbe j. 
Cette autre, qui ferait reculer dix cosaques. 
Est femme. — O vieille Fcx, déesse des cloaques. 
Où donc les as-tu pris.? jamais tu n'accouplas 
A d'aussi lâches cœurs des esprits aussi plats! 



1)1 ÉBAUCHES ET FRAGMENTS, 



Les écrivains souteneurs de Bonaparte : 

\^uillot avec Caro, Basile avec Jocrisse, 
Barbet d'Aurevilly, cuistre impur, fat vieilli, 
Et beaucoup plus Barbet qu'il n'est dAurevilly. 



ô lâcheté publique! ô morne abaissement! 

Qu'a-t-on fait du devoir? Qu'a-t-on fait du serment? 

Hélas! le peuple est homme et la nation femme; 

Plus de héros! tout meurt, tout rampe. Où donc est l'âme? 



À Marine-Terrace. 

Je vois autour de moi rôder dans le silence 
«Ces mortels dont l'état gage la vigilance». 

{Pucis). 



Ô Révolution! Fournaise! 6 siècle immense! 
Ah! c'est mon épouvante et mon étonnement 
Que la chaudière énorme où bout Danton fumant. 
Où roulent cette tête et ce tronc, Louis seize, 
Robespierre, Kléber, toute l'âme française, 
Bonaparte domptant le Nil, le Rhin, l'Escaut, 
Terre et cieux! aboutisse à ce hideux fricot! 



Règne. Je conterai tes lâches aventures. 
Bandit. Je te ferai dans les races futures 
Poursuivre par des noms sanglants et mérites. 
Je sais, pour en avoir rudement fait usage. 
Qu'il est d'honnêtes mots qui crachent au visage 
Des traîtres caressés par les prospérités. 



VERS INÉDITS. 253 



Rappeler son crime, cnumcrcr et finir ainsi : 

"V^ilà l'homme. À présent pas d'âme, pas d'esprit. 
Pas le SOU; l'œil vitreux d'un gibier de potences. 
Viveur, joueur, ivrogne, abruti. Circonstances 
Atténuantes . . . 

Dieu, la France, l'avenir, etc. 

Cieux! vous vojez ces choses! 

Rappeler tout en France bâillonné. — Dernier homme, — dernier sou, 
Crimée, etc., etc. 

Et tout cela, profonds abîmes, pour un gueux. 
Pour un drôle, bâtard du destin, fils de reine. 
Du visage duquel mon crachat veut à peine. 
Du derrière duquel mon pied ne voudrait pas. 



L. B. 



Rien qu'en le voyant l'âme saigne; 
Sa joie est un lugubre ennui; 
C'est avec dégoût qu'on se baigne 
Dans le même océan que lui. 



Nue et prostituée au crime, son amant. 
Et tendant de son lit la main à la monnaie, 
La justice aujourd'hui vendue à qui la paie. 
Cette Eve qui jadis eut pour Adam Séguier, 
Rit, et n'a même plus sa feuille de figuier. 

(Enumérer ce qu'elle fait) 

Elle traîne l'honneur et la loi sur' la claie 
Et poignarde le droit, et crache sur la plaie. 



"V^uillot, 
Serpent crachcur, jetant son venin à distance. 



254 EBAUCHES ET FRAGMENTS, 



On peut à la rigueur repondre à l'honnèe homme 
Qui vous a maltraité par esprit de parti. 
Et qui s'en est déjà peut-être repenti; 

Louis Veuillot 
Mais qu'un Gustave Planche (') ou qu'un Charles Maurice, 
Mis par Dieu dans la fange afin qu'il y pourrisse, 
Bave et griffonne avec sa plume de bandit. 
C'est bien; l'éclaboussé se brosse, et tout est dit. 



On entend les discours 

De la couronne à Londre et du bonnet en France. 
L'homme de Toulon dit : — Recevez l'assurance 
De mon amour. Encore un peu de milUons. 
Nous préméditons d'être avant peu des lions. 
Le czar est un détail. Tout va bien, tout prospère. 
Napoléon le Grand et moi faisons la paire. 
Et caetera Pantoufle et corps législatif 
Et pendant qu'il se livre à ce récitatif, 

(Derrière lui les'^spectres , la liberté morte, le boulevard Montmartre, les doigts 
dans les trous de leurs plaies . . . ) 



Par la grâce de Dieu, par la grâce du sabre, 

Aidé du goupillon prêtant main-forte au sabre. 

Protégé 

Défendu 

Escorté par Roustan, béni par Loyola, 

Tu veux forcer la France à t'épouser. — Holàl 

J'arrive au beau milieu de cette noce traître. 

Je soufflette le maire et je chasse le prêtre. 

J'éteins ton lampion clignotant sur ton if. 

Et je donne au contrat un grand coup de canif 



(') Voir sur M. Planche le procès Madrazo (i" quinzaine de juin 1856). Noie de Uictor Hugo. 

A l'audiencerdu 3 juin 1856, Gustave Planche fut condamné à 500 francs d'amende pour 
un article publié dans la Kevue des Deux Mondes, sur l'exposition des Beaux-Arts du 
i" octobre 1855. Cet article a été jugé écrit de mauvaise foi, car Gustave Planche y critiquait 
un portrait de la reine d'Espagne par Frederico Madrazo; il n'avait pu voir ce portrait qui 
n'avait pas figura à l'Exposition et qui, au moment du procès, était encore à Madrid dans 
l'atelier du peintre. {Note de l'éditeur.) 



VERS INÉDITS. 255 



...Nous massacrons femmes, enfants, vieillards. 

Nous lui rendons du sang pour son vin de Champagne. 
Nous mitraillons Paris comme on mitraille un bagne. 



Citoyens, gloire à Leuctre et gloire à Mantince! 
Vive Epaminondas, le général thébain! 
Nous sauvons la patrie à dix francs par journée. 
Nous sommes admirés du prêtre et du robin; 
Les délicats en sont quittes pour prendre un bain. 



Ô pauvre vieille église agonisante, à l'heure 
Où l'on croit que tu peux te relever encor 
Et retrouver enfin ton auréole d'or. 
Toujours il te survient quelque affreuse balafre, 
La honte après la gloire, et Sibour après AflFrc. 



LES PRETRES. 



O Christ! voile ta face! ils font avec l'infâme 
Trafic de l'attentat, trafic du châtiment! 
Ils lui brocanteraient jusqu'à la paix de l'âme. 
Jusqu'au mystère obscur du sépulcre dormant j 

Ils le garantiraient contre Dieu qui se venge. 
Ils lui diraient : Dormez, sire, tranquillement. 
Si l'on pouvait voler la trompette de l'ange 
Et vendre le clairon du dernier jugement! 



. . . Cette cour de la joie et du crime. 

Oh! qucUe fête après Décembre! orgie et danse! 
Ronde de guichetiers faisant sonner leurs clefs! 
Egorgeurs souriants, banquiers échevelés. 
Tous la main dans la main, juifs et grecs, filles, prêtres! 
Hymnes béats mêles au gros rire des reîtres! 



1)6 ÉBAUCHES ET FRAGMENTS. 



2 DECEMBRE. 

Finir ainsi : 



— Mort, cria-t-il, veux tu que nous couchions ensemble? 
Et nous enfanterons le Crime. Que t'en semble? 
Et la Mort accourut. 



Allons, singe. 

Fais-toi beau. Lave -toi, mets du linge. 
Tu crois être moins laid avec ce cordon? Mets. 
Tu peux être splendidej être propre, jamais. 



Et toi, traître. 

Tu te reveilleras quelque jour, pâle et fou. 
Surpris de te sentir ta jarretière au cou 
Par la tendre Albion en arrière serrée. 



Lojola apparaît en rêve à L. B. et le menace s'il désobéit. 

Tu te réveilleras voyant tout s'en aller. 

Tout défait, délié, roulant à l'aventure. 

Sentant de ton Sénat toute la pourriture. 

Le Sénat dételé ruant sur ta voiture. 

Seul, sentant ton sénat tomber en pourriture. 

Stupéfait, planté là, tous ayant pris le taf. 

Par "VeuiUot et Romieu, par Basile et FalstaâF, 

hurler 
Pâle, entendant déjà gronder la populace. 
Ayant entre tes bras pour alliée, en place 
De Queen Victoria, la reine Pomaré, 
N'ayant plus rien que Fould et Sibour effaré. 
Ton empire ahuri branlant comme un vieux coche. 
Et ni tête ni cul, ni Troplong, ni Baroche! 



VERS INÉDITS. l^-J 



Je ne vous apprends pas probablement grand'chosc 
En vous disant qu'un Ijs est blanc, qu'Agnes est rose. 
Et qu'un renard au piège y serait moins penaud 
Et plus intéressant qu'au bagne Saint-Arnaud. 
Mais si je vous disais qu'à la rigueur un prêtre 

prêche 
Quand il affirme et prouve un dogme, j croit peut-être. 
Et qu'un juge est parfois juste dans ses arrêts. 
Ou ne vend pas toujours sa voix, je vous verrais 
Ouvrir des jeux plus grands que des portes cochcres. 
On ment dans le prétoire et l'on ment dans les chaires, 
Certe, et le vieux bon sens humain s'inscrit en faux 
Contre ces bâtisseurs d'enfer et d'échafaudsj 
Mais hier j'entendais ceci : 



...Crois-tu donc que je dis un éternel Ave 
A ton gaz, à tes murs de plâtre, à ton pavé.'* 
Paris, tu te méprends! crois-tu que ma tristesse 
Est de t'avoir perdu, tas de pierres, Lutèce.'* 
Qu'épris du Louvre noir et du Panthéon blanc. 
Je vive accablé, triste, amer, me rappelant. 
Quand je vois l'océan, quand je vois l'hirondelle. 
L'un grondant, l'autre exacte, accourant et fidèle. 
Que la Courtille aussi mugissait, et qu'ainsi 
L'omnibus aux yeux verts revenait de Passy^''! 

Non, mon deuil, mon accablement, ma stupeur, mon désespoir, ville, c'est 
ton abandon de toi-même, c'est de te voir interrompre dans un hideux rêve d'orgie 
et d'empire. 

Ta Révolution, splendide apocalypse; 

C'est ta lâcheté, peuple; astre, c'est ton éclipse! 



f'' Que je ne puis me passer de ton Gjmnasc, de toa Vaudeville, de M. Scribe, etc. {Note 
de Uictor Hugo.) 

ÎOÉSIE. — xrv. IV 



258 ÉBAUCHES ET FRAGMENTS, 



Les prêtres disent : Dieu nous envoie, 

Les tribuns courtisans abondent en peintures. 
Peuple, à toi le pouvoir, les richesses, la joie! 

et félicités pures! 
Pouvoir, richesse et gloire à toutes créatures! 
A tous. Christ est vainqueur! 

O peuple ! sois vainqueur ! 

Le peuple les écoute en ses ardentes fièvres. 

Ils ont l'amour, la joie et le ciel 
Croit en eux, bat des mains... — Ils ont Dieu sur les lèvres. 
Le néant dans le cœur! 

Ce qu'ils disaient hier, le savaient-ils eux-mêmes.? 

Des chimères, des vœux, des mots, de vains problèmes! 

Tout s'est évanoui. 
Rien ne reste. Ils ont tout oublié dans la fuite 
Des choses que Dieu pousse et qui passent si vite 

Que l'homme est ébloui ! 

Et le serment! 

O promesses, néant! cherchez-les dans l'espace. 

jura 
La bouche qui promit comme le char qui passe 

S'eflFace et disparaît. 
Les promesses s'en vont où va le vent des plaines. 
Où vont les flots, où vont les obscures haleines 

Du soir dans la forêt. 



Imbécile , 
Te figures-tu donc que cela durera.? 
Prends-tu pour du granit ce décor d'opéra? 
Paris dompté! par toi! Dans quelle apocalypse 
Lit-on que le géant devant le nain s'éclipse? 
Crois-tu donc qu'on va voir, gaîment, l'œil impudent. 
Ta fortune cynique écraser sous sa dent 
La révolution que nos pères ont faite. 
Ainsi qu'une guenon qui croque une noisette? 
Ote-toi de l'esprit ce rêve enchanteur. Crois 
À Rose Tamisier faisant saigner la croix, 
À l'âme de Baroche entr'ouvrant sa corolle. 
Crois à l'honnêteté de Deutz, à ta parole. 



VERS INÉDITS. 259 

C'est bien, mais ne crois pas à ton destin; il ment. 

Rose Tamisier, Dcut2, Baroche, ton serment, 

Ccst de l'or, j'en conviens; ton sceptre est de l'argile. 

t'envoie au diable 

Dieu qui t'a mis au coche écrit dessus : fragile. 



Si par hasard, portant son panier qu'il cahote. 

Un chiffonnier avait trouvé cette âme au coin d'un mur, 

dans le cloaque obscur 
Il la rejetterait bien vite au tas impur. 
De peur que ce haillon ne salisse sa hotte. 



L'UNIVERS. LES MATEIOALISTES. 

Ce cercle obscur que Dieu formidable ouvre et ferme, 
O Planche, ô Mérimée, ô Nisard, ô Caro, 
C'est l'infini pour nous et pour vous c'est zéro. 
Soit. \bus êtes zéro. C'est dit. Je vous l'accorde. 



Quoi donc! j'apporterais du bois dans la forêt? 

Prouver que deux et deux font quatre, ce serait 

Mon triomphe, et j'aurais pour lustre et pour victoire 

De démontrer qu'un cjgne est blanc, que l'encre est noire. 

Que le squelette est maigre, et que l'eau fait les flots. 

D'aplatir Mcriméc et d'éborgner Buloz! 



Mettez dans cette hotte aux ordures du diable. 
L'envie, ulcère impur, plaie irrémédiable. 
Ce qui grince, ce qui rampe, ce qui pourrit. 
Ce qui n'a pas de cœur, ce qui n'a pas d'esprit. 
Tout ce qu'on peut rêver de plus vil, de plus lâche. 
Le scorpion, l'orfraie abjecte qui rabâche, 
La punaise, le coup de Jarnac, le poignard. 
Et l'affreux petit cuistre appelé F. Magnard. 



'7- 



26o ÉBAUCHES ET FRAGMENTS. 



Dans je ne sais plus trop quel journal de province. 
Ou de Paris, servant Dieu, sa dame et son prince. 
Un nomme Nettement, lequel est mort, je croi, 

quinze ou vingt articles contre 
Fit jadis, m'a-t-on dit, vingt articles sur moi. 
Car sur le coche il faut que la mouche bourdonne. 

profond 
piquant 

C'était probablement méchant. Je lui pardonne 
D'avoir écrit cela, mais lui, cuistre absolu. 
Me pardonnera-t-il de ne l'avoir point lu.? 



Oh! je le savais bien qu'ils disparaîtraient tous! 

Car lorsque tu parais, ce qui menaçait tremble. 
Les loups avec terreur regardent autour d'eux, 
L'hjène devient lièvre et le tigre hideux 
N'est plus qu'un chat flatteur et souple qui se sauve 
Devant la majesté du roi superbe et fauve. 



AVANT SEDAN. 



Aveugle ! 

Rien est ton général. Néant est ton ministre. 

Tu suis sans le savoir une route sinistre; 

Et l'homme de Brumaire en te voyant passer. 

Songe qu'un jour la peine enfin doit commencer. 

Et que mil huit cent quinze attend mil huit cent onze. 

Et marchant devant toi, la déesse de bronze, 

La Nécessité va par le même chemin. 

Muette, avec les coins et les clous dans sa main. 



NOTES DE L'EDITEUR. 



HISTORIQUE DES ANNÉES FUNESTES. 



En publiant dans cette édition les 
Châtiments j nous avons reproduit les dif- 
férents titres entre lesquels Victor Hugo 
se proposait de choisir pour les volumes 
devant faire suite aux Châtiments (car 
il en prévoyait plusieurs); hes Années 
funefîes étant comprises dans ces projets, 
nous croyons devoir répéter ici ces titres 
relevés sur des chemises ayant contenu 
les vers destinés aux recueils projetés : 

Boîte aux lettres. C'est le titre provisoire 
que j'avais donné au tome II des Châtiments 
(i2 août 1870). 



N0UKE-4UX CHATIMESTS. 



Châtiments. — tome u. 1870. 



ou 

FEUILLES ENVOLÉES DE GVEKNESEY. 

OU 

LES COLEXES JUSTES. 

LE SEPTIEME COUP DB CLAIKOS. 



V)ici un autre groupe de titres qui 
semble indiquer qu'en préparant l'Année 
terrible, dont le titre définitif a été arrêté 
le 14 juin 1871 ^'', Victor Hugo songeait 
à donner à l'un des volumes formant 

'"' L'Année terrible. Historique. Édition de 
^Imprimerie nationak. 



suite aux Châtiments le titre : Les Années 
funestes. 

Pour r Année terrible, les Châtiments et les 
futurs recueils de cette série. 

TOXN£lL&£f X L'HOSJZOS. 
{les AUTILES CHATIMESTS.) 



LES ASNEES FUNESTES. 

Puis un nouveau titre sur une feuille 
de papier à lettre bordé de noir, sans 
doute après la mort de Charles Hugo. 

Je publierai prochainement un livre inti- 
tulé Mugissements qui sera à la fin de l'empire 
ce que les Châtiments ont été au commence- 
ment. 



Dernière note écrite aussi avant la 
publication de l'Année terrible : 



L'EPOPEE NOIJLE. 

Les Châtiments. 

HONTEUSES. 
tASSBS. 
FATALES. 
LES ANNEES FUNESTES. 

L'ANNÉE TEJLMJBLE. 



De tous ces titres, à part F Année ter- 
rible publiée par Victor Hugo, deux ont 
été insérés dans le Reliquat des Châti- 
ments : Boîte aux lettres et Nouveaux 



262 



NOTES DE L'ÉDITEUR. 



Châtiments '^^ Le titre : Les Années funeHes 
avait, en 1893, été mis en tête de ha 
Corde d'airain j dernière division de Toute 
la lyre, édition originale^"'; puis, dans 
les éditions ultérieures , ce titre disparut 
avec toutes les poésies qu'il comprenait 
et la Corde d'airain se vit attribuer de 
nouvelles pièces. Quant aux Années 
funeHes, elles formèrent, en 1898, un 
volume spécial (édition nevarietur in-i8) 
dans lequel, aux vingt-six poésies pu- 
bliées en 1893 dans Toute la lyre, on 
en ajouta trente-quatre nouvelles. 

Nous avons dû, dans cette édition, 
retirer de ces soixante poésies la Mort de 
Saint-Arnaud publiée dans les Châtiments , 
édition de 1870 '"''', et Mentana, paru en 
1867 et inséré par Victor Hugo dans 
Aéles et Paroles, Pendant l'exil. 

Pour les Années funeHes, comme pour 
les axxtres œuvres posthumes, nous 
n'avons pas constitué de reliquat noas 
avons seulement intercalé trois poésies 
inédites parmi celles déjà publiées. 

Ce volume, comme les Châtiments, 
contient surtout une suite d'invectives 
contre l'empire ; il y a donc peu de faits 
à commenter; les Années funeHes ayant 
été publiées après la mort de Victor 
Hugo, nous n'avons pas de traité à 
donner, aucune difficulté de mise en 
train à signaler. Quatre poésies seule- 
ment nécessitent quelques notes : 

Lesurques. — Cette étrange affaire 
où, pour un seul crime, deux condam- 
nés ont été exécutés à quatre ans de dis- 
tance '''', intéressait depuis longtemps 
Victor Hugo ; nous en avons la preuve 



•'1 Édition de l'IiTiprimerie Nationale. 

'■^' Dernière série. 

('' Nous l'avons reproduite dans les Châtiments , 
édition de l'Imprimerie Nationale. 

'*' Lesurques, exécuté le 30 octobre 1796, et 
Dubosq, condamné à mort pour le même fait 
le 22 décembre 1800. 



par une lettre actuellement reliée dans 
le manuscrit des Années funeHes : «Quel- 
ques années avant 1850» une fîlle de 
Lesurques avait été reçue par le poète : 



R{i) 



8 avril i8jo. 



Monsieur, 



Le nom des grands poètes a le glorieux 
privilège de se rattacher à tout ce qui se fait 
de saint et d'élevé dans le siècle qu'ils illus- 
trent par leur passage. 

C'est ainsi. Monsieur, que votre haute 
initiative n'a jamais fait défaut a tout ce qui 
pouvait être demandé au pouvoir et k la société 
dans les voies d'amnistie, de clémence et de 
réparation. 

Je n'ai donc point d'apologie à faire en 
m'adressant à vous pour vous demander de 
mettre le sceau à cette éclatante série de 
grandes et nobles œuvres en prenant sous 
votre patronage la poursuite d'un acte de 
justice sollicité en vain depuis plus d'un 
demi-siècle par une famille infortunée; de 
pareils faits ressortissent de votre haute posi- 
tion au moins à aussi juste titre que la tâche 
de réhabiliter les Calas et les Sirven était dé- 
volue à Voltaire au dix-huitième siècle. 

A l'historien de Claude Gueux il appar- 
tient de défendre la cause de Joseph Lesurques, 

Je suis. Monsieur, son petit-fils ; ma famille 
sollicite depuis jj ans la réparation de l'erreur 
judiciaire dont elle a été victime, et au pre- 
mier rang des nombreuses sympathies qu'elle 
a su se concilier, sa reconnaissance a surtout 
placé l'accueil si bienveillant que ma mère 
reçut de vous il y a quelques années lorsque 
vous lui fîtes l'honneur de la recevoir. 

Aujourd'hui, Monsieur, qu'une commis- 
sion a été nommée pour statuer sur la valeur 
de nos réclamations, j'ai cru devoir mettre 
sous les jeux des membres de l'Assemblée 
nationale une lettre adressée en 1847 par la 
députation du Nord au conseil des ministres 
et la liste des nombreuses adhésions fournies 
par la plupart des députés à l'appui de notre 
demande. 



''' Dès qu'il avait répondu, Victor Hugo écri- 
vait au coin de la lettre reçue : R. 



HISTORIQUE DES ANNÉES FUNESTES. l6^ 



Cette lettre et cette liste , j'aurai l'honneur 
de vous les porter moi-même si vous me le 
permettez. 

Je dois vous avouer. Monsieur, que long- 
temps berce's de promesses par tous les pou- 
voirs qui se sont succc'dc, fatigués, mais non 
décourages par l'insuccès, nous reviendrions à 
l'espérance si vous consentiez à prêter à notre 
cause l'appui de votre nom si illustre et de 
votre parole si puissante. 

Puis-je espérer. Monsieur, que vous ne 
nous les lefuscrcz pas? 

Daignez agréer. Monsieur, l'expression de 
la haute considération et de l'admiration bien 
sincère 

De votre très dévoué et reconnaissant ser- 
viteur 

Charles d'Anjou 
41*"^ rue de Provence. 

Les débats du procès de 1868 établis- 
sent qu'en 1811 le fils de Joseph Lesurques 
avait en vain demandé la réhabilitation 
de son père ; en 1846 , la fille avait essuyé 
un nouveau refus j en 1851, la demande 
avait été prise en considération, mais le 
coup d'état avait interrompu la marche 
de l'afiairej en 1867 une nouvelle juris- 
prudence autorisant la revision des pro- 
cès, interdite jusque-là «quand il ne 
pouvait plus y avoir de débats contra- 
dictoires», permit à Virginie Lesurques 
de renouveler, le 18 février 1868 , sa de- 
mande en revision j l'avocat rappela que 
la principale charge contre Lesurques 
était sa ressemblance avec Dubosq, res- 
semblance établie quatre ans après la 
mort de Lesurques et qui avait entraîné 
l'exécution de Dubosq ; si l'un était cou- 
pable , l'autre était innocent. Le 17 dé- 
cembre 1868, la Cour rejeta définitive- 
ment la demande en revision , vu « qu'il 
n'y avait pas inconciliabilité entre les 
deux arrêts». 

Le coup d'état, en chassant Victor 
Hugo de France, l'empêcha de donner 
son appui axix descendants de Lesurques , 
mais cette affaire le préoccupait} dans 



une poésie datée du 2 décembre 18 J4, 
nous lisons : 

Mais la justice humaine, effroyable catin . . . 
...Du juste à l'innocent, de Socrate à Lesurque, 
Elle errc.t'i 

Il n'est donc pas étonnant que l'arrêt 
de 1868 lui ait inspiré CCS vers indignés; 
mais ce qui le révolta pcu-tctrc plus 
encore, ce fut la considération, avouée 
par les journaux de l'empire, des deux 
millions à rembourser à la famille au 
cas où l'innocence aurait été reconnue ; 
nous ne nous expliquions pas ce chiffre ; 
mais il ressort du procès que Lesurques , 
en 1796, avait été condamné à rem- 
bourser la plus grande partie des sommes 
et valeurs volées à la malle du courrier 
de Lyon; ses biens avaient été confis- 
qués, ses terres et propriétés vendues, 
sa famille ruinée; s'il était réhabilité, 
il fallait restituer la fortune; avec les 
intérêts pendant soixante-douze ans , on 
comptait deux millions. 

Le PROCES Baudin. — Le 2 novembre 
1868 , une manifestation eut lieu au 
cimetière Montmartre devant la tombe 
de Baudin rappelant sa mort héroïque 
et par là même flétrissant le coup d'état ; 
le 5 une souscription fut ouverte par It 
Réveil et l'Avenir National pour élever un 
monument à Baudin , plusieurs journaux 
de Paris et de la province publièrent des 
aiticles sur cette question et furent pour- 
suivis; le Temps et le Journal de Paris j 
qui avaient eux-mêmes ouvert une sou- 
scription dans leurs bureaux et reproduit 
les listes du Réveil et de l'Avenir National, 
virent leurs gérants , Hébrard et Weiss , 
condamnes à i.ooo francs d'amende et 
aux dépens. 

Ces poursuites et ces condamnations 
ne faisaient qu'attiser l'ardeur de l'oppo- 
sition. 



'') Châtiments. Boîte aux lettres. Édition de 
llmprimcric Nationale. 



264 NOTES DE L'EDITEUR 

Victor Hugo écrivait à Paul Meurice : 



. . . C'est une grosse affaire pour L. B. que 
ce monument k Baudin. L'envers de cette 
gloire est sa honte '''. 

Ls lo novembre, Victor Hugo avait 
envoyé à Peyrat, directeur de l'Avenir 
Nationalj sa souscription avec cette 
lettre : 

Ile de Serk, lo novembre 1868. 
Mon digne et ancien ami. 

Vous avez eu une noble et haute pensée. 
Élever un monument à Baudin, c'est élever 
un trophée au droit, pour lequel Washington 
a vécu et pour lequel Baudin est mort. 

Victor Hugo '*\ 



Aubin. — La grève des mineurs 
d'Aubin éclata en octobre 1869; d'après 
les journaux locaux, la troupe avait tiré 
sans sommation préalable et fait vingt- 
quatre morts et quarante blessés. Le Rappel 
ouvrit une souscription pour les familles 
des grévistes tués ou blessés; Paul Meu- 
rice inscrivit, d'office, le nom de Victor 
Hugo en tête de la liste et reçut le 
II octobre l'approbation du poète : 

Merci de m'avoir inscrit pour jo francs 
dans le secours aux victimes d'Aubin. 

Puis il écrivit le dialogue du Posant 
et de la passante, le manuscrit est daté 
seulement 10 décembre , mais le 17 avril 
1870, Victor Hugo proposa à Paul 
Meurice de publier ces vers dans un 
numéro exceptionnel afin d'aider à payer 
les amendes dont le journal était criblé. 
La dats définitive d'Aubin est donc 
10 décembre 1869. 



''1 Correspondance entre Uictor Hugo et Paul 
Meurice. 15 novembre 1868. 

'*> L'Avenir National, 15 novembre 1868. 



On me dit : Coukez donc sus. Pierke 
bonapakte. 

Nous trouvons l'explication de cette 
pièce dans le Carnet de 1870 : 

12 janvier, — La nouvelle arrive que Pierre 
Bonaparte, ayant reçu un soufflet de Victor 
Noir, l'a tué''). 

i^ janvier, — Ma souscription pour le mo- 
nument de Victor Noir — 100 francs. 

L'opposition comptait bien tirer parti 
de cette retentissante affaire : le cousin 
de l'empereur était un assassin ! le 
19 janvier, Victor Hugo écrivit à Paul 
Meurice : 

La féroce tuerie d'Auteuil pouvait et devait 
être le coup de grâce de l'empire. Le 12, une 
formidable occasion a été perdue. La retrou- 
vera-t-on ? On pouvait en finir d'un seul 
élan. Le sens révolutionnaire a manqué. Il y 
a eu des influences funestes. Rochefort a en 
lui l'étoffe d'un paladin populaire, mais il a 
fait la faute d'écouter M. Delescluze, le vrai 
responsable du fiasco (*'. 



Pour la forme , le prince Pierre Bona- 
parte fut poursuivi , puis jugé à Tours. 
Conclusion prévue : l'acquittement 
(30 mars 1870). Ce fut une occasion 
pour Charles Hugo d'encourir une nou- 
velle condamnation pour un article sur 
le procès de Tours, six mois de prison, 
trois mille francs d'amende. 

On demanda à Victor Hugo de mettre 
une fois de plus sa plume au service du 
droit, il ne le voulut pas et donna la 
raison de son refus dans la pièce, courte 
à dessein, qu'on a lue page 155. 



''' Victor Noir, témoin d'Henri Rochefort, 
était allé avec Ulric de Fonvielle, second témoin , 
demander réparation au prince Pierre Bonaparte. 
Il fut démontré que Victor Noir n'avait pas 
souffleté le prince. 

'*) Correspondance entre Uictor Hugo et Paul 
Meurice. 



REVUE DE LA CRITIQUE. 



265 



Apres CCS quatre vers, une ébauche 
est reliée dans le manuscrit : 



VICTOR NOIR. 

Ah! pauvre fiancée! 
Toute cette jeunesse et toute cette aurore ! 

... Je pleure , mais pourtant , 
Dois-jc oublier le Crime énorme qui m'attend ? 
Faut-il que de mon but farouche je m'écarte ? 



Non, j'ai ma piste k moi, c'est l'autre Bonaparte; 
Et je dois aller droit au plus noir du hallier; 
Car je chasse le tigre et non le sanglier. 

(Je ne veux pas qu'on déplace ma cible). 

Apres cette note sont relies deux nu- 
méros de la Marseillaise dont Rochefort 
était le rédacteur en chef. On y trouve 
tous les détails de l'affaire. 



II 



REVUE DE LA CRITIQUE. 



Nous croyons devoir commencer cette 
Revue par la critique parue en 1893 sur 
la partie des Années funestes publiée dans 
Toute la Lyre, dernière série. 

Les Annales politiques et littéraires. 
4 juin 1893. 

Adolphe Brisson. 

... Il est, parmi beaucoup d'autres, une 
pièce qui m'a frappé, car elle reflète, à un 
degré éminent, les qualités souveraines et les 
fautes de goût et de proportion, dont l'en- 
semble constitue le talent d'Hugo. C'est le 
morceau consacré à la glorification de l'infor- 
tuné Lesurques. 

... Supposez qu'un poète de second ordre, 
de souffle modéré et d'inspiration moyenne, 
se fût emparé de ce sujet. Comment l'eût-il 
développé? H eût, en des alexandrins ven- 
geurs, évoqué la mémoire de Lesurques, versé 
des pleurs sur son malheur immérité, récon- 
forté ses petits-enfants, flétri l'aveuglement 
des juges et la cupidité du gouvernement. 
Et U nous eût donné un discours bien écrit, 
élégant, généreux et froid comme glace. 
Ainsi ne procède pas Victor Hugo. Il est 
doué (comme seuls le sont les très grands 
poètes) de ce que Ch. Renouvier appelle 
^imagination mytboloffque. Toutes les idées lui 
apparaissent sous forme d'images, elles s'ani- 



ment, elles vivent, elles s'enchaînent et se 
déroulent dans un ordre logique,' c'est-à-dire 
gouverné par la raison. Et cette succession 
d'images fait passer dans l'âme du lecteur 
l'émotion et le frisson qui agitèrent l'âme du 
poète. Et de ces images accumulées jaillit 
l'idée ou la série d'idées générales qu'il a 
voulu exprimer. 

Première idée. Lesurques frémit dans sa 
tombe de l'iniquité des magistrats qui, à 
cent ans d'intervalle, viennent, pour la se- 
conde fois, de le condamner. Cette idée est 
très simple, elle vient tout naturellement à 
l'esprit. 

. . . Regardons ce que va devenir ce lieu 
commun sous la plume du poète, et quelles 
ressources il va en tirer. Tout le début de la 
pièce est d'une magnifique horreur. Shakes- 
peare n'eût rien trouvé de plus tragique. 
Victor Hugo commence par invectiver les 
juges qui, par indifférence et lâcheté, ont 
insulté l'innocence jusque dans la tombe et 
fait rouvrir les jeux à la tête coupée. 

Et c'est ici que l'image se dresse rayon- 
nante, toute-puissante, magnifique. Cette 
tête coupée qui rouvre les yeux, nous la 
contemplons, elle nous est montrée, elle nous 
apparaît avec une merveilleuse intensité de 
coloris. C'est comme un cauchemar qui, le 
livre fermé, nous poursuit obstinément. 

... Tout ce fragment est superbe. La plus 
sévère critique n'y trouverait rien à reprendre. 



266 



NOTES DE L'ÉDITEUR. 



Le vers est vigoureux, ramassé, plein de force, 
le mot est toujours fort et toujours juste, le 
développement est sobre. Cela est parfait et 
magistral. 

Deuxième idée. Si la réhabilitation est refu- 
sée à Lesurques, c'est qu'il déplaît au ministre 
des finances de rembourser les deux millions. 
Et Victor Hugo va retourner mille fois cet 
argument, le présenter sous mille aspects suc- 
cessifs , y faire luire mille facettes. 

... Et nous touchons du doigt un des pé- 
chés mignons de Victor Hugo, l'abus des 
développements, l'avalanche des mots qui se 
précipitent, s'accumulent, roulent avec un 
bruit de tonnerre et ressassent deux fois, trois 
fois, dix fois de suite la même pensée. 

Troisième ide'e. Le poète accablé de dégoût 
erre dans la campage. Le spectacle de l'im- 
mortelle nature lui fait prendre en pitié l'infir- 
mité des jugements humains. 

. . . Toute cette péroraison est empreinte 
d'une sévère beauté. D'abord, description de 
la falaise désolée où le poète promène sa mé- 
lancolie. 

. . . Qu'est la petitesse des hommes en face 
de cet auguste tableau.'' Vous croyez, pauvres 
juges, que votre arrêt durera, qu'il pèsera le 
poids d'un fétu dans la balance de l'avenir! 
Quelle illusion! Vous mourrez tout entiers, 
votre nom s'éteindra, misérable, cloué au 
pilori de l'histoire. Et plus tard, on verra : 

au-dessus du sépulcre effrayant 

Que la loi, l'euménide inepte, en bégayant, 
Monstre aveugle, a flétri dans sa toute-puissance. 
Se lever lentement cet astre, l'innocence! 

La vision est épique. L'Innocence, que le 
poète transforme en soleil, émerge lentement 
à l'horizon radieux et nous soulève avec elle. 

. . . Ainsi dans cette vaste pièce qui ne 
comprend pas moins de quatre cents vers, 
l'auteur n'a guère exprimé que trois idées 
principales, et sa fécondité est si surprenante, 
sa puissance d'évocation si remarquable, que, 
sans bouger de place, il vous donne la sen- 
sation du mouvement, et que, traduisant 
sous mille formes un argument incessamment 
répété, il vous donne, par le luxe des images 
et par la magie du verbe, l'illusion d'une 
infinie variété. 



De tout ceci, que conclure? Que Victor 
Hugo était jusqu'au fond, jusqu'au tréfond 
de l'âme, poète, au sens primitif et profond 
du mot. 

. . . Victor Hugo pensait en vers. Il impro- 
visait fiévreusement, jetant sur le papier des 
flots de lave, des pierres précieuses et des sco- 
ries; guidé par le sens général du morceau, 
guidé, dans le détail, par la rime, dont le 
caprice incessamment mobile lui suggérait 
des essaims d'images, sans cesse tourbillon- 
nantes. 

Et voilà pourquoi, malgré ses fautes de 
goût, ses partis pris violents, la pesanteur de 
ses ironies, l'étroitesse de ses rancunes, il du- 
rera ainsi que durent les sphinx et les pyra- 
mides de Chéops. Son œuvre est le fleuve 
immense où viendront s'abreuver les races 
futures, — alors que le nom de Moréas et ce- 
lui de Mallarmé piqueront la curiosité des 
bibliophiles, amateurs d'éditions rares et de 
livres curieux. 



Le Rapide. 
j juin 1893. 



Gustave Rivet. 



L.es Années funeBes, ce sont les vingt ans 
d'empire. C'est l'écrasement du grand peuple, 
hier encore debout; ce sont les ignominies de 
la cour; ce sont les fusillades d'Aubin et de 
La Ricamarie; c'est l'empereur riant et heu- 
reux à Compiègne. C'est la sinistre aventure 
de Mentana, où les chassepots ont fait mer- 
veille contre les patriotes italiens. 

Ainsi nous retrouvons dans ce livre le 
Maître que nous avons connu, aimé, admiré, 
avec ses caractères de sublime grandeur, 
d'imagination ardente, de douceur attendrie, 
de satire justicière. 

Nous ne voyons plus, hélas! à la première 
page, la dédicace qu'il avait la bonté d'écrire 
quand il nous offrait un livre nouveau, nous 
ne pouvons pas aller lui porter l'hommage de 
notre admiration; mais nous disons dans toute 
la sincérité de notre foi littéraire que le maître 
qui dort au Panthéon n'est pas de ceux qui 
peuvent subir même une éclipse passagère. 

Un plébiscite littéraire ne le mettait-il pas 
récemment au premier rang des écrivains de 
l'humanité? 



REVUE DE LA CRITIQUE. 



267 



n aura toujours pour lui les enfants qu'il 
a si tendrement chantes, les femmes dont il a 
fait couler les larmes, les cœurs virils qu'il a 
enflammés et soutenus, les philosophes qu'il 
a fait mc'ditcr. Il aura le peuple dont il a dit 
les souffrances, et sur qui il a cric : « Pitié, 
fraternité ! » 

Sa gloire, comme son œuvre, est immor- 
telle. 



Le Gl BlaT. 
II juin 1893. 



Paul GmiSTY. 



Mais voici Les Années funelies, celles où 
Napoléon-le-Petit règne sur la France et où 
le poëte est contraint à l'exil, et de son rocher 
de Guernesej, il harcèle sans cesse de ses 
implacables cris vengeurs le César à l'œil 
vitreux, il proclame la force supérieure du 
droit, il exalte la grandeur des vaincus, il 
ranime, lui, le proscrit, les courages abattus. 

A ces chants terribles se mêlent toutefois 
des accents profondément émouvants. L'exilé 
ne cédera point, rien n'abattra son infran- 
gible volonté d'être le justicier de l'empire 
devant l'histoire, et pourtant, combien il est 
amer, l'exil ! Lisez l'admirable pièce intitulée : 
Li Mal du Pays. 

Mais le poëte se refuse le droit de songer 
a lui-même. Il suit avec angoisse les fautes 
qu'accumule l'Empire, il est le porte-parole 
de la conscience publique, il poursuit de ses 
traits enflammés l'auteur et les complices du 
coup d'Etat. Il repousse dédaigneusement, 
s'il en est question, quelque louche projet 
d'amnistie; il flétrit la justice impériale, gui- 
dée par la peur d'avoir à restituer des biens 
confisqués, il salue les victimes d'Aubin et de 
La Ricamarie, il raille l'empire libéral, et ce 
sont des coups de clairon qtii sonnent, pro- 
phétiques, la fin, dans la honte, d'un régime 
né dans le crime. 

C'est comme une stupeur qu'on éprouve à 
retrouver, après tout ce qu'on a eu d'Hugo, 
tant de vers flamboyants, tant de strophes 
géniales, et lui mort, d'entendre toujours 
résonner sa grande Lyre ! 



La Revue du Nord. 
Juin 1893. 

Emile BlImont. 

Toute la seconde moitié du volume est 
consacrée aux vers écrits dans les Annîes jn- 
neHes. 

Et c'est le même transport d'indignation 
lyrique que dans les Châtiments, les mêmes 
tempêtes d'amertume profonde et superbe, 
les mêmes éclats foudroyants de colère ven- 
geresse. La rime y flamboie comme ces épées 
de rayons que portent dans les Saints Livres 
les messagers divins, et dont l'éclair céleste 
illumine si profondément les légendes bi- 
bliques. 

. . . Une des plus singulières surprises qui 
nous viennent à feuilleter les Anne'es funeBes, 
c'est de voir, hélas! combien ces vers, qui 
datent déjà de si loin, ont aujourd'hui encore 
d'actualité douloureuse. On pourrait la croire 
de l'année même où nous sommes, cette pièce 
sinistre intitulée Misère. 

Et ces strophes héroïques, où vibre si fière- 
ment l'âme française, ne les dirait-on pas 
écrites d'hier pour secouer les foules stagnantes 
et réveiller les courages endormis : 

Cest bien, buvez, mangez, rampez, courbez la tête., . 

La «Dernière série» de Toute la Lyre est 
digne des plus belles et des plus fortes inspi- 
rations du poète. 



Le Temps. 
22 juin 1898 



[Non signé.] 



M. Paul Meurice fait paraître cette semaine 
un recueil de poésies de Victor Hugo, pour 
la plupart inédites et où la facture magnifique 
des Châtiments se retrouve en bien des strophes. 
Les coups d'ailes, certes, n'y sont pas rares, 
et ce volume. Les Années funeftes, contient 
une série de pamphlets bien dignes, certes, 
quant à la véhémence et la beauté du verbe, 
de celui qui les signa. 

«Quelques-unes de ces poésies, nous disait 
hier M. Paul Meurice, ont déjà trouvé place 
dans la série que nous appelâmes «la Corde 
d'airain i>. 



268 



NOTES DE L'EDITEUR. 



Il nous avait paru, k mon cher Vacquerie et 
k moi-même, que les événements douloureux 
de 1870-71 avaient fait oublier un peu k la 
génération présente les luttes et les tristesses 
de cette période, 1852-1870, que Victor Hugo 
appelait «les années funestes». Une année 
funeste, 1871, avait passé par-dessus les autres. 

« Nous ne publiâmes donc que quelques- 
uns de ces pamphlets. Aujourd'hui, j'ai pensé 
que mon devoir était d'achever la mission 
que Victor Hugo m'a confiée, et j'ai estimé 
que je devais livrer au public tout ce qu'il 
me reste des manuscrits et des notes de 
l'illustre écrivain. J'obéis k ses volontés. » 

Sur les soixante poésies que comprend le 
volume nouveau, cinquante sont inédites. 

. . . Ce n'est qu'un cri de haine contre 
l'empire. Il prend k témoin le ciel et la terre, 
les étoiles qui dorment Ik-haut, les arbres qui 
fleurissent en bas, de l'ignominie de son 
époque. 

... Clameurs de haine, cris d'espérance, en 
ces poésies posthumes, tout se mélange et se 
contredit. Malgré le trouble des heures pré- 
sentes, la lâcheté des maîtres qu'il maudit, il 
réfugie tout k coup ses espoirs inlassables en 
Dieu qui, seul, voit dans la nuit l'avenir des 
nations. 

... Certes, on ne saurait admirer également 
et sans réserves toutes les poésies qui com- 
posent ce volume. A côté de strophes où 
passa le souffle le plus pur et le plus inspiré, 
combien de fautes regrettables, de défaillances 
visibles! Mais, en plusieurs pièces qui rap- 
pellent les véhéments pamphlets des Châti- 
ments, quel verbe flamboyant pour maudire 
ces années funestes de l'empire! 

. . . On dira peut-être de ces poésies pos- 
thumes qu'elles n'ajoutent pas k la gloire de 
Victor Hugo; il est, en effet, des gloires que 
rien ne peut grandir. Mais il nous paraît, 
cependant, que ce volume nouveau reste 
digne encore de celui qui écrivit les Châit- 
msntSj et ce n'est point un médiocre éloge. 



Lia R-êpublique française. 
Juin 1893. 

[Non signé.] 

Les ennemis de Victor Hugo — cette 
grande ombre est encore blasphémée — lui 



reprochent ce qu'ils conviennent d'appeler le 
manque d'unité de sa vie. 

. . . C'est une vieille querelle qui se per- 
pétue, autour de son œuvre gigantesque, 
parce qu'elle est alimentée par la mauvaise 
foi. Ils ne veulent pas reconnaître qu'au con- 
traire un sentiment unique, dominateur, a 
dirigé le génie de Victor Hugo, depuis sa pre- 
mière jeunesse, nous pourrions dire depuis 
son enfance, jusqu'k son dernier souffle. 

... L'âme de Victor Hugo, si haute et si 
claire, aperçue pendant quatre-vingts ans par 
les peuples, comme un phare aux aspects 
changeants, est demeurée intacte dans son 
essence. Sa force éclairante — qu'on excuse 
mon jargon — était l'amour de l'humanité. 

... A dix-neuf ans il s'écriait : 

Non, le poëte sur la terre 

Console, exilé volontaire, 

Les tristes humains dans leurs fers. 

Parmi les peuples en délire 

Il s'élance, armé de sa lyre, 

Comme Orphée au sein des enfers! 

C'était sa première ode. Orphée n'a-t-il pas 
tenu parole? Franchissons une période de dix 
ans. Relisons les Feuilles d'Automne, et nous ver- 
rons si le poète a varié. 

Je hais l'oppression d'une haine profonde. 
Aussi, lorsque j'entends dans quelque coin du 

[monde. 
Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier, 
Un peuple qu'on égorge appeler et crier . . . 

Trente-six ans plus tard les Garibaldiens 
succombent k Mentana. Leur défaite inspire 
k l'hôte de Hauteville Hoase un beau 
poème : 

. . . L'amour du genre humain se double d'une haine 
Égale au poids du joug, au froid noir de la chaîne. 
. . . Nous sommes rugissants et terribles. Pourquoi ? 
Parce que nous aimons. 

La plus grande partie de Toute la Lyre tra- 
duit cet amour doublé d'une haine. Nous 
mettrons-nous en quête d'épithètes neuves 
pour caractériser la vigueur lyrique de ces 
poèmes jusqu'ici inédits que tout le monde 
connaît maintenant : Mentana, Baudin, l'empe- 
reur à Compiè^e ? Nous n'osons. 

... Au surplus, notre but n'était pas d'il- 
lustrer de notes critiques les « beautés » de 
Toute la Lyre, mais d'indiquer en quelques 
traits l'unité de l'œuvre totale. 



REVUE DE LA CRITIQUE. 



269 



Le vieillard qiii lance ces formidables Coups 
dt clairon : 

[Trois strophes citées]. 

Ce vieillard n'a rien perdu de l'ardent en- 
thousiasme du jeune homme qui promettait 
de consoler, comme Orphée, par les chants de 
sa lyre « les tristes humains dans leurs fers ». 
Sa haine vigoureuse pour le César entoure de 
prétoriens, qui tient le peuple et la loi dans 
sa serre, n'est pas une éclosion spontanée; 
elle était en germe k l'heure oh. tombaient 
sur le sol de la patrie les inoubliables Feuilles 
d'Automne. 

Le républicain même veillait dans le poète. 
A cette même époque, k ce moment de la 
répression sanglante de juin 1852, il écrivait à 
Sainte-Beuve ces lignes prophétiques : — 
« J'espère qu'ils n'oseront pas jeter aux murs 
de Grenelle ces jeunes cervelles trop chaudes, 
mais si généreuses. Si les faiseurs d'ordre pu- 
blic essayaient d'une exécution politique et 
que quatre hommes de cœur voulussent faire 
une émeute pour sauver les victimes , je serais 
le cinquième». 

Cette pensée devait eafanter, après vingt ans 
de gestation, cette strophe fameuse des Châ- 
timents : 

Si l'on n'est plus que mille, eh bien j'en suis! Si même 
Ils ne sont plus que cent, je brave cncor Sylla. 

. . . N'avons-nous donc pas raison de croire , 
en dépit de ses détracteurs, que notre Poète, 
l'incomparable artiste qui créa tant de chefs- 
d'œuvre, le Père pitoyable aux femmes, z^xs. 
enfants, aux vaincus, a réalisé le miracle de 
rester, durant sa longue vie , un et divers ? 

— Soit, me disait un bel esprit, votre 
Victor Hugo n'était qu'un humanitaire, n'en 
parlons plus. 

— Justement, parlons-en toujours , puisque 
le droit est encore menacé par la force. 



Le Figaro. 
22 juin 1898 



André Maurjsl. 



Le voici enfin, ce volume de Victor Hugo, 
sur lequel on s'est tant disputé, en donnant 
de vingt manières différentes la composition, 
le plan et même en en contestant parfois 
l'existence ! 

En réalité cet ouvrage, qui paraît dans 
quelques jours, est tel qu'on l'avait dit au 



début, et tel que nous l'avons toujours dit 
ici même, chaque fois que nous avons eu 
l'occasion de parler des œuvres posthumes de 
Victor Hugo. 

Ce volume de vers prendra place dans 
l'œuvre du maître entre les Châtiments et 
l'Anne'e terrible, entre le Coup d'état et la 
Commune. Écrit dans le ton des Châtiments, 
ce livre poursuit implacablement les actes 
impériaux pendant dix-huit ans, stigmatise 
Baroche, pourfend Rouher, écrase Morny... 

Victor Hugo s'était bien rendu compte 
lui-même que 1870 changeait singulièrement 
la physionomie des choses; bien des événe- 
ments disparaissaient dans l'oubli, l'indiffé- 
rence ou la pitié, qui à l'heure où le poète 
frémissait, passaient pour monstrueux ou 
sublimes ! Aussi avait-il toujours dit à ses 
amis Vacquerie et Meurice : 

— hes Années funeBes ne sont plus qu'un 
livre d'histoire ou d'art. Elles ne seront plus 
comprises sous la forme où je les ai conçues : 
polémique et satire. Ce seront des documents 
et des vers! C'est ainsi qu'il faudra les pu- 
blier. 

Et c'est ainsi que M. Meurice, arrivant au 
bout de sa tâche d'éditeur des œuvres pos- 
thumes, tâche qu'il a assumée avec le dé- 
vouement le pl\is inlassable et le plus désin- 
téressé, noïis donne Ijcs Années funeSies, qui 
doivent prendre leur place, enfin, chrono- 
logiquement, dans l'œuvre du maître. 



ha Ga<^e de France. 
23 juin 1898. 



G. M. 



Les exécuteurs testamentaires de Victor 
Hugo continuent implacablement la publi- 
cation des œuvres posthumes du poète. Ils 
font paraître cette semaine hes Années funeîtes, 
un volume de poésies dont plusieurs sont 
inédites. Les autres ont paru dans Toute la 
hyre, qui n'était donc point toute la lyre, 
hélas! Elles datent de l'exil et sont de l'inspi- 
ration des Châtiments. C'est, manifestement, 
les pièces inférieures que Victor Hugo élimina. 

Que pense-t-on ajouter à sa gloire en les 
publiant aujourd'hui? N'a-t-on pas assez vu 
le poëte dans cette attitude dantesque , qu'U a 
mille fois décrite, sombre rêveur au bord des 
flots pensifs, noir songeur devant le gouffre 
énorme, etc. Ne s'cst-il pas assez indigné 



rjo 



NOTES DE L'EDITEUR. 



que les arbres poussent et que les roses fleu- 
rissent à Saint-Cloud et à Compiègne ? Sans 
aller jusqu'au scepticisme le'ger de M. de 
Vogué sur l'opération de décembre, il est 
difficile de prendre plaisir k ces vieilles invec- 
tives figées dans leur fiel. 



IjC XIX.' Siècle. 
24 juin 1898. 

Hugues Destrem. 

Jean Ajalbert prête à une grande dame, à 
propos de ces événements Esterhazy qui mê- 
lent de la honte à notre vie, ce superbe mot 
d'honnête femme : «Si Victor Hugo était là!» 
Ce qu'il penserait, ce qu'il dirait, ce qu'il 
crierait, il n'est pas malaisé de le savoir : il 
n'y a qu'à relire les Châtiments. 

Le fer appliqué par le génie sur l'épaule 
de Napoléon le Petit, ce fer est encore tout 
brûlant et graverait aisément ses initiales V. H. 
dans la chair des nouveaux forçats du crime. 

Mais les vers de Hugo, comme incrustés 
dans la peau de l'homme du Deux Décembre, 
sont devenus en quelque sorte propres à son 
forfait particulier. Le grand romantique a 
mêlé pour ainsi dire ses vers à l'histoire de 
son temps. 

Non, pour marquer à son chiffre redou- 
table le troupeau affamé d'ignominie des 
honteux et des serviles, il fallait qu'arraché 
à son repos par l'indignation, le poëte re- 
montât parmi nous, et que sa bouche de 
spectre proférât des strophes neuves, faites 
pour les circonstances de ce jour déplorable. 

Eh bien, l'impossible s'est produit : Victor 
Hugo, du fond de quelqu'une de ces îles 
sauvages où, vivant, il confrontait ses pensées 
avec l'océan, nous envoie un livre, un livre 
plein de colère, plein de mépris contre les 
distributeurs de fausse équité, contre les 
reîtres aussi dont la protection jette une ombre 
sur le drapeau. 

(Après avoir cité un passage du poème : 
Lesur^ueSj le critique termine ainsi :) 

De telles lignes se trouvent à chacune des 
pages de ces A.nnées funeSies. C'est le regain 
nourrissant que les héritiers de Victor Hugo 
ont coupé dans des champs où le grand poëte 
avait déjà fait passer sa faulx ; ce sont les épis 
dont nous aurons les mains remplies, cepen- 
dant que nous irons, soumis, nous, à notre 



conscience, en chantant les vers merveilleux 
que je trouve dans la pièce intitulée Lesuraues. 

La Revue des Revues. 
15 juillet 1898. 

[Non signé.] 

Il y a longtemps déjà qu'étaient annoncées 
hes Années funeBes de Victor Hugo. On 
savait qu'au moment de la publication des 
Châtiments j certaines pièces avaient été dis- 
traites du volume et devaient voir le jour 
plus tard. Ce jour est venu et la nouvelle 
œuvre posthume du maître nous est donnée 
dans le même rayonnement superbe que ses 
aînées. 

Les poèmes qui composent L« Anne'es 
funeBes portent des dates variant entre 1852 et 
1870. Dans sa thébaïde d'Hauteville house, 
Victor Hugo n'a point désarmé. Sa colère est 
restée aussi violente, son anathème aussi 
terrible qu'au lendemain même du jour où la 
République a été assassinée par l'homme de 
Décembre. Sa haine ne s'est pas atténuée, ni 
contre Bonaparte, ni contre ses auxiliaires. 
La corde d'airain que le poëte a ajoutée à sa 
lyre résonne avec la même ampleur et la 
même magnificence d'images. 

Cette persistance de la colère, sur laquelle 
le temps n'a pas eu plus de prise que l'in- 
cessante escalade des flots n'en a eu sur les 
âpres rochers de Guernesey, elle est expliquée 
par cet irréductible amour de la justice qui 
enflammait le poëte. Les mitraillades du 
boulevard Montmartre, les déportations en 
masse, les trahisons des grands et l'avilisse- 
ment des petits, tout cela le révolte moins 
peut-être que le faux serment de Décembre 
et les parodies de justice des commissions 
mixtes. Une des plus admirables pièces du 
volume, la plus admirable peut-être, s'appelle 
Lf Procès Lesuraues. L'erreur judiciaire patente, 
évidente, avouée, mais jamais réparée, le 
supplice immérité de l'innocent, l'inexpli- 
cable entêtement de la magistrature à ne 
point reconnaître qu'elle s'est trompée, le 
consentement des foules à cet abaissement de 
la justice devant le juge, Victor Hugo dit 
tout cela en vers d'une merveilleuse violence 
et d'une incomparable majesté. 

(Après avoir cité deux longs extraits de ce 
poème, le critique conclut :) 

De pareils vers ne s'analysent pas, ne se 



REVUE DE LA CRITIQUE. 



271 



commentent pas, ne s'expliquent pas; ils 
rayonnent de leur sublime beauté intérieure, 
et c'est une bien enviable gloire pour la 
France que de pouvoir, à une heure comme 
celle où nous vivons, apporter au monde ce 
splendide jojau de poésie. 



ht Mercure de France. 
Septembre 1898. 

Pierre Quill.\rd. 

Ah Jove principium! Chaque fois qu'une 
œuvre nouvelle de Victor Hugo est divulguée, 
elle justifie l'admiration presque aveugle que 
lui ont vouée les poètes et donne raison à 
leur ferveur envers lui. L'heure était parti- 
culièrement propice pour publier ces poèmes 
contemporains des Cbâtiments, Jamais en notre 
langue, même chez d'Aubigné, l'invective 
ne se haussa à un tel ton lyrique; l'injure 
brutale, le calembour grandiose, les coups 
de canne et les coups de botte, les acrobaties 
formidables et sinistres, virtuosité de la haine 
frappant l'ennemi avec ses armes discour- 
toises, seraient simples jeux de pamphlétaire; 
mais ici les Euménides mêmes hurlent dans 
les strophes, et, selon son vœu, le poëte 
n'est plus 

qu'un aspect irrité. 

Une apparition d'ombre et de vérité ! 



L4S Annales politiques et littéraires. 
3 juillet 1898. 

Adolphe Brisson. 

... A l'examiner sans parti pris et au point 
de vue psychologique, on ne peut nier que 
la valeur des Années funefies ne soit un mou- 
vement d'exaltation personnelle. 

... Il commence par engager un dialogue 
avec l'Océan ; et l'on devine qu'il ne se juge 
pas indigne d'un tel interlocuteur, étant lui- 
même un autre Océan. 

. . . Quelques pièces des Années funeStes 
compteront parmi les plus achevées que le 
poète ait écrites. Elle correspondent à sa ma- 
turité. Il était, dans son aire de Guernesey, 
en possession de ses qualités les plus brillantes. 

Son cerveau bouillonnait d'idées, et, à au- 



cune époque, il ne fut plus complètement 
maître de sa langue. Son vers n'est plus celui 
des Feuilles d'Automne; il a acquis une sou- 
plesse qui tient du prodige, il ignore la dif- 
ficulté, il se joue parmi les rimes rares et les 
hardiesses de syntaxe, et toujours il garde 
cette correction et le respect des traditions par 
où il se rattache aux classiques. 

... Sans doute, il n'échappe pas aux dé- 
fauts de sa manière. Il est démesure. Il pense 
par images, et les images qu'il accumule 
donnent la sensation du chaos ; elles sont trop 
nombreuses et gigantesques. Mais quelle lu- 
xuriance dans leur floraison ! Elles font songer, 
tant elles sont drues et colorées, à quelque 
végétation tropicale. Il en sort des parfums, 
des chants, des murmures, des gazouillis 
d'oiseavix, des rugissements de fauves. 

... Le poète n'est pas un ennemi sournois , 
il hurle son outrage, il le lance noblement à 
la tète de son adversaire, il l'injurie à la façon 
des héros d'Homère. Parfois, il a recours à 
l'ironie. Et ce n'est plus l'ironie discrète d'un 
Renan, d'un Anatole France ou d'un Jtiles 
Lemaître; celle d'Hugo est colossale. On 
dirait d'un cyclope badinant après boire et 
ouvrant sa bouche large d'une aune, d'où 
le rire s'échappe avec le fracas d'un torrent 
dans la montagne. Un modèle dans ce genre 
me paraît être le morceau intitulé Amn'atie. 
L'empereur a rapporté les lois de proscrip- 
tion. La France rouvre sa porte à tous ses 
enfants. Cette clémence jette le poète dans un 
état de rage inexprimable; son sang bouil- 
lonne; et il prête ce discours au souverain, 
dont il repousse la mansuétude : 

(Citation presque complète de : Amuètie). 

A ces detix notes, l'invective et le sar- 
casme, il convient d'en ajouter une troisième. 
Il arrive que Victor Hugo s'arrête de flétrir 
et de railler et qu'il est soulevé par quelque 
grand élan d'espérance en l'avenir. Alors il 
parvient à l'extrême hmite de l'éloquence. Le 
souvenir de la mort de Baudin lui arrache 



ces accents : 



(Citation des 18 derniers vers de : Baudin). 

Ces vers sont simplement subhmes. Ils 
montrent que Victor Hugo possédait, en vé- 
rité, les plus hautes facultés de l'âme hu- 
maine et que toutes les cordes de la lyre, sans 
en excepter une seule, vibraient sovu ses 
doigts. 



rji 



NOTES DE L'EDITEUR. 



III 



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE. 



Lxs Années funelies, — Édition définitive 
d'après les documents originaux. Paris, 
J. Hetzel et C'*, rue Jacob, n° i8; Société 
française d'éditions d'art, L. Henrj Maj, rue 
Saint-Benoît, n"' 9 et 11. (Librairie-Impri- 
merie réunies, rue Saint-Benoît, n° 7.) Edi- 
tion originale [s. d.] (juin 1898). In-i8, cou- 
verture imprimée. Prix : 2 francs. 

LiCS Années funeltes. — Paris, librairie de 
Victor Hugo illustré, rue Thérèse, n° 13. 
Grand in-8° illustré, frontispice et trois gra- 
vures hors texte. [S. d.] (1898). A paru d'abord 
en huit livraisons à 10 centimes; l'ouvrage 
complet : i fr. 50; puis réuni à L,a fin de 
Satan et Dieu. 

Les Années funefîes. — Œuvres posthumes 
de Victor Hugo. Edition définitive d'après les 
documents originaux. Paris, librairie Hetzel 
et C" et librairie H. May. (Imprimerie Mot- 



teroz). In-i8, couverture imprimée. Enregis- 
trée dans la Bibliographie de la France du 
7 janvier 1899. 

jL« Années funelîes. — Édition à 25 cen- 
times le volume. Paris, Jules RoufF et C", 
cloître Saint-Honoré. Trois volumes in-32. 
Avril 1902. 

L,es Années fnnelies... — Paris, Nelson, 
éditeurs, rue Saint-Jacques, n° 189 et à 
Londres, Edimbourg et New- York. In-12, 
couverture illustrée. Août 1913. A paru avec 
V Année terrible. Prix : i fr. 25. 

L« Années funeHes... — Edition de l'Im- 
primerie nationale. Paris, Paul Ollendorff. 
Albin Michel, éditeur, rue Huyghens, n° 22. 
Grand in-8° illustré, couverture imprimée, 
1940. 



IV 



NOTICE ICONOGRAPHIQUE, 



1898 [s. d.]. Édition de Victor Hugo illus- 
tré. — Frontispice (Paul Merwart), trois 
compositions hors texte par Louis-Edouard 
Fournier, M. Abran, Paul Merwart, et trois 



compositions dans le texte par F. Lix, Louis- 
Edouard Fournier et Paul Merwart, gravées 
par H. Baude, MoUer, F. MéauJle. 



;13 



ILLUSTRATION DES ŒUVRES 



REPRODUCTIONS ET DOCUMENTS 



POESIE. — XIV. 



larmiasaiB 



Knmox DKFivrrivF d'aprës des dociiufats ORifiixAJ.x 



VICTOR HUGO 




LES 



ANNÉES FUNESTES 



1852-1870 




PARIS 



J. HKTZEL .i- C- 

18, Bue Jacob. 



SOC. FR. D'ÉDITIONS DaRT 

L. -HENRY May 

Rue Sainl-Benoii, 9 et 11. 



Couverture de l'Edition originale. 



275 





% ^4 




CSC 




AuBis. — Composition de M. Abran. 



277 



18. 



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' d 1er) A^wri iéd^yt— 'ia^r>^ (^ ^#)4^t.^, 

Fac-similé du manuscrit. (Voir page 17.) 
279 







Fac-similé du manuscrit. (Voir page 40.) 



281 



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Fac-similé du manuscrit. (Voir page 175.) 

283 



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TABLE. 



Pages. 

Avertissement de l'Éditeur 9 

I. J'ai dit a l'oceas : — Salvt! il 

*II. J'appu£Vb mos oxeille a ulavels mon cachot 13 

in. Us PEOTLE ÉTAIT DEBOUT, ET CE PEUPLE ÉTAIT GXAND I 4 

IV. C^AR. 17 

V. Ecrit stm un exemplaire de la vie d'Apollonius de Tyane 19 

VI. Écrit sur un exemplaire des ChAtimests 21 

Vn. Les Châtiments 23 

Vni. Eb bies, alloss! mestast, pillasTj volant j bboyast 29 

IX. Triomphe. Pas de bkvme es ce splesdide azub. 3 ^ 

X. TeSEZj mon PtÉSIDENIj JE "VOUS LE DIS d' APLOMB 34 

XI. Bord de la mer 3^ 

Xn. Le tirepoint 38 

*XIII. Entendu dans le cœl 40 

XIV. J'ÉTAIS DANS UNE EGUSE ET j'eSTENDIS VN HOMME 45 

XV. lu NOUS XAILLENT, DISANT : — CeS GENS, EN ZfEKITÈ 46 

XVL Les pkètres des faux dieux jouant lejus comédies 47 

XVn. "Vous n'avez pas pris garde au peuple £UB NOUS sommes 5*-* 

XVin. ^UAND , DES TB.OUS À SES MAINS j DES TB.OUS A SES PIEDS FB.0IDS J I 

XIX. Sa conscience 53 

XX. Des KBM0BJ3S? Lui ! Poub£Eoi? J^i/a-t-il paît? 55 

XXI. Le xial du pats 58 

XXn. Je suis de ceux £UIj sûbj du progies, l'Ame ouferte • . • 60 

XXin. Tout est bien. Honte et gloikb. On encaisse des sommes 61 

XXIV. Uous êtes juche, heureux, souriant, point AUSTERE 62 

XXV. Un président 63 

XXVI. A UN ennemi inconscient 66 

XXVn. Est-ce mon siècle . ou bien le -vent? J'ai le frisson 67 

XXVTn. 'Venez nous voir dans l'asile 7^ 

XXIX. En conseil 73 

XXX. Je ne désire pas la mort de Bonapaxte 75 

XXXI. L'empereur a Compœgne 76 

XXXII. Amnistie 81 

POésiE. — XIV. 19 



286 TABLE. 

XXXIII. En plein dix-neuviÈme siècle 85 

XXXIV. Approbation des prêtres 91 

XXXV. ^Qu^ÈTES-VOVS ? Tu LE -VOIS À NOTKE KOBE. — ^QjJOI? 94 

XXXVI. Pour le prêtre il est saint , pour le juge il est juste 96 

XXXVII. Pour l'écrivain vénal il est un dur moment 98 

XXXVIII. .^U^'JL VIENNE DES CO^^UINS SUR LA HONTE £U'ON SEME 99 

XXXIX. Z^OUS LE TROUVEZ BONj SOIT. Moi_, JE SUIS TRISTE. HÉlAS ! lOO 

XL. Je serais très content si j'étais Bonaparte loi 

XLI. Apres sei2e ans 102 

XLII. Baudin 106 

XLIII. Cet être est si petit qu'il est presque invisible iio 

*XLIV. Toi qui derrière moi vantes la guillotine 112 

XLV. Lesurques 113 

XL VI. Deux arrêts ont été rendus ce mois-ci i^J 

XLVII. En 1869 127 

XLVIII. On est ce personnage étrange j fait d'acier 129 

XLIX. Au dessert 132 

L. Aubin 153 

^^- ^^UANT A PARIS j ton POING l'ÉTREINT, GrÂCE AUX BATISSES 13^ 

LU. Misère 130 

LUI. C'est bien, buvez j mangez, rampez, courbez la tbte 14'' 

LIV. DÉPART et retour des régiments 143 

LV. Et voila dix-sept ans bientôt qu'ils sont À table.'. I45 

LVI. Epizootie dans les hommes de décembre 147 

LVII. Le sénateur peut être un valet j le flaminb I49 

LVIII. 2 janvier 1870 150 

LIX. Ou vous êtes naïf ou vous êtes subtil 153 

LX. On me dit : courez donc sur Pierre Bonaparte 1)5 

LXI. Honnête homme, c'est bien, tu souffres, sois content ïjo 

LXII. L'empire atroce avorte en empire plaintif ^57 

LXni. Coups de clairon ^5° 



NOTES DE CETTE EDITION, 



Notes explicatives 183 

I. Le Manuscrit 183 

II. "Variantes et vers inédits 203 

III. Ébauches et fragments 248 



TABLE. 287 

Notes de l'Editeur 261 

I. Historique 261 

IL Revue de la Critique 265 

m. Notice bibliographique 272 

IV. Notice iconographique 272 

Illustration des Œuvres. — Reproductions et documents 273 

Couverture de l'édition originale. — Ajihin (M. Abran). 

Trois fac-similés : Casar. — Fxtendu dam le ciel. — Coups de clairon. 



>9- 



DERNIERE GERBE 



AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR. 



Si Ton compare l'édition originale de Dernière Gerbe et 
celle-ci, on trouvera des différences que nous croyons utile 
d'expliquer. 

Nous avons dû supprimer les divisions : A.vant l'exil, Vendant 
l'exil. Depuis l'exil, divisions factices établies pour la présen- 
tation du volume en 1902, mais que ne justifie pas l'aspect du 
manuscrit, l'écriture de certaines poésies non datées ne cor- 
respondant pas à la période désignée. 

Nous avons rétabli le texte intégral partout où des coupures 
avaient été pratiquées; en revanche, nous avons respecté les 
lacunes présentées par le manuscrit, soit au début, soit à la 
fin, soit même au milieu d'une poésie. Ne vaut-il pas mieux, 
dans cette édition documentaire, laisser au texte son véritable 
aspect.'^ La table même de ce volume déroutera peut-être le 
lecteur de l'édition originale, car bien des pièces ont été 
privées ici de leur titre fictif. 

Six poésies figurant dans d'autres volumes ont été retirées 
de celui-ci, ce sont : 

SwEDENhOKQ. — Le NaUFKAGÉ. — DIALOGUE AVEC L'ESPRIT 

qu'on trouvera dans cette édition au Reliquat et au texte de 
Dieu,- 

Oh! l'amouk est pafœil aux pejlles de rosée : variante d'une 
pièce publiée dans Toute la Lyre : Uok-tu, mon ange, il faut 
accepter nos douleurs. 

A. une Ame j^ui ne y aperçoit pas s^'elle est une^femme : 
Chansons des Kues et des Bois (Reliquat); 



292 DERNIÈRE GERBE. 

La cité décrépite, publiée sans titre dans Toute la Lyre; 

Et toute la division : Scènes et Dialogues que nous avons 
restituée au Théâtre en Uherté. 

Enfin, puisant dans les nombreux vers destinés à former 
le dernier volume inédit : Océan, nous avons enrichi cette 
édition de soixante-quinze poésies, et soixante-quinze pensées 
nouvelles sont venues grossir le Tas de Pierres. 



BILLET A CHARLES NODIER O. 



Je l'ai lu, ton beau poëme. 

Tes sept châteaux de Bohême, 

C'est un legs rare et suprême 

Que tu tiens, en fils pieux, 

D'Yorick qui l'eut de son père 

Rabelais, bâtard d'Homère, 

Lequel était fils des Dieux. 

C'est là, Nodier, ta famille. 

Moi, j'édifie en Castille 

Une bien firêle bastille 

Que bientôt fera plier 

Le peuple au front de bélier. 

Mais quHernam tienne ou croule ! 

Qu'importe à tes sept donjons 

Qu'en vain viendront battre en foule 

Maintes ailes de pigeons! 

Ils vivront. Leur garde est forte. 

Ta gloire veille à leur porte. 



'*' En 1829 (octobre) on commençait à répéter Hernani au Théâtre-Français. 
Charles Nodier publia le Roi de Bohême et ses sept châteaux et m'envoya le livre. Je lui 
répondis par ce billet. [Note de 'Viâor Hugt.) 



294 



DERNIERE GERBE. 

Quoi donc! il me vient de toi. 
Ce livre charmant que j'aime! 
Quoi! sept châteaux de Bohême! 
Don de poëte ou de roi! 
En échange t'oflrirai-je 
Ma tour qu'un parterre assiège? 
Hélas, pour tes sept châteaux 
Qui du front de leurs coteaux 
Dominent sur la campagne. 
Moi, dont Jodelle est l'aïeul. 
Je ne t'en promets qu'un seul. 
Encore est-il en Espagne! 



II 



Ami, tu m*es présent en cette solitude. 

Quand le ciel, mon problème, et l'homme, mon étude, 

Quand le travail, ce maître auguste et sérieux. 

Quand les songes sereins, profonds, impérieux. 

Qui tiennent jour et nuit ma pensée en extase. 

Me laissent, dans cette ombre où Dieu souffle et m'embrase. 

Un instant dont je puis faire ce que je veux. 

Je me tourne vers toi, penseur aux blancs cheveux. 

Vers toi, l'homme qu'on aime et l'homme qu'on révère, 

Poëte souriant, historien sévère! 

Je repasse, bonheur pourtant bien incomplet. 

Par tous les doux sentiers d'un souvenir qui plaît. 

Ton Henri, — ton fils Pierre ami de mon fils Charles, 

— Et ta femme, — ange heureux qui rêve quand tu parles. 

Je me rappelle tout : ton salon, tes discours. 

Et nos longs entretiens qui font les soirs si courts. 

Ton vénérable amour que jamais rien n'émousse 

Pour toute belle chose et toute chose douce ! 

Maint poëme charmant que nous disait ta voix 

M'apparaît. . . — Mon esprit, admirant à la fois 

Tant de jours sur ton front, tant de grâce en ton style. 

Croit voir un patriarche au milieu d'une idylle ! 

Ainsi tu n'es jamais loin de mon âme, et puis 
Tout me parle de toi dans ces champs où je suisj 



296 DERNIÈRE GERBE. 

Je compare, en mon cœur que ton ombre accompagne. 

Ta verte poésie et la fraîche campagne; 

Je t'évoque partout; il me semble souvent 

Que je vais te trouver dans quelque coin rêvant. 

Et que, dans le bois sombre ouvrant ses ailes blanches. 

Ton vers jeune et vivant chante au milieu des branches. 

Je m'attends à te voir sous un arbre endormi. 

Je dis : où donc est-il? et je m'écrie : — Ami, 

Que tu sois dans les champs, que tu sois à la ville. 

Salut! bois un lait pur, bénis Dieu, lis Virgile! 

Que le ciel rayonnant, où Dieu met sa clarté. 

Te verse au cœur la joie et la sérénité! 

Qu'il fasse à tout passant ta^ demeure sacrée! 

Qu'autour de ta vieillesse aimable et vénérée. 

Il accroisse, tenant tout ce qu'il t'a promis. 

Ta famille d'enfants, ta famille d'amis! 

Que le sourire heureux te soit toujours facile! 

Doux vieillard! noble esprit! sage tendre et tranquille! 



III 



«Le Hart2 est un pays de frênes et d*érables; 
Nous chassions devant nous un tas de misérables. 
En guenilles, fuyant à travers les halliers; 
Hommes, femmes, enfants; n'ayant pas de souliers. 
Nous étions sans pitié pour les pieds nus des autres; 
En guerre on dit : Chacun ses haiUons, vous les vôtres. 
Moi les miens ; on est peu sensible, on a raison. 
Et pour faire sa soupe on brûle une maison. 

«Pensif, je constatais ces mœurs, sans trop m'y plaire. 

On n'a pas de scrupule, on n'a pas de colère. 

On sent qu'on est victime, on est des meurtriers. 

On chante, on a la joie étrange des guerriers; 

Et les choses qu'on fait, dans le sang et les flammes. 

Sont illustres j sinon elles seraient infâmes» (^). 



*'' Cette poésie, dont le manuscrit est pareil à celui du Cimetière lEylau [Ugende 
des Siècles) , est aussi un <rR.écit de mon oncle Louis j>. (Note de l'Éditeur.) 



298 DERNIÈRE GERBE, 



IV 



A l'heure où je t'écris, je suis dans un village. 

Le soleil brille j octobre a jauni le feuillage} 

Je vois là-bas les toits d'un charmant vieux château. 

Force rouges pommiers couronnent le coteau, 

Si chargés qu'on soutient par des fourches leurs branches. 

Mon hôtesse est coiffée à la mode d'Avranches 

D'un immense bonnet qui lui tombe aux talons. 

Dans la cuisine où luit^le cuivre des poêlons 

Bout un vaste chaudron tout rempli d'herbe verte. 

Et, passant au grand trot devant ma porte ouverte. 

Un petit paysan rit sur un grand cheval. 

Le château fut bâti pour Anne de Laval 

Par le beau roi François premier. Dans les mansardes 

Les vieilles font sécher au vent d'affreuses hardes. 

Sur la coUine où mène un sentier dans les prés. 

On aperçoit parmi les branchages pourprés 

Un pauvre vieux clocher qui tousse et s'époumonne 

A convier au prêche Alain, Claude et Simone. 



vw 



Yo'icï que la saison décline. 
L'ombre grandit, Tazur décroît. 
Le vent fraîchit sur la colline. 
L'oiseau frissonne, l'herbe a froid. 

Août contre septembre lutte; 
L'océan n'a plus d'alcyon; 
Chaque jour perd une minute. 
Chaque aurore pleure un rayon. 

La mouche, comme prise au piège. 
Est immobile à mon plafond; 
Et comme un blanc flocon de neige. 
Petit à petit, l'été fond. 



^'' Inédit. Carnet 1861. 



300 DERNIERE GERBE. 



VI 



PAYSAGE. 



Des halliers, des tournants, des rochers et des chênes. 
Quelques coteaux pierreux donnant de maigres vins; 
Chaume, ardoises, hameaux tordus par les ravins. 
Et des toits écaillés sur des maisons velues. 
Des bibles en latin difficilement lues 
Courbent autour du feu les fronts des vieilles gens. 
Et, derrière la vitre aux losanges changeants. 
Le soir, on aperçoit sous le plafond rougeâtre 
Leurs groupes éclairés confusément par l'âtre^^l 



(') Carnet, 1862. 



VII 



EN MAI. 



Une sorte de verve étrange, point muette. 

Point sourde, éclate et fait du printemps un poëte; 

Tout parle et tout écoute et tout aime à la fois; 

Et l'antre est une bouche et la source une voix; 

L'oiseau regarde ému l'oiselle intimidée. 

Et dit : Si je faisais un nid? c'est une idée! 

Comme rêve un songeur le front sur l'oreiller, 

La nature se sent en train de travailler. 

Bégaie un idéal dans ses noirs dialogues. 

Fait des strophes qui sont les chênes, des églogues 

Qui sont les amandiers et les lilas en fleur. 

Et se laisse railler par le merle siffleur; 

Il lui vient à l'esprit des nouveautés superbes; 

Elle mêle la folle avoine aux grandes herbes; 

Son poëme est la plaine où paissent les troupeaux; 

Savante, elle n'a pas de trêve et de repos 

Jusqu'à ce qu'elle accouple et combine et confonde 

L'encens et le poison dans la sève profonde; 

De la nuit monstrueuse elle tire le jour; 

Souvent avec la haine elle fait de l'amour; 

Elle a la fièvre et crée ainsi qu'un sombre artiste; 

Tout ce que la broussaille a d'hostile et de triste. 



POESIE. — irv. 



302 DERNIERE GERBE. 

Le buisson hérissé, le steppe, le maquis. 

Se condense, ô mystère, en un chef-d'œuvre exquis 

Que l'épine complète et que le ciel arrose; 

Et l'inspiration des ronces, c'est la rose. 



21 janvier 1877. 



VIII 



Je m'arrêtai. C'était un ravin très étroit 

Avec des toits au fond sur qui le lierre croît. 

Tu sais, j'aime beaucoup ces choses : une ferme 

Où se meut tout un monde et qu'un vieux mur enferme , 

Des vaches dans un pré, l'herbe haute, un ruisseau. 

Un dogue sérieux allongeant le museau. 

Des enfants dans du pain mordant à pleines joues. 

Des poules; me voilà content. De vieilles roues 

Dans un coin. Qu'un bouvier siffle et qu'un arbre au vent 

Tremble, et je reste là jusqu'à la nuit, rêvant. 

Une eau vive courait, et des fleurs sur la berge 

Brillaient, et je disais : — Si c'était une auberge. 

Comme j'y logerais ! comme j'y mangerais 

Du pain bis, de la soupe aux choux, et des œufs frais! 

Dans cette basse-cour quelles charmantes fêtes! 

Comme je passerais mes jours avec ces bêtes! 

Comme je me ferais de Su2on Atala! 

Comme je causerais avec ce gros chien-là! 



304 DERNIÈRE GERBE. 



IXW 



Jadis, adolescent, faisant mes premiers vers. 

Sachant à peine encor, dans cette étrange escrime. 

Parer les coups que porte à la raison la rime. 

Dans mes vagissements croyant voir des travaux. 

J'étais, ô fol enfant, avide de bravos. 

De bruits et de rumeur et goulu de fumée 5 

Je me disais, rêvant succès et renommée : 

— Qu'est-ce que c'est qu'un nom qui n'a pas retenti? 

J'étais triste et pensif; j'avais pris le parti 

De bouder le destin et de rester maussade 

Jusqu'à ce que je visse au loin quelque façade 

De Panthéon sortir de l'ombre exprès pour moi. 

Les femmes prononcer mon nom avec émoi, 

La gloire à l'horizon poindre, et que j'aperçusse 

Ma statuette en plâtre à la vitre de Susse ^l 



t'' Inédit. — ''^ Aujourd'hui, je suis altéré de calme et de tombeau. (Note de 
Uictor Hugo.) 



X(*) 



Dans les cités que troublent 

Tant de chars se heurtant, et tant de noirs débats. 

Où rampent, pleins d'orgueil, tous les sentiments bas. 

Où tout est fiel, dédain, querelle, envie- infâme. 

J'étouffe, et, tu le sais, à chaque instant, mon âme 

Qui languit sans amour comme un cygne sans eau. 

Ouvre son aile et veut s'enfuir comme l'oiseau. 

Comment n'aurais-je pas jusqu'au fond de moi-même 

Ces aspirations vers votre paix suprême, 

déserts! ô vallons! quand, fatigué de bruit. 

Je médite, appuyé sur mon hvre la nuit. 

Et que, dans mon esprit, je compare et j'oppose 

A la foule orageuse, à la ville morose. 

Aux hommes durs, amers, haineux, âpres, méchants, 

La profonde douceur des forêts et des champs ! 



t'> Inédit. 



3o6 DERNIÈRE GERBE. 



XI 



NUIT TOMBANTE. 



Une forge là-bas flamboie au pied des monts. 
Vois ces deux forgerons que le feu montre et voile. 
Le fer rouge étincelle. On dirait deux démons 
A grands coups de marteaux écrasant une étoile. 

Que forgent-ils donc là, ces deux sombres forgeurs? 
Font-ils une charrue ou font-ils une épée? 
Leur enclume sonore incessamment frappée 
Fait sur la route au loin rêver les voyageurs. 

Glaive ou soc, ce qu'ils font est l'œuvre de Dieu même. 
Que ce soit l'humble fer ou l'acier belliqueux, 
L'oiseau chante autour d'eux, l'eau palpite, l'ombre aime, 
La nature profonde est en paix avec eux. 

31 octobre 1840. — Route d'Epernay à Château-Thierrj. 



XII 



Je ne vois, du sommet de la dune où je suis. 

Qu'un maigre filet d'eau sous les branches d'un aulne. 

Et le fond d'un ravin brûlé, torride et jaune. 

Fort triste, et qu'on dirait de soleil accablé. 

J'aperçois à mi-côte un chariot de blé 

Tiré par trois chevaux à la pauvre crinière. 

Qui monte lentement, cahoté par l'omière. 

Penchant à droite, à gauche à demi soulevé. 

Si chargé que les brins traînent sur le pavé. 

Et, comme une chouette au trou d'une muraille. 

Une tête de vieille apparaît dans la paille (*). 



f'> Carnet, 1862. 



3o8 DERNIÈRE GERBE. 



XIII 



Sur les cloches d'airain qui frissonnent toujours. 
Sur les beffrois plaintifs qui dorment dans les tours, 
La nuit n'a pas encor frappé la douzième heure. 
Mais son aile déjà s'approche et les effleure. 

— Baoum! — Chut! voici le premier coup. — Baoum! — Deux. 

J'ai vu passer dans l'air comme un masque hideux. 

Trois. — Quatre. — Pas un astre au ciel. — Cinq. — Sur ma table 

Pour conjurer cette heure étrange et redoutable 

J'ai des charmes écrits en hébreu. — Six. — Je vois 

Une vague lueur glisser le long des toits. 

Sept. — Huit. — Neuf. — Dix. — J'entends l'archet d'un bal dans l'ombre. 

Son gai frémissement meurt en grincement sombre. 

Onze. — Une porte au loin se ferme en ce moment. 

Douze. — Le dernier coup! Il tinte lentement. 

Puis il tremble et s'éteint dans le clocher qui râle. . . 

Minuit. — Puis tout se tait. L'ombre est plus sépulcrale. 

On dirait qu'un linceul sur la ville est tombé. 



XIV 



Je ne demande pas autre chose aux forêts 
Que de faire silence autour des antres frais 
Et de ne pas troubler la chanson des fauvettes. 
Je veux entendre aller et venir les navettes 
De Pan, noir tisserand que nous entrevoyons 
Et qui file, en tordant l'eau, le vent, les rayons. 
Ce grand réseau, la vie, immense et sombre toile 
Où brille et tremble en bas la fleur, en haut l'étoile. 



3IO DERNIÈRE GERBE. 



XV(^) 



En plein midi, quand l'astre est à plomb sur nos têtes, 

On se sent la sueur, tiède, perler au front; 

Les heures, groupe las, ne dansent plus en rond; 

Tout fait la sieste; on veut la grotte, on cherche l'arbre; 

La fleur se penche et dort; et les nymphes de marbre 

Elles-mêmes ont chaud dans les parcs assombris 

Quand l'ombre de leurs seins descend vers leurs nombrils. 



(''Inédit. 



XVI 



Les bois, les monts, les prés, ont pour notre pauvre âme 

Un étrange pouvoir de mise en liberté. 

O matin, triomphante et sereine clarté! 

Délivrance de l'aube et du jour qui se lève! 

Évanouissement subit de tout le rêve ! 

Comme les vils soucis de la terre s'en vont! 

Comme on devient un être ineffeble et profond! 

Comme on quitte sa peau de souf&ance et de haine ! 

Dieu bon! comme on sent bien son aile et peu sa chaîne! 

On ne se souvient plus que quelqu'un est proscrit; 

Les Te Deum chantés par Satan qui sourit, 

La splendeur du méchant heureux que l'un attise 

Avec sa lâcheté, l'autre avec sa bêtise. 

Le bien, songe avorté, le mal, fait accompli. 

Oh! comme tout cela n'est plus qu'un tas d'oubli. 

Comme on n'a plus dans l'âme une place meurtrie. 

Comme rien n'est exil, comme tout est patrie. 

Dès qu'on s'en est allé se promener aux champs. 

Parmi les fleurs, au fond des rayons et des chants. 

Dans la nature immense, étoilée, embrasée. 

Et sitôt qu'on a mis les pieds dans la rosée! 

Scrk, 30 mai. La Coupée, 8 h. 1/2 du matin^'^ 
''' Carnet, 1859. 



312 DERNIÈRE GERBE 



XVII 



Après avoir souffert, après avoir vécu. 

Tranquille, et du néant de l'homme convaincu. 

Tu dis : je ne sais rien! — Et je te félicite, 

O lutteur, ô penseur, de cette réussite. 

Maintenant, sans regret, sans désir, humblement. 

Bienveillant pour la nuit et pour l'aveuglement. 

Tu médites, vibrant au vent comme une lyre 5 

Tu savoures ra2ur, le jour, l'astre ^ et sans lire 

Les papyrus hébreux, grecs, arabes, indous. 

Tu regardes le ciel mystérieux et doux 5 

Et par l'immensité ton âme est dilatée 

Au point d'emplir de flamme et d'aube un monde athée. 

Tes jardins sentent bon, et sont tout chevelus 

De lierres, de jasmins et de convoi vulus 5 

Mai fleurit tes lilas, août mûrit tes pommes 5 

Et, pendant que le tas tumultueux des hommes 

Crie : abattons! tuons! exterminons! broyons! 

Toi, parmi les parfums et parmi les rayons. 

Voilà que tu finis et que tu te reposes. 

Vieux, dans une masure, et, sage, dans les roses. 



XVIII 



MON JARDIN 



Dans le gazon qu'au sud abrite un vert rideau. 
On voit, des deux côtés d'une humble flaque d'eau 
Où nagent des poissons d'or et de chrysoprase. 
Deux aloès qui font très bien dans une phrase 5 
Le bassin luit dans l'herbe, et semble, à ciel ouvert. 
Un miroir de cristal bordé de velours vert; 
Un lierre maigre j rate un effet de broussaille; 
Et, bric-à-brac venu d'Anet ou de Versaille, 
Pris à l'antre galant de quelque nymphe Écho, 
Un vase en terre cuite, en style rococo. 
Dans l'eau qui tremble avec de confuses cadences. 
Mire les deux serpents qui lui tiennent lieu d'anses. 
Et qui jadis voyaient danser dans leur réduit 
Les marquises le jour, les dryades la nuit. 



314 DERNIERE GERBE. 



XIXO) 



Un rayon de soleil! une bête à bon Dieu! 

Oh oui, je te comprends, printemps, tu m'insinues 
Que c'est le mois des fleurs, des bois, des gorges nues. 
Des billets doux ornés d'un cœur d'où sort du feu, 
Et que je pourrais voir en me penchant un peu. 
Si jusqu'au bord du toit mon regard se hasarde, 
Marguerite en chemise au fond de sa mansarde. 
Mois de Maïa! Lilas, parfums, ruisseaux, bosquets, 
Marquises regardant en dessous leurs laquais ! 
Les êtres sont poussés au péché par les choses ; 
Oh! la douce saison que la saison des roses! 

L'homme s'écrie : Amour! et l'âne dit : hi han! 
Au temps jadis, au temps du bel Esplandian, 
Pour être en ce moment visité dans mon bouge 
Par Garlinde, j'aurais mordu dans du fer rouge. 
J'eusse été frénétique autour des voluptés. 
J'aurais eu faim et soif de toutes les beautés. 
Pour la belle Euriante ou la belle Fosseuse, 
J'aurais au coin des murs cogné ma boite osseuse. 
Je me serais tué, je me serais damné; 
Aujourd'hui, peuh! la femme! aujourd'hui j'ai dmé. 



(') Inédit. 



UN KAYON DE SOLEIL... 315 

Je resterais plus froid qu'Abeilard, le vrai sage. 

Lors même que Brahma viendrait dans son nuage 

M'apporter sur un lit en acajou tout neuf 

Berthe aux grands pieds avec Junon aux yeux de bœuf! 

Je suis Platon au lieu d'être un drôle robuste. 

Je tourne au marbre blanc et je deviens un buste. 

C'est beau, mais assommant; c'est fort original. 

Mais très fastidieux. Nodier à l'Arsenal 

M'eût juché sur un cippe entre deux bouquins jaunes. 

Que Su2on dans les prés dorme à l'ombre des aulnes, 

Qu'Anna, qui ravirait un faune au pied fourchu. 

Fasse en penchant la tête entr'ouvrir son fichu. 

Je n'en profite pas. Je reste comme un terme. 

Avril ne me fait pas frissonner l'épiderme. 

A la barbe du mois de mai, je suis un sot. 

Lise offre le duel, mais j'évite l'assaut. 

Le soir, sur mon grabat, en bâillant comme une huître. 

Je m'étends sans daigner regarder par ma vitre 

Si Vénus monte au ciel et Gretchen dans son lit. 



3l6 . DERNIÈRE GERBE. 



XX 



Charle, il faut quitter l'ode et descendre à l'épître; 

On passe en vieillissant du trépied au pupitre; 

Le feuillet sibyllin s'envole, et dans la main, 

O misère, vous laisse un blême parchemin 

Que la strophe, sirène, ondine, muse, aimée, 

Égratigne en fuyant de sa griffe palmée. 

On s'accoude à son poêle au lieu d'aller rêver 

Dans les champs et guetter la lune à son lever; 

Les bons alexandrins vous viennent, mais sans prismes. 

Sans aile, et refusant, de peur de rhumatismes. 

De se mouiller les pieds dans l'herbe et dans le thym ; 

Et l'on n'est plus celui qui va de grand matin. 

Pâle, faire sa cour à l'Aurore, et s'occupe 

A regarder trembler les astres sur sa jupe. 

On s'alourdit; le ventre est votre souverain. 

On préfère un turbot, une truite du Rhin, 

Une bonne poularde accommodée en daube. 

Un vin vieux, à l'œillade enivrante de l'aube. 

On murmure tout bas : jadis, quand nous aimions... 

D'autres sont les Paris et les Endymions 

A qui viennent s'offrir, sous la sombre liane, 

La Minerve sacrée et la grande Diane. 

On ne dit plus : ma lyre; on dit : mon encrier. 

On n'entend plus au bois la bacchante crier. 

Votre oreille à présent jamais ne se régale 

De ce que le grillon raconte à la cigale 



CHAKLE, IL FAUT ^ITTEK L'ODE... 317 

Et de ce que redit la cigale au grillon. 

L'un chantant le foyer et l'autre le sillon. 

Adieu la folle immense aux chansons infimes. 

L'imagination, maîtresse des génies! 

Adieu^^l'égarement dans les espaces bleus. 

L'extase, et l'idéal, ce réel fabuleux. 

Et les aspects profonds du rêve! adieu la cime 

Vue à travers l'écume énorme de l'abîme! 

Adieu l'élan superbe et l'essor faaieux! 

Adieu la joute avec les aigles dans les cieux! 

Adieu les gnomes noirs aux mitres d'escarboucles. 

Et les nymphes ayant des algues dans leurs boucles. 

Et la fée, égrenant ses colliers de coraux! 

On emploie à tracer des distiques moraux. 

Dignes d'être scandés aux écoles primaires. 

Les doigts qui caressaient la gorge des chimères. 

Votre hippogriffe las demande l'abreuvoir; 

Et vos rimes n'ont plus d'assez bons yeux pour voir. 

Sous l'étoile agrafée aux plis blancs de la nue, 

Vénus au front divin sourire toute nue. 

C'est fini. L'on devient bourgeois de l'Hélicon. 
On loue au bord du gouffre un cottage à balcon. 
On consent bien, du haut de sa raison morose, 
A faire encor des vers, pourvu qu'ils soient en prose. 
De là l'épître. Hélas, le poëte à vau-Feau 
Est im Orphée éteint qui finit en Boileau. 



POESIE. — XIV. 2 I 

laruMimn unmuK 



3l8 DERNIÈRE GERBE. 



XXI 



Le soir, je m'assieds, grave, au milieu de mes brutes. 

Ainsi qu'un chancelier dans la chambre des lords. 

Et mon front a parfois un pli sévère. Alors, 

Ma chienne, la Chougna, qui n'est pas une bête. 

Approche, et sous mes mains fourre sa grosse tête. 

Et sentant qu'un sermon va venir, se tient coi. 

Et je lui prends l'oreille, et je lui dis : Pourquoi 

Te comportes-tu mal, Chougna, devant le monde? 

Pourquoi, quand nous sortons, — il faut que je te gronde. 

Cours-tu, jappant, hurlant, à travers les buissons. 

Après les jeunes chiens et les petits garçons? 

Pourquoi ne vois-tu pas un coq sans le poursuivre? 

Si bien que, moi, j'ai l'air d'avoir une chienne ivre! 

Cela nous fait mal voir, les gens sont irrités; 

Je te connais beaucoup de bonnes qualités. 

Mais, vraiment, quand tu sors, tu n'es pas raisonnable! 



XXII 



CHUTE DU RHIN. 



...Le Rhin tombe en hurlant 
Dans le gouf&e oii l'écume, immense chaos blanc. 
Tourne éternellement son eôroyable roue; 
Dans le puits inconnu que l'eau sombre secoue. 
Tout bave et gronde; ainsi rugiraient des titans 
\^utrés dans un abîme énorme, et combattants. 
Cela frémit, cela hurle , cela blasphème. 
On dirait Caliban colletant Polyphème. 
On pressent, sous ce vaste et formidable bruit. 
Toutes les profondeurs sinistres de la nuit. 
Le fleuve à son tourment court avec épouvante. 
L'âpre rondeur des eaux, glauque, aveugle et vivante. 
Croule, et renaît toujours pour toujours se briser. 
L'arc-en-ciel frissonnant briJJe et vient s'y poser; 
Sur la courbe difforme il met sa courbe pure. 
Et l'on croit voir Diane, au fond de Fombre obscure. 
Dressant dans ce fracas son front tranquille et fier. 
Du bout de son arc vierge apaiser un enfer. 

27 septembre 1869. 



320 DERNIÈRE GERBE. 



XXIII 



Ce que j'ai sous les yeux et quel est ce pays, 
Juge2-en : 

Des terrains par la vase envahis. 
Des saules, des carrés de chanvre, des passages 
De voiles couleurs d'ocre au fond des paysages. 
Des chariots à foin peints, sculptés et dorés. 
Des bois, et la senteur immense des grands prés; 
Des essaims que la nuit même ne fait pas taire; 
Des canaux à plein bord coulant à fleur de terre; 
De frais enfants à qui l'on jette des gros sous; 
Des massifs d'arbres verts; l'eau s'enfonce dessous. 
Le jonc fléchit, l'amarre ondule, le jonc plie. 
Et la nature est molle à ce point qu'on oublie 
Utrecht et ses tocsins, Ruyter et ses combats. 
Et Delft ensanglantée, et qu'Amsterdam là-bas 
Montre au pâle Océan ce que c'est que Venise. 
La charrue est si près du mat qu'on fraternise; 
L'aviron parle au soc et lui dit : Travaillons. 
L'heure en prenant son vol rit dans les carillons; 
Chaque beflroi secoue une grappe de cloches; 
D'instant en instant passe, avec ses larges poches. 
Un vieux coche d'osier sous sa coiffe de cuir; 
De grands oiseaux de lacs et d'étangs qu'on voit fuir. 
Ont les plumes du bout des ailes espacées. 
Et l'on dirait des mains ouvertes et dressées. 



CE ^E J'AI SOUS LES YEUX... 32I 

Le houleux Zuyderzée est jaune à rhori2on. 

Les villes sur leur porte ont un grand écusson ; 

Jadis leur liberté blasonna leur richesse; 

Rotterdam est marquise, Amsterdam est duchesse? 

Ce qui n'empêche pas ces cites et ces champs. 

Et tous ces blasons, d'être en somme des marchands. 

Et d'avoir à Ceylan, au Brésil, en Syrie, 

Des comptoirs où se tient debout leur Seigneurie. 

Pays riche, pays joyeux; les gras troupeaux. 

L'herbe, l'homme, l'oiseau, le travail, le repos. 

Tout rit, les paradis succèdent aux cocagnes; 

Le Rhin, ce noir seigneur descendu des montagnes. 

N'est plus qu'un bon bourgeois qui se retire aux champs ; 

L'humble fumée éparse autour des toits penchants 

Rampe et monte à travers les frênes et les ormes ; 

Et d'effrayants moulins aux vastes plates-formes. 

Qui tournent éperdus et sombres dans le vent 

Avec on ne sait quoi d'énorme et de vivant. 

Frappant l'espace avec leurs bras de sauterelles. 

Mêlent ra2ur, la nue et l'ombre à leurs quatre ailes. 

A coup sûr ces géants, ces pourfendeurs de l'air. 
Toujours enveloppés par un quadruple éclair. 
Feraient mettre en arrêt la lance à don Quichotte. 

Dans la cuve au houblon Gouda vide sa hotte; 

Telle ville a son lait, telle autre ses fraisiers; 

Telle autre sa balance à peser les sorciers. 

On vogue; on recoimaît les cantons catholiques 

Aux mendiants pieds nus qui baisent des reliques; 

Car la chasse est dorée aux dépens des sillons ; 

La madone à bijoux fait la femme en haillons. 

Le taillis noyé semble un miroir sous des branches; 

Des marmots blonds, mordant leur pain aux larges tranches. 



322 DERNIERE GERBE. 

Regardent les bateaux dans le canal glisser. 

La langue, c'est l'étang; on entend coasser 

Dans le mot la consonne, et dans l'eau la grenouille. 

A travers une vitre on voit une quenouille; 

C'est l'aïeule au front blanc qui guette et se tapit. 



L'eau, qui devrait courir, est barrée, et croupit; 

On cultive le miasme, on récolte le goitre; 

L'affreux tabac pullule où le blé devrait croître; 

Dieu fait l'endroit du monde et l'homme en fait l'envers. 

L'église est jaune, l'orgue est bleu, les murs sont verts; 

Ce pays est repeint par l'homme à la détrempe; 

On peint le toit, le seuil, l'escalier et la rampe; 

L'arbre peut-être est peint; la grue et le pigeon 

Volent, de peur d'avoir leur part du badigeon. 

Un démon gouailleur souffle en ces joncs fantasques. 

Les meuniers ont des tours, les femmes ont des casques. 

Les enfants ont leur pipe avant d'avoir leurs dents. 



Où donc as-tu trouvé ton soleil, ô Jordaens? 

Ce pauvre soleil gris que le brouillard fait fondre. 

Et qui ne serait pas même accepté par Londre, 

Clignote, et ses longs jets de lumière blafards 

Entrent dans l'eau rayons et sortent nénuphars. 

Les jardins, côtoyés sans bruit par le pilote. 

Sont pleins de dieux mouillés, et l'Olympe y grelotte; 

Virgile frémissait de voir l'airain suer. 

On tremble ici de voir le marbre éternuer. 

Et l'on serait tenté d'emmailloter Pomone, 

D'offrir un châle à Flore, et de faire l'aumône 

D'un rayon de soleil à Phébus enrhumé. 

Ici le plein midi craint le grand jour; en mai 

On a novembre; avril meurt de froid; juin s'embourbe, 

Et juillet en toussant souffle le feu de tourbe, 



CE ^E J'AI SOUS LES YEUX... 323 

Mais qu'importe! le rire est roi dans la maison $ 
L'âtre est gai. Bon visage à mauvaise saison. 
Le brouillard blême emplit les champs; mais la kermesse 
N'en tait pas moins, après le prêche, après la messe, 
Toumover, jupe au vent, Goton dont le jarret. 
Par moments entrevu, tient Gros-Pierre en arrêt. 
Car Gretchen est Goton et Pieter est Gros-Pierre. 
Cette Eve et cet Adam sont partout; et la terre 
N'eût point fait et meublé, sans Gros-Pierre et Goton, 
Eden pour nos aïeux et pour nous Charenton. 

On passe d'un méandre à l'autre; et la patache. 
Chaque soir, aux poteaux des berges se rattache. 
L'aubergiste, bonhomme à l'air vague et chinois. 
Croque le voyageur comme un singe une noix; 
Lesage dans Drika saluerait Léonarde. 
On boit; les pots sont grands. La Gueldre goguenarde 
Fait ses cruches avec des ventres d'échevin. 
De même que la Grèce au sourire divin. 
Fait des bras de Phryné les anses de son vase. 

Cependant le bateau glisse, le roseau jase. 

Les nids parlent tout bas, l'eau chuchote, on s'endort; 

Et voilà la Hollande. 



Ami, ce peuple est fort : 
N'en rions pas. C'est vrai qu'il ouvre aux vents d'automne 
Une plaine sans fin, âprement monotone; 
Cette, ailleurs, j'en conviens, l'aube a plus de clarté. 
Et ce ne sont point là de ces champs où l'été, 
Splendide et glorieux, jette à pleines corbeilles 
Les fleurs, les fruits, les blés, les parfums, les abeilles; 
Sans doute quelque ennui sort de cet horizon ; 
Mais c'est le sol qui fut l'abri de la raison; 



324 DERNIÈRE GERBE. 

C'est la terre des gueux qui brisèrent les princes 5 
On referait l'Yssel, l'Amstel, les sept Provinces, 
Pourvu que, sous un ciel de pluie, on accouplât 
L'herbe au jonc, et l'eau morte avec le pays plat; 
Mais ce qu'on ne saurait refaire, c'est la flamme 
Qui dans ce petit peuple a mis une grande âme. 



Juillet-août 1861. 



XXIV 



Voyons, d'où vient le verbe? Et d'où viennent les langues? 
De qui tiens-tu les mots dont tu fais tes harangues? 
Ecriture, Alphabet, d'où tout cela vient-il? 
Réponds. 

Platon voit l'I sortir de l'air subtil; 
Messène emprunte l'M aux boucliers du Mède; 
La grue of&e en volant l'Y à Palamède ; 
Entre les dents du chien Perse voit grincer l'R; 
Le Z à Prométhée apparaît dans l'éclair; 
L'O, c'est l'éternité, serpent qui mord sa queue; 
L'S et l'F et le G sont dans la voûte bleue. 
Des nuages confus gestes aériens ; 
Querelle à ce sujet chez les grammairiens : 
Le D, c'est le triangle où Dieu pour Job se lève; 
Le T, croix sombre, efoe Ezéchiel en rêve; 
Soit; crois-tu le problème éclairci maintenant? 
Triptolème a-t-il fait tomber, en moissonnant. 
Les mots avec les blés au tranchant de sa serpe? 
Le grec est-il éclos sur les lèvres d'Euterpe? 
L'hébreu vient-il d'Adam? le celte d'Irmensul? 
Dispute, si tu veux! Le certain, c'est que nul 
Ne connaît le maçon qui posa sur le vide. 
Dans la direction de l'idéal splendide. 
Les lettres de l'antique alphabet, ces degrés 
Par où l'esprit humain monte aux sommets sacrés. 



326 DERNIÈRE GERBE. 

Ces vingt-cinq marches d'or de l'escalier Pensée. 

Eh bien, juge à présent. Pauvre argile insensée, 
Homme, ombre, tu n'as point ton explication} 
L'homme pour l'œil humain n'est qu'une vision ; 
Quand tu veux remonter de ta langue à ton âme. 
Savoir comment ce bruit se lie à cette flamme. 
Néant. Ton propre fil en toi-même est rompu. 
En toi, dans ton cerveau, tu n'as pas encor pu 
Ouvrir ta propre énigme et ta propre fenêtre. 
Tu ne te connais pas, et tu veux le connaître, 
LUI! Voyant sans regard, triste magicien. 
Tu ne sais pas ton verbe et veux savoir le sien ! 



XXV 



O terre, dans ta course immense et magnifique, 
L'Amérique, et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique 
Se présentent aux feux du Soleil tour à tour; 
Telles, l'une après l'autre, à l'heure où naît le jour. 
Quatre filles, l'amour d'une maison prospère. 
Viennent oflfrir leur front au baiser de leur père. 



328 



DERNIÈRE GERBE. 



XXVI 



Tout est doux et clément! astres ou feux de pâtres. 
Tout ce que nous suivons de nos yeux idolâtres 

Tient de Dieu sa clarté. 
Il est dans les soleils comme il est dans les roses. 
L'atome est plein de gloire, et les plus grandes choses 

Sont pleines de bonté. 



Ainsi l'étoile d'or, cette splendeur suprême. 
Ne se contente pas de faire voir Dieu même 

A l'œil du genre humain. 
Elle prend en pitié la nacelle qui flotte. 
Se fait humble, et d'en haut souriant au pilote 

Lui montre son chemin ! 



XXVIK») 



Un souffle rajeunit la forêt décrépite. 

La nature profonde autour de moi palpite; 

L'étoile a des regards; le tronc d'arbre a des yeux. 

Je ne sais quoi d'obscur et de mystérieux 

Dans la fraîche épaisseur des herbes et des mousses. 

Vit, et les bois sont pleins de voix sombres et douces. 

Partout où l'ombre est calme, où les flots sont dormants. 

Le rêveur voit trembler et luire par moments. 

Sous le roc qui se penche et l'arbre qui chancelle. 

Une vague lueur de l'âme universelle. 



«'' Inédit. 



330 



DERNIERE GERBE. 



XXVIIia) 



Là, je cause le soir avec un vieux curé. 

Têtu comme un mulet, lettré comme une carpe. 

Jurant par saint Pancrace et par saint Poly carpe. 

Qui sait être ignorant sans faste et sans hauteur. 

O derviche accompli! Ce vertueux pasteur 

Ne se lave jamais et jamais ne se peigne. 

Il laisse, dans un tas de livres qu'il dédaigne. 

Manger l'esprit humain aux rats de son grenier; 

Et du fond de son cœur croit qu'au siècle dernier 

Le diable en deux morceaux étant tombé sur terre. 

L'un s'appela Jean-Jacque et l'autre eut nom Voltaire. 



(') Inédit. 



XXIX(») 



J'étais dans le clocher, obélisque plein d'ombre. 
Et mon œil se perdait sous cet entonnoir sombre. 
Le bourdon murmurait un chant mystérieux. 
Pensif, je contemplais d'en bas ce cône austère; 
Je croyais voir, immense et tourné vers la terre. 
Un clairon embouché par quelqu'un dans les cieux. 



<•> Inédit. 



332 



DERNIERE GERBE. 



XXXW 



Mer pareille à la destinée! 
Mer triste au chant mystérieux! 
Dis-nous quelle force obstinée. 
Quel vent de la terre ou des cieux 
Sur tes bords que ta vague broie. 
Te prend, te jette et te renvoie 
Et te précipite toujours. 
Et par moments, joyeux ou sombre 
Peint de rayons ou couvre d'ombre 
Tes flots mêlés comme nos jours! 



15 juillet. 



En sortant de Fécamp — au haut de la côte 
— 6 heures du soir. 



<') Inédit. — Album de voyage, 1836. CoUeStion de M. Louis Barthou. 



XXXK») 



La mer, ô célestes abîmes. 

Vous est égale en majesté! 

Elle a ses profondeurs sublimes. 

Elle est aussi l'immensité; 

Ce qu'est à l'air le vent qui gronde. 

Les courants le sont à son onde; 

Elle a son a2ur étemel. 

Ses météores, ses étoiles. 

Et le navire ouvrant ses voiles 

Est l'oiseau de cet autre ciel! 



''* Inédit. Feuilles paginées. 
poÉsm. — XIV. 



334 



DERNIÈRE GERBE. 



XXXIP) 



Saint- Valéry-en-Caux , 17 juillet. 



Un jour que mon esprit de brume était couvert. 
Je gravis lentement la falaise au dos vert. 
Et puis je regardai quand je fus sur la cime. 

Devant moi l'air et l'onde ouvraient leur double abîme. 

Quelque chose de grand semblait tomber des cieux. 

Le bruit de l'océan, sinistre et furieux. 

Couvrait de l'humble port les rumeurs pacifiques. 

Le soleil, d'où pendaient des rayons magnifiques, 

À travers un réseau de nuages flottants, 

S'épandait sur la mer qui brillait par instants. 

Le vent chassait les flots où des formes sans nombre 

Couraient. Des vagues d'eau berçaient des vagues d'ombre. 

L'ensemble était immense et Ton j sentait Dieu. 



*'^ Inédit. — Album de voyage, 1836. CoUeêiion de M. Louis Barthou. 



XXXIII(^) 



LA PASSION HUMAINE. 



Ombre où Brutus médite, où saigne Jésus-Christ; 

Les Salomés sont là regardant les Electres; 

Là, pleine de clairons, de tumultes, de spectres. 

De squelettes, de rois hideux, d'hommes hagards. 

De corps sans bras, de bras sans mains, d'yeux sans regards. 

Sous un ciel monstrueux hennit, gronde et se cabre 

La guerre, tourbillon hurlant, danse macabre. 



^'' Inédit. — Mamascrit du Théâtre tn liberté. Reliquat. 



336 



DERNIÈRE GERBE. 



XXXIV(i) 



La mort est sous un toit comme sur un navire. 
Tel qui dompte la mer sur la terre chavire, 
Tel se perd dans les flots encor plein d'avenir. 
Les uns — ô nautoniers, vos destins sont les nôtres! 
Revierment pour ne plus repartir, et les autres 
S'en vont pour ne plus revenir! 



17 juillet. 



'*' Inédit. — Album de voyage, 1836. CoJledion de M. Louis Barthou. 



XXXV(») 



Des mains, à travers la nuée, 
Perçant vos ténèbres. Seigneur, 
À notre soif exténuée 
Tendent dans l'ombre le bonheur; 
Elles nous tendent les ivresses. 
Les extases enchanteresses. 
L'espoir charmant, l'amour béni; 
Et sur notre terre âpre et noire. 
L'âme en frémissant cherche à boire 
À ces coupes de l'infini. 

Quiconque aime, quiconque souf&e. 

Au profond mystère est uni; 

Tout cerveau qui pense est un gouffre ; 

Tout être est plein de l'infini ; 

Le cœur qui s'ouvre ouvre une porte; 

Les âmes, atomes qu'emporte 

Un souffle d'ombre ou de clarté. 

Sentent frémir, aux cieux dressées. 

Dans la moindre de leurs pensées 

Les ailes de l'immensité. 



P' Inédit. 



338 DERNIÈRE GERBE. 



XXXVK^ 



Une clarté livide entre en ce sombre lieu 5 

Le jour semble y mourir, la mort j semble naître: 

Lézarde, écroulement, larmier, brèche, fenêtre. 

On ne sait pas quel nom donner aux soupiraux ; 

Et, cachant à demi des châssis sans vitraux. 

Une guipure noire et difforme de branches 

Et de feuilles frissonne aux ouvertures blanches. 



(') Inédit. 



XXXVII 



APPARITION. 



A force d*aspirer à ce grand but : connaître, 

A force de sonder le fond sacré de l'être, 

A force de fixer mes regards inquiets 

Sur toi qui peux, sur toi qui vis, sur toi qui es, 

À force de parler à l'inconnu sans bornes. 

Au mystère où l'horreur entr'ouvre ses yeux mornes, 

A force de vouloir, noir plongeur fait de jour. 

Jusqu'en l'océan Nuit trouver la perle Amour, 

J'ai fini, cœur où vibre ime invisible lyre. 

Par voir sortir de l'ombre im eflfrayant sourire. 



340 DERNIÈRE GERBE. 



XXXVIIIW 



Dans ces heures où Dieu donne ou reprend la flamme. 
Où le soleil revient ou s'en va comme une âme. 

Où tout est solennel. 
Où pour se transformer l'ordre éternel s'arrête. 
Où le jour et la nuit luttent sur notre tête 

A qui prendra le ciel; 



Le monde est en suspens. Quiconque pense ou rêve 

Sait que l'heure où tout change est l'heure où tout s'achève, 

Que l'espoir est menteur; 
Et l'esprit qui se penche alors sur la nature 
Y sent de toutes parts ployer la créature 

Devant le créateur! 



Car on touche à la crise où tout peut se suspendre. 
L'essieu peut se briser, le ressort se détendre. 

Le flambeau s'éclipser. 
Dans tous les cœurs se dresse un spectre aflreux : Peut-être! 
Le souflle qui passait et qui faisait tout naître 
Peut ne plus repasser! 



('' Inédit. — Don de M. Blai<^of. 



DANS CES HEURES OU DIEU DONNE... 341 

Car r éternel concert n'en est qu'à son prélude. 
Celui qui fait la loi la réforme ou l'élude. 

Des cieux il est l'auteur. 
Et sait-on ce que Dieu, qui trompe notre étude. 
Dans sa toute-puissance et dans sa solitude. 

Fait à cette hauteur? 

Qui nous répond de toi. Seigneur? Qui sait encore 
Si ton souffle un matin n'éteindra pas l'aurore, 

A l'heure de venir? 
Le soleil est à Dieu. La terre ignore et rampe. 
Qui sait si le travail qu'il fait à cette lampe 

N'est pas près de finir? 

Quand il aura fini Dieu l'éteindra sans doute. 

Que ferons-nous alors dans l'ombre et dans le doute 

Heurtant tous nos essieux? 
Qu'est-ce que tous ces chars qu'on appelle des mondes. 
Et qui portent chacun tant de choses profondes 

Deviendront dans les cieux? 

Aussi quand le soleil s'est éteint sur les cimes ; 
Quand l'obscurité rampe au penchant des abîmes 

Et du fond monte au bord 5 
Quand dans les Ueux profonds la profondeur redouble; 
Quand le rêve au contour monstrueux, à l'œil trouble. 

De toute chose sort; 

Quand les ombres de tout par les bords se rencontrent; 
Lorsqu'un réseau de brume où cent formes se montrent. 

Flotte, au vent dénoué; 
Quand le ciel où la nue à plis sombres se traîne 
Laisse voir par endroits un peu de jour à peine 

Comme un manteau troué; 



342 DERNIÈRE GERBE. 

Alors un mouvement se fait dans la nature 5 

La nuit vient; gouffre sombre où l'être s'aventure 

De guides dépourvu! 
Car il semble qu'à l'heure où tout dort et repose 
Toujours la nuit peut faire au monde quelque chose 

D'horrible et d'imprévu! 



XXXIXC) 



Dieu. 



A travers ce qu'on sent confusément bruire. 
C'est lui qui fait trembler, c'est lui qui fait reluire 
L'œil sous le cil baissé, l'eau sous la berge en fleurs; 
Le rayon de la lune au bas des monts paisibles 
Et le vague reflet des choses invisibles 
Au front incliné des rêveurs. 



^'^ Inédit. 



344 DERNIÈRE GERBE. 



XLW 



L'épanouissement, c'est la loi du Seigneur. 
Il a fait la beauté, l'amour et le bonheur. 

Il veut la fleur dans la broussaille. 
Son âme immense, à qui l'aube sert de clairon. 
Vibre à l'anxiété du moindre moucheron. 

Toute douleur en Dieu tressaille. 

Quand on lie un oiseau. Dieu souffre dans le nœud. 
Dieu, tout objet froissé vous touche et vous émeut 

Dans l'ombre où votre esprit repose? 
Couché sur l'univers qu'emplit votre rayon. 
Vous sentez, vous aussi, dans la création. 

Le pli d'une feuille de rose. 



(^) Inédit. 



XLK») 



Au fond du ciel serein, âmes supérieures. 
Les astres vivent seuls; quant aux âmes d'en bas. 
Ces grands isolements ne leur conviennent pas. 
H leur faut l'air, la foule et les branches voisines. 
Et le croisement souple et profond des racines. 
Les réponses, les bruits, les yeux, les pas mouvants. 
Et la rumeur des voix dans la rumeur des vents. 



«') Inédit. 



346 DERNIÈRE GERBE. 



XLIia) 



La solitude sainte aux faibles est fatale. 

Voyez, il part, il fuit, il se cache, il s'installe 

Dans un bois, dans un trou, loin de tout grand chemin. 

Le^voilà seul. Bonsoir! Voir un visage humain? 

Pourquoi? qui? Non! plutôt, que le soleil périsse! 

Vivent les ours ! L'ennui le tient et le hérisse. 

Il ne se peigne plus, il ne se rase plus. 

Son âme est cul-de-jatte et son cœur est perclus. 

Fermez la porte. Il vit, fauve, dans sa tanière. 

N'ayant pas autre chose, il prend sa cuisinière. 

Il devient triste, froid, lascif, méchant, petit; 

Son esprit par degrés dans la chair s'engloutit. 

En lui la brute monte et gagne sa cervelle; 

Le néant' sous son front lentement se nivelle; 

Il boit, il mange, il marche; autrefois ça pensait. 

Vit-il? on ne sait plus au juste ce que c'est. 

Et le vieux loup Satan rit dans ses nuits funèbres 

De voir cette lueur sombrer dans les ténèbres. 



(') Inédit. 



XLIIK») 



Conqu/rants, prêtres, rois. 



L*épée est une fauve et sinistre lionne 5 
La tiare flamboie et la mitre rayonne. 

Le trône, splendide escabeau. 
Luit ; mais Dieu qui dans l'ombre ouvre et ferme les fosses. 
Fait saisir et broyer toutes ces grandeurs fausses 

Par les mâchoires du tombeau. 



(') Inédit. 



34^ DERNIÈRE GERBE 



XLIV 



O profondeur sans fond où va tout ce qui pense! 
Où l'on tombe, n'ayant que soi pour tout appui! 



Cet homme était hier empereur j aujourd'hui 

Il est mort. Les canons tonnent, les clochers grondent; 

Toutes les voix d'airain dans les cieux se répondent; 

L'air murmure : — Il est mort! Il est mort! à genoux! 

Celui qui disait : Moi! celui qui disait : Nous! 

Le maître! le héros! la majesté sacrée! 

L'élu! l'homme qui règne, ombre de Dieu qui crée! 

Il est au ciel, l'heureux, le superbe, le fort! 

Il fut grand dans la vie, il est grand dans la mort! — 



Et les foules en deuil se hâtent accourues. 

Et les lourds pots-à-feu flambent le long des rues. 

Et le royal convoi passe. Vingt escadrons 

Ouvrent la marche; on voit venir dans les clairons 

Une espèce de tombe éblouissante et fière. 

Un grand sépulcre trône inondé de lumière. 

Un cénotaphe immense aux panaches mouvants 

Qui roule et resplendit, secouant dans les vents 

L'orgueil, l'encens, la myrrhe, et, comme des crinières. 

Les flammes d'or, les plis de pourpre, les bannières. 



6 PROFONDEUR SANS FOND... 349 

Le corbillard étale au peuple émerveillé 

Toute la gloire humaine, un manteau constellé. 

Une couronne, un sceptre, une épée, un cadavre. 

Et la grande cité que son veuvage navre. 

Et, tout autour, les champs, les hameaux, les faubourgs 

Ne sont qu'une rumeur de pas et de tambours. 

Ecoutez maintenant. O vertige! peut-être. 

Pendant qu'on dit : — C'est lui! c'est le roi! c'est le maître! 

Celui que Dieu servait dans ce qu'il entreprit! — 

U vient de s'éveiller, mome et sinistre esprit. 

Dans un des noirs chevaux de l'attelage sombre 

Qui tirent ce grand char de triomphe vers l'ombre! 

Frissonnant, il bégaie : Où suis-je? Il se souvient} 

Il sent derrière lui son cadavre qui vient; 

De ses portes de marbre il voit s'arrondir l'arche; 

Il connaît le valet de pied qui lui dit : marche ! 

Il veut crier : C'est moi! le maître! Il ne le peut; 

La mort le tient muet sous son terrible nœud. 

Sous sa nouvelle forme ef&oyable, il tressaille; 

Et tout en traversant son Louvre, son VersaiUe, 

Son Kremlin, son Windsor ou son Escurial, 

Couverts de ses blasons : lys, aigle impérial, 

Savoie, Espagne, Autriche, ou Lorraine, ou Bourgogne, 

Son cocher le fustige au nom de sa charogne. 

Misérable, il est pris dans la bête au pas lent. 

Ce qu'il a d'étemel en lui, puni, tremblant. 

S'attelle à ce qui va rentrer dans la nature; 

Son immortalité traîne sa pourriture; 

Terreur! terreur! tandis que son nom dans l'azur 

Brille, et qu'on voit son chiffire à tous les coins de mur 

Porté par un génie ou par une victoire; 

Tandis qu'auguste et beau, s'ouvrant à cette gloire 

Comme s'ouvre au soleil le portique du soir. 

Tout Saint-Denis n'est plus qu'un sarcophage noir 

Si vaste qu'on dirait qu'on a fait, sous ses porches. 

Avec ses millions d'étoiles et de torches. 



POESIE. — xrv. 



350 DERNIERE GERBE. 

Entrer toute la nuit pour en faire du deuil $ 
Pendant que les drapeaux adorent son cercueil. 
Pendant qu'un Bossuet quelconque le célèbre. 
Et l'appelle, du haut de l'oraison funèbre. 
Bon, juste, glorieux, grand comme l'univers, 
Son âme sous le fouet porte son corps aux vers! 



XLV(») 



hecbcfur. 



Tu seras riche, heureux, beau, puissant, triomphant; 
Tu trôneras, caUfe, au dos d'un éléphant; 
Tu tiendras dans ta main la pomme impériale; 
Tu seras plus aimé qu*Atys ou qu'Euiyale; 
Femmes dans ton sérail, chevaux dans tes haras. 
Tu posséderas tout; et, quand tu dormiras. 
Des déesses, dansant avec un bruit de lyres. 
Pâles, te berceront de splendides sourires; 
Et les peuples, devant ton front si radieux. 
Croiront te voir briller de la lueur des dieux. 
C'est bien; tu vivras fier, grand, ivre de toi-même. 
Tranquille, oubHant l'heure où le sépulcre blême 
S'ouvre immense, confus et noir comme la mer. 

Soudain, tu sentiras passer un souffle d'air. 
Et tu t'envoleras, force, orgueil, renommée. 
Sans faire plus d'effet au vent que la fumée. 



''^ Inédit. Manuscrit de Dieu, feuillet 710. 



352 DERNIERE GERBE. 



XLVIW 



On a de chauds clients et des amis nombreux} 

On rit, on chante, on brave, on vit; on est heureux. 

On est impie à l'aise; on triomphe; on oublie 

La mort qui se souvient, l'heure où tout se délie. 

Et la submersion sombre de l'absolu. 

Mais il vient, ce moment où tout est superflu. 

Où la nuit vous saisit comme un hideux reptile, 

Où tout ce qu'on peut faire est une offre inutile. 

Où l'on a beau prier, implorer, supplier. 

As-tu vu d'aventure un riche se nojer? 

Il crie à ceux qu'il voit sur le rivage : — A l'aide ! 

— . . . Cent francs ! — . . . dix mille francs ! — . . . tout ce que je possède ! 

Et la voix du noyé se perd sous le flot noir. 

Ainsi, précipité, sans appui, sans espoir. 

Le damné, s'attachant aux parois de la tombe, 5 

Sent sous lui l'ouverture épouvantable, et tombe. 

Il se tord, il appelle, il voit le firmament 

Et la terre et le jour s'enfuir rapidement. 

Et n'est plus qu'une forme indistincte qui sombre. 

Et s'enfonce, et, hagard, roule à jamais sous l'ombre. 



(') Liédit. 



XLVIK») 



O siècle inachevé, plein d'angoisse et de doutes. 
Où tout flotte et se mêle en un milieu diflus ! 
Que l'œil avec terreur s'enfonce sous tes voûtes 
Où les rois à tâtons vont demandant leurs routes. 
Car la concession perd comme le refus! 

Quels bouleversements dans tes lointains sans nombre. 
Que d'antres ténébreux sous tes rameaux touffus. 
Redoutable avenir où le poëte sombre 
\bit les trônes pencher de plus en plus dans l'ombre 
Sous un amas croulant d'événements confus! 



^'^ Inédit. — Au verso d'une convocation du Ministère de l'Intérieur pour une 
réunion de la commission de la propriété littéraire, 6 janvier 1837. 



354 DERNIERE GERBE. 



XLVIIIW 



Toujours sur cette mer sauvage 

La gloire à l'horizon montre son beau rivage. 
Son beau port, sans récifs, sans écueils meurtriers. 
Son soleil arrêté dans son ciel sans nuage. 
Et ses temples dans des lauriers. 

Alors on rame, on vogue, et pour dompter la lame, 
Vers l'île rayonnante on laisse fuir son âme. 
On s'épuise, on aspire à l'aile des oiseaux. 
On ouvre toute voile, on saisit toute rame. 
On remue et l'air et les eaux! 

La nuit, à l'horizon on la voit nébuleuse. 
On vogue, le jour vient, et sur la mer houleuse. 
Reparaît l'île heureuse et son riant gazon. 
Le soir, on dit : où donc est l'île merveilleuse? 
Hélas! toujours à l'horizon! 

Elle trompe toujours notre poursuite avide. 
Pour attirer et fuir le voyageur sans guide. 
Jamais vent orageux, égaré sur les flots. 
Ne fit sur une mer plus fausse et plus perfide, 
Errer plus flottante Délos ! 



") Inédit. 



TOUJOURS SUK CETTE MEK SAUVAGE... 355 

Et quand de près enfin à vos regards s'étale. 
Comme la table ojBFerte à l'affemé Tantale, 
Cette île radieuse, aux rivages si beaux. 
Alors on reconnaît, dérision fatale! 

Que ses temples sont des tombeaux! 



356 DERNIÈRE GERBE. 



XLIXW 



Oh! que d'amis j'ai vus à pas lents disparaître! 
Que j'en ai vu quitter le chemin tour à tour. 
Et, sortant de la vie avant la fin du jour, 
Descendre le versant de la colline noire ! 
Combien, dont la gaîté me faisait vivre et croire. 
Dont l'œil d'aise et d'amour semblait étinceler. 
Ont cessé brusquement de rire et de parler. 
Et pâles, frissonnants, tristes, la main glacée. 
Sans même terminer la phrase commencée. 
S'en sont allés, laissant leur destin incomplet. 
Comme si tout à coup quelqu'un les appelait! 



") Inédit. 



Est-ce que vous croyez que les roses vermeilles 
Ne trouvent pas moyen de suivre les abeilles. 
Et que les papillons, errant dans les benjoins. 
Ne sont pas dans l'azur par les parfums rejoints? 
La mémoire est un souffle envoyé dans la tombe 5 
C'est la colombe allant s'unir à la colombe. 
Non! il n'est pas d'absence, il n'est pas de tombeau; 
Le pâle sur\4vant, rallumant le flambeau. 
Fait envoler son âme au delà de la terre 
A la suite du mort entré dans le mystère; 
L'âme revoit l'autre âme à force d'y rêver. 
Et dans le ciel profond sait où la retrouver. 



4 septembre 1857. 



358 DERNIÈRE GERBE. 



LI(i) 



C'est le ciel que la tombe, aube obscure, reflète; 
Le gouf&e a pour barreaux les côtes du squelette; 
On entend, comme ceux qui songent sur un bord. 
Bruire l'infini dans le vide du crâne; 
Et le Dieu qui pardonne, et le Dieu qui condamne 
Luit dans les deux yeux de la mort. 

La clarté du cercueil, pour nous fils des désastres, 
O nuit sombre, est égale à la clarté des astres; 
Comment devant les morts s'aveugler et nier? 
Ce qui vécut est plein du mystère sublime; 
L'immensité rayonne étoile dans l'abîme 
Et cadavre dans le charnier. 



") Inédit. 



LU 



Babel est tout au fond du paysage horrible. 

Si l'épouvante était une chose visible. 

Elle ressemblerait à ce faîte inouï. 

Sommet démesuré dans le ciel enfoui! 

Ce n'est pas une tour, c'est le monstre édifice. 

Sans pouvoir l'éclairer, le jour sur elle glisse. 

Des ouvertures d'ombre engouffrent dans ses flancs 

Tous les vents de l'espace orageux et sifflants; 

Il en sort on ne sait quelles sombres huées. 

Sa spirale diiforme et mêlée aux nuées 

Peut-être y recommence et peut-être y finit. 

L'ouragan a rongé ses porches de granit; 

Son mur est crevassé du haut en bas; la brèche 

Est comme un trou que fait dans la terre une bêche; 

Ses rampes ont des blocs de roches pour pavés ; 

Sur ses escarpements lugubres sont gravés 

Des masques, des trépieds, des gnomons, des clepsydres; 

Ses antres, asse^ grands pour contenir des hydres. 

Semblent de loin la fente où se cache l'aspic ; 

Sur les reliefs brumeux de ses parois à pic 

Des forêts ont poussé comme des touffes d'herbes ; 

Ses faisceaux d'arcs rompus sont pareils à des gerbes; 

La pierre a la pâleur sinistre du linceul. 

Babel voulait monter jusqu'au zénith; Dieu seul 



36o. DERNIÈRE GERBE. 

A son ascension pouvait mettre une borne. 
On frémit d'entrevoir son intérieur morne ; 
Il est si noir qu'un astre y serait à tâtons j 
Des chutes de muraille ont entre les frontons 
Creusé des profondeurs qui font inaccessibles 
D'affreux colosses, pris par la foudre pour cibles. 
Le seuil porte deux tours qui sont deux chandeliers. 
Ce spectre est loin. Un dôme, un chaos d'escaliers. 
Des terrasses, des ponts, prennent vaguement forme 
Dans ce blêmissement d'architecture énorme 
Montant confusément derrière l'horizon. 
Et comme on voit, au bord du toit d'une maison 
S'abattre, à la saison des fleurs, à tire-d'aile. 
Les pigeons au pied rose ou la vive hirondelle. 
Sur son entablement funèbre aux trous profonds. 
Viennent du fond du ciel se poser les griffons. 
Les hippogriffes noirs, les sphinx volants des rêves 
Dont les plumes sans pli ressemblent à des glaives. 
Le dragon, sous son ventre étouffant des éclairs. 
L'aigle d'apocalypse, et les larves des airs. 
Et les blancs séraphins, qu'une aile immense voile. 
Farouches, arrivant fatigués d'une étoile. 



M 



Lum 



La création va, sombre et démesurée; 
L'étendue à jamais se meut dans la durée; 

Le temps toume au cadran du ciel; 
Et l'homme, pendant l'heure où disparaît son âge. 
Pâle, entend remuer l'effrayant engrenage 

De l'infini dans l'étemel. 

Le peu de jour qu'on voit passe entre des vertèbres; 
Les blancheurs sont le deuil autant que les ténèbres; 

Rien ne rayonne, rien n'est sûr; 
Le penseur, attentif aux mystères sans nombre, 
À travers l'amas noir de ces rouages d'ombre. 

N'aperçoit qu'un lugubre azur. 



«•> Inédit. 



362 DERNIÈRE GERBE. 



LIV(ii 



Parmi des monts, épars comme un tas de décombres. 
L'horizon ébauchait avec des pourpres sombres 
Une aube monstrueuse, et j'en étais témoin j 
L'ombre était vaste, un goufïre était béant au loin; 
J'entendais chuchoter des voix exténuées. 
Et je voyais passer dans les blêmes nuées 
Des fantômes mêlés aux visions des airs; 
Le vent sur la montagne 'au milieu des éclairs 
Tordait les cheveux gris d'un prophète terrible. 



^'' Inédit. — Carnet, 1861. 



LV 



Quand. . . au milieu de la nuit. 

Surpris par un mari chez une belle, Horace 

S'enfuit, en laissant choir ses grègues sur sa trace. 

Et conte l'aventure à son valet mignon 

Dans des vers que Boileau lisait à Lamoignon, 

Il ne se doute pas, en riant avec Dave, 

Lui, le sage, qui traite en ami son esclave 

Et qui parle en égal à Jupiter tonnant. 

Il ne se doute pas qu'il touche en badinant 

Au problème insondé de l'homme et de la femme ; 

Qu'il est des droits profonds que l'avenir réclame; 

Que tout marche, et qu'un jour l'inquiet genre humain. 

De l'amour mieux compris faisant sortir l'hjmen. 

Osera secouer la vieille chaîne noire 

Du cœur, libre d'aimer comme l'esprit de croire. 



364 



DERNIERE GERBE. 



LVK») 



Quand le soleil d'avril rit à travers les feuilles, 
Quand, d'un regard charmant, joyeuse, tu m'accueilles. 
Je sens un feu divin dans mon cœur s'allumer; 
Sans l'amour, sans la foi, notre âme serait noire. 
Dieu ne l'a pas voulu. La nature fait croire, 
La femme fait aimer. 



II avril 1843. 



(^) Inédit. 



LVIIW 



Oh! pour le reste de ta vie. 

Qu'on nous plaigne ou qu'on nous envie. 

Tant que nos cœurs se comprendront. 

Puisse une sereine pensée, 

A ton chevet toujours fixée. 

Poser ses ailes sur ton front! 



(•' Inédit. 

POÉSIE. — XIV. 2^ 



tarUBRau mkxutMÂLM. 



366 DERNIÈRE GERBE. 



LVIIK^ 



Figurer- vous un beau front triomphant. 

Un frais sourire en une fraîche bouche. 

Un œil limpide, innocent et farouche 

Dont la paupière en amande se fend. 

Elle était gaie et rose, grande et belle. 

Je respirais à peine devant elle. 

Tout fier d'être homme et tout sot d'être enfant. 



('1 Inédit. 



LIX(») 



Elle est gaie et pensive ; elle nous fait songer 

A tout ce qui reluit malgré de sombres voiles. 

Aux bois pleins de rayons, aux nuits pleines d'étoiles. 

L'esprit en la voyant s'en va je ne sais où. 

Elle a tout ce qui peut rendre un pauvre homme fou. 

Tantôt c'est un enfant, tantôt c'est une reine. 

Hélas! quelle beauté radieuse et sereine! 

Elle a de fiers dédains, de charmantes faveurs. 

Un regard doux et bleu sous de longs cils rêveurs. 

L'innocence, et l'amour qui sans tristesse encore 

Flotte empreint sur son front comme une vague aurore. 

Et puis je ne sais quoi de calme et de vainqueur! 

Et le ciel dans ses yeux met l'enfer dans mon cœur ! 



'■) Inédit. 

»4- 



368 ' DERNIÈRE GERBE. 



LXW 



N'écoutez pas, mon ange, en votre rêverie, 
Paris aux mille voix qui là-bas pleure et crie. 
Entends plutôt mon cœur qui parle à ton côté. 
Ecoute-le chanter pendant que tu reposes. 
Va, les soupirs d'un cœur disent bien plus de choses 
Que les rumeurs d'une cité! 



14 mai 1834. Butte Montmartre, 
5 heures après midi. 



^'^ Inédit. Feuilles paginées. 



LXIW 



Relève ton beau front, assombri par instants; 

Il faut se réjouir, car voici le printemps : 

Avril, saison dorée où parmi les zéphyres. 

Les parfums, les chansons, les baisers, les sourires. 

Et tous ces doux propos qu'on tient à demi- voix. 

L'amour revient au cœur comme l'ombrage au bois. 



13 janvier 1839. 



(') 



Louis Barthou. Les Amours i un poète. 



370 DERNIÈRE GERBE. 



LXIIW 



Janvier est revenu. Ne crains rien, noble femme! 
Qu'importe l'an qui passe et ceux qui passeront! 
Mon amour toujours jeune est en fleur dans mon âme; 
Ta beauté toujours jeune est en fleur sur ton front. 

Sois toujours grave et douce, ô toi que j'idolâtre; 
Que ton humble auréole éblouisse les yeux! 
Comme on verse un lait pur dans un vase d'albâtre. 
Emplis de dignité ton cœur religieux. 

Brave le temps qui fuit. Ta beauté te protège. 
Brave l'hiver. Bientôt mai sera de retour. 
Dieu, pour effacer l'âge et pour fondre la neige. 
Nous rendra le printemps et nous laisse l'amour. 



i*"' janvier 1842. 



^'' Louis Barthou. Les Amours d'un poète. 



LXIIIW 



Oh! de mon ardente fièvre 
Un baiser peut me guérir. 
Laisse ma lèvre à ta lèvre 
S'attacher pour y mourir. 
Ta bouche, c'est le ciel même^ 
Mon âme veut s'y poser. 
Puisse mon souffle suprême 
S'en aller dans un baiser! 



^'' Inédit. Feuilles paginées. 



372 DERNIÈRE GERBE. 



LXIV(») 



Ne vous contentez pas, madame, d'être belle. 

Notre cœur vieillit mal s'il ne se renouvelle. 

Il faut songer, penser, lire, avoir de l'esprit. 

Etre, pendant dix ans, une rose qui rit. 

Cela passe. — La vie est une triste chose. 

Un travail de ruine et de métamorphose 

Qui fait d'une beauté sortir une laideur. 

Fixez votre œil charmant, parfois un peu boudeur. 

Sur les deux termes sûrs d'une vie achevée. 

Sur le point de départ et le point d'arrivée. 

Chemin que parcourront, hélas! vos pas tremblants, 

— Dents blanches, cheveux noirs } — dents noires, cheveux blancs! 

Moi, j'estime la femme, humble et sage personne. 
Qui ne s'éblouit pas, belle, veut être bonne. 
Songe à la saison dure ainsi que les fourmis. 
Et qui fait pour l'hiver provision d'amis. 

Vieillir, c'est remplacer par la clarté la flamme $ 
Le cœur doit lentement rentrer derrière l'âme. 



(') Inédit. 



LXV 



Ame que j'ai trouvée ainsi qu'un diamant! 

O noble esprit, jaloux, chaste, superbe, aimant! 

Vous que l'amour fait reine et la beauté déesse. 

Qui souf&ez cependant et qui doutez sans cesse. 

Qui vous cachez, plaintive et cruelle à la fois. 

Et, comme les lions, fuyez au fond des bois, 

K'Iadame, en même temps si charmante et si rude! 

Oh! si des profondeurs de votre solitude. 

De ces vastes forêts où vous songez en vain, 

Votre regard pensif, défiant et divin. 

Pouvait comme un rayon pénétrer dans mon âme. 

Si vous la pouviez voir telle qu'elle est, madame. 

Dieu le sait, ô bel ange à qui manque la foi. 

Tu ne trouverais rien dans cette ombre que toi! 

Que toi, toujours bénie et toujours adorée. 

Ton image, d'amour et d'orgueil entourée. 

Ton nom, ton souvenir vivant, sacré, vainqueur. 

Et mon cœur sombre et doux brisé par ton grand cœur! 



lo mars. 



374 DERNIÈRE GERBE. 



LXVIi 



O souvenirs! beaux jours, douces heures passées! 
Rappelle-toi ce ciel, ces mers, ces grands tableaux. 
Quand nous laissions errer, confondant nos pensées. 
Nos pas sur les rochers, nos âmes sur les flots! 



Saint-Valéry-sur-Somme , 1 849 . 



^'' Louis Barthou. Les Amours d'uu poète. 



LXVII 



— Doux ami, quand j'aurai quitté la chair mortelle. 
Ne me fais remplacer par personne ! dit-elle. 
Pas d'autre amante! — Et grave, elle ajouta ce mot. 
Les yeux levés au ciel : Car j'en mourrais là-haut. 



3/6 



DERNIÈRE GERBE. 



LXVIII 



Vent du soir! dont le vol nous courbe tous ensemble, 
Respecte le blé d'or plein des rayons du jour. 
Respecte tous les cœurs où quelque flamme tremble. 
Mais jette où tu voudras, emporte où bon te semble 
La paille sans épi, la femme sans amour! 



LXIX 



Quand je ne serai plus qu'une cendre glacée. 
Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour. 
Dis-toi, si dans ton cœur ma mémoire est fixée : 

Le monde a sa pensée. 

Moi, j'avais son amour! 



3/8 DERNIÈRE GERBE. 



LXX 



C'était la première soirée 
Du mois d'avril. 

Je m'en souviens, mon adorée. 
T'en souvient-il? 



Nous errions dans la ville immense. 
Tous deux, sans bruit, 

A l'heure où le repos commence 
Avec la nuit! 



Heure calme, charmante, austère. 

Où le soir naît! 
Dans cet ineffable mystère 

Tout rayonnait. 



Tout! l'amour dans tes yeux sans voile. 

Fiers, ingénus! 
Aux vitres mainte pauvre étoile. 

Au ciel Vénus ! 



C'ETAIT LA PREMIERE SOIREE... 379 

Notre-Dame, parmi les dômes 

Des vieux faubourgs. 
Dressait comme deux grands fantômes 

Ses grandes tours. 

La Seine, découpant les ombres 

En angles noirs. 
Faisait luire sous les ponts sombres 

De clairs miroirs. 

L'œil voyait sur la plage amie 

Briller ses eaux 
Comme une couleuvre endormie 

Dans les roseaux. 

Et les passants, le long des grèves 

Où l'onde fuit. 
Etaient vagues comme les rêves 

Qu'on a la nuit! 

Je te disais : — «Clartés bénies. 

Bruits lents et doux. 
Dieu met toutes les harmonies 

Autour de nous! 

Aube qui luit, soir qui flamboie. 

Tout a son tour; 
Et j'ai l'ame pleine de joie, 

O mon amour! 

Que m'importe que la nuit tombe. 

Et rende, ô Dieu! 
Semblable au plafond d'une tombe 

Le beau ciel bleu! 



380 DERNIÈRE GERBE. 

Que m'importe que Paris dorme, 

Ivre d'oubli. 
Dans la brume épaisse et sans forme 

Enseveli! 

Que m'importe, aux heures nocturnes 

Où nous errons. 
Les ombres qui versent leurs urnes 
Sur tous les fronts. 

Et, noyant de leurs plis funèbres 

L'âme et le corps. 
Font les vivants dans les ténèbres 

Pareils aux morts! 

Moi, lorsque tout subit l'empire 

Du noir sommeil, 
J'ai ton regard, j'ai ton sourire. 

J'ai le soleil ! » 

Je te parlais, ma bien-aimée ; 

O doux instants! 
Ta main pressait ma main charmée. 

Puis, bien longtemps. 

Nous nous regardions pleins de flamme. 

Silencieux, 
Et l'âme répondait à l'âme. 

Les yeux aux yeux! 

Sous tes cils une larme obscure 

Brillait parfois j 
Puis ta voix parlait, tendre et pure. 
Après ma voix. 



C'ÉTAIT LA PREMIÈRE SOIKEE... 381 



Comme on entend dans la coupole 

Un double écho; 
Comme après un oiseau s'envole 

Un autre oiseau. 



Tu disais : « Je suis calme et fière. 

Je t'aime ! oui ! » 
Et je rêvais à ta lumière 

Tout ébloui! 



Oh! ce fut une heure sacrée. 
T'en souvient-il? 

Que cette première soirée 
Du mois d'avril! 



Tout en disant toutes les choses. 

Tous les discours 
Qu'on dit dans la saison des roses 

Et des amours. 

Nous alUons, contemplant dans l'onde 

Et dans ra2ur 
Cette lune qui jette au monde 

Son rayon pur. 

Et qui, d'en haut, sereine comme 

Un front dormant. 
Regarde le bonheur de l'homme 

Si doucement! 



POESIE. — XIV. 



Ȕ 



382 DERNIÈRE GERBE. 



II 



Tu disais : « O soleils sans nombre ! 

Nuit! ciel en feu! 
Dans vos clartés et dans votre ombre. 

Tout monte à Dieu. 

Rien ne se perd! Cendre, étincelle. 

Ramier, vautour. 
Le moindre battement d'une aile 

Ou d'un amour. 

Le chant du nid qui sous la feuille 

Va s'assoupir. 
Du cœur pensif qui se recueille 

Chaque soupir. 

Les rêves de l'âme enivrée. 

Du front qui bout, 
La nature immense et sacrée 

Retrouve tout! 

Car tout suit sa loi grave et douce! 

Tout à la fois! 
L'herbe verdit, la branche pousse 

Au fond des bois, 

La nuit endort les champs, la foule. 
Les mers, les monts. 

Le vent fuit, l'astre luit, l'eau coule. 
Et nous aimons ! 



C'ÉTAIT LA PREMIÈRE SOIRÉE... 383 

Nous aimons parce que nous sommes! 

C'est notre vœu! 
Aimer, c'est vivre loin des hommes 

Et près de Dieu! 

C'est s'ouvrir à la clarté pure. 

Comme la fleur! 
C'est sentir toute la nature 

Vivre en son cœur! 

C'est accomplir le code auguste 

D'Éden naissant 
Que suivait devant le ciel juste 

L'homme innocent! 

Soyons heureux, ô toi que j'aime! 

Bravons le sort! 
Car seuls à cette heure suprême. 

Seuls quand tout dort. 

Dédaignant d'un monde où tout tremble 

Les bonheurs vains. 
Surs d'être en paix avec l'ensemble 

Des faits divins. 

Comme en un temple où l'ombre rampe 

Devant nos pas. 
On suit la lueur d'une lampe 

Qu'on ne voit pas. 

Nous sentons sur notre âme fière. 

Tout en rêvant. 
L'œil sans sommeil, l'œil sans paupière 

Du Dieu vivant! 



384 DERNIÈRE GERBE. 



Va, dans mon cœur rien ne chancelle. 

Sois mon époux. 
La conscience universelle 

Est avec nous! 

Donnons-nous à l'amour! — E<coute, 

Soupirs, concerts. 
Pervenche du bord de la route. 

Perle des mers, 

La mousse en avril épaissie 

Des bois dormants. 
Les sourires, la poésie. 

Les pleurs charmants. 

Le bleu du ciel, le vert de Tonde, 

L'éclat du jour. 
Les belles choses de ce monde 

Sont à l'amour! 

C*est l'amour qui tient toute chose. 

Et fait d'un mot 
Épanouir ici la rose. 

L'astre là-haut. 

C'est lui qui veut qu'on ne commande 

Qu'à deux genoux ! 
C'est lui qui fait la femme grande 

Et l'homme doux! » 

Ainsi tu parlais, et sans doute. 

Dieu t'inspirait 5 
Car j'écoutais comme on écoute 

Dans la forêt. 



C'ETAIT LA PREMIERE SOIREE... 385 



Quand Dieu se mêle à la nature. 
Au bruit des vents. 

Quand il parle dans le murmure 
Des bois vivants! 



Août 1844. 



386 DERNIÈRE GERBE. 



LXXI (') 



Ton beau front s'est penché comme une fleur froissée; 

J'ai senti tressaillir ta pauvre âme blessée; 

Oh! dors, et songe à moi, doux ange au cœur profond! 

Pendant que ta veilleuse argenté ton plafond. 

Laisse passer devant tes paupières baissées 

Les rêves souriants, ombres de mes pensées. 

Et demain, quand le ciel ramènera le jour. 

Tourne tes yeux vers l'aube et ton cœur vers l'amour! 



Minuit. En rentrant. 
9 novembre. 



(') Inédit. 



LXXII 



GUITARE. 



\^us avez, madame, une grâce exquise. 
Une douceur noble, un bel enjouement. 
Un regard céleste, un bonnet charmant. 
L'air d'une déesse et d'une marquise. 

Vos attraits piquants, fiers et singuliers. 
Dignes des Circés, dignes des Armides, 
Font lever les yeux même aux plus timides 
Et baisser le ton aux plus familiers. 

La nuit, quand je vois, dans les cieux sans voiles. 
Les étoiles d'or, mon cœur songe à vous; 
Le jour, jeune belle aux regards si doux. 
Lorsque je vous vois, je songe aux étoiles. 



30 septembre 1844. 



388 DERNIÈRE GERBE. 



LXXIII 



Quand je veux savoir vos douleurs secrètes. 
Vous dites, ô belle aux yeux adorés : 
— «Je ne puis sortir des lieux où vous êtes; 
Vous êtes mon maître!» — Et puis vous pleure2. 

Et vous reprenez : — «Quoi! sans récompense 
Mes jours près de vous s'usent à souffrir! 
Je veux vous quitter, mais, lorsque j'y pense. 
Je ne sais pourquoi je me sens mourir!» — 

Le même esclavage, ô belle, est le nôtre? 
De vous jusqu'à moi la chaîne revient ; 
Nous ne sommes pas libres l'un ni l'autre; 
Je vous tiens, madame, et le sort me tient. 

V)us êtes à bord, et je suis la barque. 
Oui, comprends-moi bien, mes discours sont vrais. 
Cet homme qui t'aime, esclave et monarque. 
Est un dur navire aux sombres agrès. 

Il emporte au loin votre cœur, votre âme; 
Il est emporté par le gouffre amer! 
Vous ne pouvez pas en sortir, madame. 
Et lui ne peut pas sortir de la mer. 



^AND JE VEUX SAVOIR... 389 

Il subit l'autan, le nord, l'hiver, l'onde; 
Souvent sur l'écueil on le croit perdu; 
L'eau s'en joue, et quand la tempête gronde. 
Dans l'orage noir il passe éperdu! 

Il lutte; les vents n'épargnent personne. 
En se rappelant maint naufrage ancien. 
Sur les vastes mers il flotte, il frissoime. 
Il est votre maître et n'est pas le sien. 

II novembre 1847. 



390 DERNIERE GERBE. 



LXXIV W 



Vivre, aimer, tout est là, le reste est ignorance? 
Et la création est une transparence j 
L'univers laisse voir toujours le même sceau, 
Uamour, dans le soleil ainsi que dans l'oiseau ; 
Nos sens sont des conseils : des voix sont dans les choses; 
Ces voix disent : Beautés, faites comme les roses? 
Faites comme les nids, amants! Avril vainqueur 
Sourit. Laissez le ciel vous entrer dans le cœur. 



('' Inédit. Manuscrit des Acîes et Paroles. Depuis l'exil. 



LXXV 



À ANDRÉ CHÉNIER(»î. 



Tout à coup j'entendis s'éveiller ma voisine. 

J'avais seize ans, bel âge où tous les chérubins 

Rôdent, tâchant de voir par les vitres des bains, 

Oii la soutane est lourde et brûle les lévites. 

L'âge que vous aviez, mon André, quand vous vîtes 

Un beau matin, du fond de son réduit obscur. 

Grâce à ces accidents de terrain ou de mur 

Que le hasard nous ofee avec quelque avarice. 

Sortir du lit Myrrha, qui s'appelait Clarisse; 

Bref, je fis comme vous, mon doux André Chénier, 

Et j'appliquai mon œil aux fentes du grenier. 

Elle bâillait, laissant entrevoir ses épaules; 

Puis, comme une naïade ondoyant sous les saules. 

Par je ne sais quel brusque et naïf mouvement. 

Rapide, elle écarta son drap si vaguement 

Que l'œil ne savait pas si ce charmant manège 

Découvrait de la chair ou montrait de la neige. 

L'aube, à côté de nous, dorait le vieux portail; 

Elle regarda l'aube; — ici. Muse, un détail. 



''^ Fragment inédit relié dans les Œuvres d'André Cben'ter, édition de 1889. ColleH'ton 
dt M. Ijouïs Barthou. 



392 DERNIÈRE GERBE. 

Soit qu'elle ignorât l'art de l'exquise indécence j 
Soit qu'étant gens voisins de l'antique innocence 
On n'eût point fait alors ce progrès triomphal 
D'avoir plus de dentelle encore au lit qu'au bal j 
Soit que la pauvre enfant n'eût pas même un centime 
Dans son chétif budget pour la parure intime ; 
Soit manque d'idéal 5 soit enfin qu'Alizon, 
Simple, n'eût pas prévu ces trous à la cloison j 
Soit pour toute autre cause, à votre choix, poëte. 
Sa toilette de nuit était fort peu coquette. 
Un cordon lui serrait le cou lugubrement} 
On devinait son sein divin, son dos charmant, 
Mais mon vers, obligé de peindre, se désole 
De les empaqueter dans une camisole; 
Un serre-tête plat lui pressait les cheveux; 
Et je dois confesser, pour clore ces aveux. 
Que son bras, qu'eût chanté la nymphe de Sicile, 
Se dérobait aux yeux sous un linge imbécile. 



LXXVI 



A DES BAIGNEUSES. 



O femmes, la pudeur, c'est la honte sacrée. 

Le lieu sombre et divin qui rayonne et qui crée. 

Cette chair sous laquelle on aperçoit l'esprit. 

Le ventre qui féconde et le sein qui nourrit. 

Sont des mystères pleins d'épouvante et de charme. 

C'est pourquoi votre œil roule une céleste larme ; 

C'est pourquoi vous cherchez, loin des pas et des voix, 

baigneuses, l'abri silencieux des bois. 

La nature sauvage et profonde vous couvre. 

Votre robe inquiète en tressaillant s'entr'ouvre. 

Puis tombe, et vous avez, le dernier voile ôté. 

Peur de votre lumière et de votre beauté. 

Si quelqu'un me voyait! dit la nymphe ingénue. 

Comme c'est ef&ayant d'être une aurore nue! 

Et vous avez raison, belles, de vous cacher. 

Vos corps exquis, plus frais que la fleur du pêcher. 

Frémiraient du regard d'un passant, faune infâme 

Qui cherche la matière au lieu de chercher l'âme. 

A toute belle chose il faut un vêtement. 

L'œil de l'homme toujours guette en quoi se dément 

La beauté, la vertu, le génie, et s'attache. 

Sinistre, à la splendeur pour y trouver la tache. 



394 DERNIÈRE GERBE. 

Toute clarté, pour fuir Toiftense de nos yeux. 
S'enveloppe d'un pli chaste et mystérieux. 
Et l'on se sent farouche alors qu'on est suprême ; 
Et voilà pourquoi Dieu, sachant que l'astre même 
A sa pudeur, et veut un voile auguste et pur. 
Met sur la nudité des étoiles l'azur. 



15 juillet 1876. 



LXXVII 0) 



LUCIO. 



Plaire à deux yeux charmants, c'est le but de ma vie. 

Pour toute ambition, j'ai cette douce envie. 

Je souhaiterais tout à la fois dans les cieux. 

Oui. îvlais au fond, pourquoi? pour plaire à deux beaux yeux. 

Descendre du vieux Cid ou d'Amadis de Gaule; 

Briller à l'ŒU-de-bœuf; faire sur son épaule 

Ondoyer une étoile aux plis de son manteau; 

Avoir chevaux, piqueurs, chiens, carrosse, château; 

Etre beau, jeune, riche et grand par la naissance, 

Patrice de Venise ou duc et pair de France ; 

Etre homme de génie au front large et sacré. 

Calomnié de tous et de tous admiré; 

Que sais-je! être empereur! — tout cela, sur mon âme. 

Représente pour moi le regard d'une femme. 



('' Inédit. 



396 



DERNIÈRE GERBE. 



LXXVIII (1) 



Vous souffrez ici-bas mille maux nuit et jour. 

Sans cesse, et pauvres gens, vous dites : c'est l'amour. 

Erreur. L'amour n'est pas le mal, c'est le remède. 

Toujours de quelque belle, et souvent, que Dieu m'aide! 

De plusieurs à la fois je suis le prisonnier. 

Je vis au carnaval deux filles l'an dernier. 

L'une était ragusaine et l'autre bergamasque. 

Leur rire épanoui rayonnait sous leur masque. 

Et l'on voyait flamber des yeux sous leurs deux loups. 

Dont les charbons ardents eussent été jaloux. 

Quel éblouissement de voir ces créatures ! 

Leurs regards étoiles étaient pleins d'aventures j 

Leurs petits doigts semblaient jouer, doux et moqueurs. 

D'un clavier invisible où vibraient tous les cœurs. 

Le satin était bure auprès de leurs épaules. 

Les plus hardis faquins et les plus joyeux drôles 

Leur parlaient un moment, sans y songer du tout. 

Et devenaient rêveurs et bêtes tout à coup. 



<»> Inédit. 



LXXIXO) 



Bon! voilà son esprit qui part! — O cavaliers. 
Piquez des deux! Marins, faites force de voiles! 
Vive araignée, étends tes plus subtiles toiles! 
Aigles chasseurs, volez aussi prompts que l'éclair! 
Bien! hâtez- vous! allez! — Ni dans l'eau, ni dans l'air. 
Vous ne pourrez jamais, quoique vous alliez vite. 
Suivre, atteindre, saisir et ramener au gîte 
La raison d'une femme alors qu'elle s'en va! 



(') Inédit. 



POESIE. — XIV. 26 



39^ DERNIÈRE GERBE. 



LXXX(») 



PORTRAIT. 



Foin de cet orateur, pédant enchifrené 

De qui l'esprit ne sort qu'en passant par son né! 

Son éloquence humide abonde en longs filandres. 

Quand ce bavard, pour mettre un terme à nos esclandres. 

Paraît, blême et bouffi d'un ennui colossal, 

A la tribune, orné de son courroux nasal. 

Vous attendez qu'il tonne et moi qu'il éternue. 

Quoi! du nasillement l'heure est-elle venue! 

Oh! le puissant tribun qui fait que les partis. 

Quand il parle, oubliant griefs, vœux, appétits. 

Et toi. Liberté sainte, aujourd'hui prisonnière. 

Pensent à leur mouchoir et non à leur bannière ! 

Soit, émerveillez-vous! Fort bien, criez : bravo! 

Moi je n'admire pas ce rhume de cerveau. 

Certes, ce coryza, je l'avoue, est énorme. 

Stupéfiant, tenace à rendre un nez difforme. 

Monstrueux, magnifique, horrible, point bénin j 

Le rhume est d'un titan, mais le cerveau d'un nain. 



'•) Inédit. 



LXXXI 



Vous n'êtes pas sensible à la prose, jeune homme. 

Il vous faut le vers. Soit. L'art s'accommode en somme 

De la prose aussi bien que du vers, et Pascal 

\^ut Comeille. Pourtant le vers, pontifical. 

Monte dans plus d'a2ur et sur un plus haut faîte. 

Et le penseur en prose, en vers devient prophète. 

Donc préférons le vers. C'est un plus fier démon. 

Mais la prose. Tacite, Arouet, Saint-Simon, 

Est plus humaine étant moins divine, et, superbe. 

Est la Parole, alors que la strophe est le Verbe. 

Aimons l'esprit humain complet, et l'art entier. 



a6. 



400 DERNIÈRE GERBE. 



LXXXIIW 



Mes strophes sont comme les balles 
Aux coups meurtriers et fréquents. 
Mes deux rimes sont deux cymbales 
Qui sonnent sur le front des camps. 
Lorsqu'on les entend, tout tressaille; 
Le soldat rêve la bataille; 
L'éclair sort des bronzes tonnants; 
Les cavaliers à l'œil austère 
Sentent sous les housses de guerre 
Trembler leurs chevaux frissonnants. 



(•) Inédit. 



LXXXIII 



Quiconque pense, illustre, obscur, sifflé, vainqueur. 

Grand ou petit, exprime en son livre son cœur. 

Ce que nous écrivons de nos plumes d'argile. 

Soit sur le livre d'or comme le doux Virgile, 

Soit comme Alighieri sur la bible de fer. 

Est notre propre flamme et notre propre chair. 

Le livre est à ce point l'auteur, et le poëme 

Le poëte, notre œuvre est tellement nous-même. 

Nous la sentons en nous si mêlée à nos pleurs, 

À notre sang, si bien faite de nos douleurs 

Et si profondément dans nos os pénétrante. 

Que lorsqu'il arriva qu'en l'an mil huit cent trente 

Mademoiselle Mars, Firmin et Joanny 

Pour la première fois jouèrent Hernani, 

J'eus un frémissement de pudeur violée. 

Jusqu'à ce moment-là, dans une ombre étoilée, 

Ruy, Carlos, le bandit, le cor de la forêt, 

Dona Sol pâle, étaient mon rêve et mon secret; 

Je leur parlais au fond des extases farouches. 

Je voyais remuer distinctement leurs bouches. 

Je vivais tête-à-tête, ému d'un vague eflfroi. 

Avec ce monde obscur qui se mouvait en moi. 

La foule s'y ruant me parut un supplice. 

Il me sembla quand, seul derrière la coulisse. 



402 DERNIÈRE GERBE. 

Je vis Faure crier au machiniste : Va, 

Et lorsqu'en frissonnant la toile se leva, 

Que devant tout ce peuple immense aux yeux de flamme 

Je sentais se lever la jupe de mon âme. 

Jersey, septembre 1852. 



LXXXIV 



L'Inconnu, ce quelqu'un qu'on distingue dans l'ombre. 
Prend les poètes, joue avec leur âme sombre. 
Emplit leurs yeux profonds de la lueur des soirs. 
Et donne à deviner à ces Œdipes noirs 
Le bien, le mal, l'enfer. Dieu, l'amour, les désastres? 
Ce mystérieux sphinx, dont les yeux sont deux astres. 
Mêle l'immense énigme au clavier de leurs vers. 
Les ouvre ou les referme ou les laisse entr'ouverts. 
Et pose en souriant ses griffes contractiles 
Sur le spondée auguste et sur les frais dactyles. 
De sorte qu'on les sent pleins d'un charme hideux; 
Et, voyant le problème horrible trop près d'eux. 
Craignant d'être emportés sur de trop rudes faîtes. 
Les poètes ont peur de devenir prophètes. 



1^ 



404 DERNIERE GERBE. 



LXXXV 



Le prophète et le poëte 
Affirment l'être au néant; 
La terre écoute inquiète 
Cet archange et ce géant; 
La foule aux vils dialogues. 
Ce tas de loups et de dogues 
Qui rôdent sous le ciel bleu. 
Tout ce noir troupeau qui nie 
Aboie après le génie 
Interlocuteur de Dieu. 

Toute la sombre cohue 

Des errants et des vivants 

Craint les penseurs; elle hue 

Ces grands fronts, battus des vents ; 

Elle s'écrie en sa haine : 

«D'où vient qu'ils n'ont pas de chaîne. 

Et planent quand nous fuyons ? 

D'où vient que leurs cœurs flamboient? 

Qu'est-ce donc que leurs yeux voient 

Pour avoir tant de rayons?» 

Quand les grands aigles fidèles 
Dans l'âpre nuit sans amour 
Vont, donnant de fiers coups d'ailes 
Du côté du point du jour. 



LE PROPHETE ET LE POETE... 405 

L'ombre aveugle, l'ombre athée, 
Invective, épouvantée. 
Ces passants à l'œil vermeil 
Qui troublent sa solitude 
Avec leur vieille habitude 
De regarder le soleil. 

i" janvier 1854. 



4o6 DERNIERE GERBE. 



LXXXVIW 



Poètes, si le monde avait une âme encor. 

Sur vos lèvres sereines 
Reviendraient se poser ou des abeilles d'or 

Ou des baisers de reines! 

Vous verriez, comme Taigle au front du mont grondant. 

S'ouvrir pour votre extase 
Les deux chevaux ailés, ou l'Hippogriffe ardent. 

Ou l'ef&ayant Pégase. 



(•) Inédit. 



LXXXVII 



Voici les Apennins, les Alpes et les Andes. 

Tais-toi, passant, devant ces visions si grandes. 

Silence, homme! histrion! Les monts contemplent Dieu; 

Ils regardent, penchés au bord du gouffre bleu. 

Comme des spectateurs sur un gradin sublime. 

Le drame formidable et sombre de l'abîme. 

L'entrée et la sortie étrange de la nuit. 

Ces personnages noirs, le vent, l'éclair, le bruit, 

La comète, ange obscur dont vous voyez le glaive. 

Le rideau de ra2ur qui pour le jour se lève. 

Les chutes, les terreurs, les chocs, les dénouements 

Des mondes engloutis dans les chaos fumants. 

Et les astres masqués, et les apocalypses 

Des grands spectres du ciel, des aubes, des éclipses. 

Pour eux ce que la terre et ses fantômes font 

N'est qu'un peu de fumée et dans l'ombre se fond; 

Pour eux l'homme n'est pas, un peuple s'évapore. 

De la lave éternelle ef&ayant madrépore, 

Vésuve ignore Naple; Etna qu'un feu détruit 

Ne connaît pas Messine et parle avec la nuit; 

Olympe ne voit pas Athènes; pour Soracte 

Des grandeurs de là-haut Rome n'est que l'entr'acte; 

Balkan, sans voir Stamboul, chante son noir salem; 

Sina voit l'infini, mais non Jérusalem. 



4o8 DERNIÈRE GERBE. 



LXXXVIIK^) 



Tout homme est un grain de poussière j 
Pourquoi suivre des yeux chaque atome incertain? 

De l'humanité tout entière. 

Rêveur, je sonde le destin. 
Sans condamner le pire et sans railler le moindre. 

Je contemple ce qui va poindre. 

J'observe ce qui va finir. 
Comme la plaine au soir s'emplit d'ombres énormes. 
Je vois dans ma pensée errer toutes les formes 

Du vague et lointain avenir. 



i') Inédit. 



LXXXIX 



Ce monde, fête ou deuil, palais ou galetas. 

Est chimérique, faux, ondoyant, plein d'un tas 

De spectres vains, qu'on nomme Amour, Orgueil, Envie. 

L'immense ciel bleu pend, tiré sur l'autre vie. 

Le vrai drame, où déjà nos cœurs sont rattachés. 

Les personnages vrais, hélas! nous sont cachés 

Par ce ciel dont la mort est le noir machiniste. 

Le sage sur le sort s'accoude, calme et triste. 

Content d'un peu de pain et d'une goutte d'eau. 

Et, pensif, il attend le lever du rideau. 



15 octobre 1854. 



4IO DERNIÈRE GERBE. 



xc 



Il faut que le poëte, en sa dignité sainte. 
Comme un dieu boit le fiel sache boire l'absinthe, 
Qu'il marche gravement par son œuvre absorbé. 
Comme le laboureur sur le sillon courbé. 
Oubliant les firelons dont l'essaim l'environne. 
Et les insectes noirs qui mordent sa couronne. 
Il sied que le poëte, à toute heure obsédé. 
Sur le jaloux rhéteur à sa chaire accoudé. 
Sur l'obscur pamphlétaire accroupi dans son bouge. 
Imprime son dédain quoiqu'il ait un fer rouge! 
Mais il est bon parfois qu'entouré d'envieux. 
Il songe aux ennemis d'un maître illustre et vieux. 
Qu'il tire de l'oubli qui sur leurs fronts retombe 
Tous ces vils Bavius enfouis dans la tombe, 
Er que sa main, tardive ainsi que le remords. 
Fasse pour les vivants un exemple des morts ! 



XCI(^) 



Je voudrais qu'on trouvât tout simple qu'un rêveur. 
Las des faux biens, qui n'ont qu'une ingrate saveur. 
Cherche l'ombre et devienne une face tournée 
Vers l'inconnu dont est pleine la destinée. 
Je ne m'explique point qu'on ne comprenne pas 
Qu'un homme, après avoir pris ses quatre repas. 
Bu, mangé, dormi, dit des choses inutiles. 
Goûté dans vingt journaux à tous les mauvais styles. 
Et refait tous les riens que les gens graves font. 
N'est point pour cela quitte avec le ciel profond. 
Souvent, j'ai dit, pensif, les coudes sur ma table. 
Qu'une chose appelée honneur est véritable. 
Que l'âme est, et qu'il faut sur terre avant tout voir 
Non le bonheur, ô noirs vivants, mais le devoir. 
Et puisque vous parlez de rêveurs, sachez, hommes. 
Qu'entre la libre Sparte et les lâches Sodomes, 
Nous laissant le choix, calme, invisible, écoutant. 
Dans l'abîme un songeur immense nous attend. 
A l'homme la soufiBrance, à lui la patience. 
J'affirme qu'une haute et juste conscience 
Met tout en mouvement dans ces grands flots du sort 
Dont nous sommes battus quand notre barque sort. 
Sans cette probité suprême qui gouverne. 
Le monde ne serait qu'une a&euse caveme 

t'î Inédit. 



412 DERNIERE GERBE. 

D'ombre, de vents, d'écueils, de démence et de bruit. 
Et nous devons tâcher d'élever, dans la nuit. 
L'âme humaine au niveau de cette âme divine. 
Lier ce qu'on démontre avec ce qu'on devine. 
Chercher l'aube à travers les mornes épaisseurs. 
Telle est la fonction sévère des penseurs. 
Au-dessous d'eux les noirs événements se brisent. 
Et quant à ce que font, et quant à ce que disent 
Tous ceux qui de régner commettent l'attentat. 
Rois, empereurs, valets de la raison d'état. 
Chefs d'armée ou de peuple, imans, vizirs, ministres. 
Princes, tas monstrueux de tout-puissants sinistres. 
Considérant les cœurs, les haines, les effrois. 
Les faits, chaos farouche et plein d'obscures lois. 
Et le flux et reflux formidable où nous sommes. 
J'estime que l'eflbrt énorme de ces hommes 
Laisse à peu près la trace, en nos destins amers. 
Que laisse un cri d'oiseau dans la rumeur des mers. 



3 septembre 1872. 



XCII 



PLANETES, 



Dans nos noirs firmaments, deux des mondes maudits. 

Sombre loi, les enfers pèsent aux paradis. 

Chacun de ces foyers que l'ombre a dans ses voiles. 

Qui de près sont soleils et de loin sont étoiles, 

A des fourmillements de globes ténébreux. 

Terres, lunes, anneaux, mondes noirs et nombreux. 

Mêlés aux longs fils d'or de sa vaste lumière. 

Morne expiation d'une faute première! 

Tous ces grands chevelus des feux et des rayons. 

Les soleils à la face énorme, ces lions 

De l'abîme, accroupis au seuil des bleus pilastres. 

Dans leur crinière immense ont des vermines d'astres. 



POESIE. — XIV. 



414 DERNIERE GERBE, 



XCIIK^ 



Comme on a hors de soi ce prodigieux monde 

Tournant autour d'un centre où la lumière abonde. 

Et d'oii sortent la vie, et l'aurore et la loi. 

Et comme en même temps on porte un centre en soi 

Autour duquel le monde intérieur gravite. 

Pour peu qu'on réfléchisse et pour peu qu'on médite, 

Gn sent l'identité de l'âme et du soleil. 



'•'^ Inédit. — Carnet, 1861. — CoUeêiion de M. Louis Barthou. 



XCIV(i) 



Une sorte de vague énorme, errante et souple. 

Nous enveloppe, et tout dans cette onde s'accouple. 

C'est à travers ce flot qu'on entrevoit au loin 

L'œil fixe et lumineux de Pan, sombre témoin. 

C'est le chaos, j'y tremble; et c'est l'ordre, j'y pense. 

J'y sens du châtiment et de la récompense. 

Et je vais le plus droit que je peux devant moi. 

Je crois. C'est en amour que se dissout l'eflFroi. 

Dans cet ensemble, vrai quoique visionnaire. 

Tout a sa place; un cèdre, un brin d'herbe; un tonnerre 

Passe, et n'a pas le droit de faire taire un nid 

Qui, comme lui, comprend l'abîme et le bénit. 

Nul du concert sacré n'est exclu. On écoute. 

La nature au milieu de l'ombre parle toute; 

L'eflet rend témoignage à la cause; penché 

Sur tout ce vaste hymen qu'on nomme à tort péché. 

L'homme songe; il entend les êtres et les choses. 

Les monstres chevelus, les oiseaux aux becs roses. 

Tous, terribles, charmants, pêle-mêle, en tout lieu, 

A toute heure, à la lois, chanter ou rugir Dieu. 

Un hymme immense sort de cet immense rêve; 

L'alouette l'ébauche et le lion l'achève. 

i8 juin 1870. 
<'' Inédit. 



4l6 • DERNIÈRE GERBE. 



xcv« 



Le sépulcre géant d'étoiles se compose. 

Poëte, tu l'as dit, la mort n'est autre chose 

Qu'un formidable azur d'astres illuminé. 

O poëte, toi-même as jadis deviné 

Que nous, les noirs gardiens des espaces sans borne. 

Nous livrions aux morts leur sérénité morne. 

Et que, dans le dedans du cercueil, nous faisions 

Pendre les lustres d'or des constellations. 

Oui, la fosse contient tous les astres du rêve 5 

Meurs et vois! De la nuit le couvercle se lève. 

Sombre éblouissement ! Les morts mystérieux 

Laissent de sphère en sphère errer leurs vagues yeux. 

Et dressent, effarés, leur regard taciturne 

Dans les dômes sans fond du grand palais nocturne 5 

La mort, c'est l'ouverture effrayante des cieuxj 

L'immense firmament, tranquille et monstrueux, 

Oii vibre d'astre en astre un hymne séraphique. 

Emplit de ses soleils la tombe magnifique. 



t'î Inédit. 



XCVI 



À ce point de la vie où je suis arrivé. 

L'insulte offense peuj cette chose qu'on nomme 

Le laurier d'un poëte ou la gloire d'un homme 

Dépend de l'avenir, non des contemporains. 

Les louanges, ayant les affronts pour refrains. 

Sont trop près d'un tombeau pour y faire grand'chose. 

Et désormais ce bruit, injure, apothéose. 

Doit par le penseur calme et grave, être écouté 

Dans les lointaines voix de la postérité; 

Car l'avenir seul dit le mot superbe ou sombre 

Qui détrône une idole ou fait un dieu d'une ombre. 



4l8 DERNIÈRE GERBE. 



XCVIIW 



O consul, toi qui peux dire : — J'ai dans l'histoire 

Ce hasard, c'est que j'ai le pouvoir sans la gloire. 

Nul destin n'est pareil au mien, et j'ai vécu 

Asse2 pour gouverner Rome, étant un vaincu j 

Car ce sont les vainqueurs qui régnent d'ordinaire; 

Et moi qui dans mes mains fis rater le tonnerre. 

Je n'en suis pas moins dieu. — L'on t'admire, consul. 

Rome, devant qui tremble Anubis, Irmensul, 

Le Jéhovah des juifs, le Jupiter de Grèce, 

Le Pont, la Perse, et l'Inde, et l'Afirique tigresse. 

Tu la tiens sous tes pieds. Et l'on s'écrie : Honneur! 

Nous te faisons cortège, ô consul, chef, seigneur! 

Et pour te saluer, quand le Sénat te nomme. 

Tous ceux à qui plaît l'aube éternelle de Rome, 

Son passé, son vieux mont par la foudre choisi. 

Son histoire, sont là. — C'est vrai, j'y suis aussi; 

Et, vieux romain, je dis, pendant que tes esclaves 

T'entourent, quelques-uns vêtus de laticlaves. 

Quand tu digères, seul sur ton lit de vermeil. 

Lourd de toute-puissance et de demi-sommeil 

Dans la salle splendide et sonore où tu dînes : 

— Notre histoire me plaît, moins les Fourches Caudines. 

5 avril 1874. 
^'' Inédit. — Dofi de M. Louis Barthou. 



XCVIIIO) 



Ô destin! 
Toi par qui nous tombons et toi par qui nous sommes! 
Grandes fatalités qui brisez les grands hommes! 
Evénements qu'on voit dans l'ombre à tout moment 
Broyer tout, séparant la paille du froment. 
Mus par un vent du ciel qui jamais ne repose. 
Sans relâche occupés à moudre quelque chose. 
Machine aux mille essieux, travaillant jour et nuit. 
Dont je vois tourner l'aile et dont j'entends le bruit. 
Ce hameau ne craint pas vos rouages difformes. 
Le grain de mil échappe à vos meules énormes. 



^'' Inédit. 



420 DERNIÈRE GERBE. 



XCIXW 

(ÉpÎtre.) 



Il s'agit d'une fête à célébrer. C'est bon. 

Comment s'y prendre afin d'avoir beaucoup de joie? 

On a de l'argent} bien 5 mais il faut qu'on l'emploie. 

Vous avez une idée excellente : — Parbleu, 

Illuminons la ville. Ayons tout au milieu 

Un gros feu d'artifice avec des ifs superbes. 

Des serpenteaux faisant de grands zigzags, des gerbes. 

Comme ce sera beau ! le ciel sera très noir. — 

Vous ne songez qu'au feu que vous allez avoir; 

L'eau se fâche, et voilà qu'il pleut sur vos fusées; 

Vos lampions fumants empestent vos croisées. 

Vos gerbes sous l'averse ont l'air de lumignons. 

C'est fort beau tout de même en dépit des grognons 

Qui bougonnent : «J'ai froid. C'est manqué. Ça m'assomme». 

Une autre bonne idée est de donner la somme 

Entière, avec l'espoir que Dieu dira merci. 

Aux pauvres; et notez cet avantage-ci. 

C'est que le mauvais temps ne gâte point la fête. 



Cî Inédit. 



C(') 



Pour que l'humanité soit complète et divine. 
C'est peu qu'elle triomphe, il faut qu'elle ait raison 5 
Heureux celui qui plaint les vaincus! il devine 
Ce que pense quelqu'un derrière l'horizon. 

Les vaincus d*on ne sait quelle guerre inconnue 
Ce sont les animaux j vénérons leur malheur; 
La victoire par trop d'orgueil se diminue. 
Et Ton n'est le plus fort qu'en étant le meilleur. 

D'ailleurs connaissons-nous les horizons de l'ombre? 
Et nous, qui sommes-nous? Nos ports sont nos écueils. 
Songeons au ciel; tâchons que cette aurore sombre 
Si noire en nos berceaux, soit blanche en nos cercueils. 



(') Inédit. 



422 DERNIERE GERBE. 



CI 



À UN HOMME PARTANT POUR LA CHASSE. 



Oui, l'homme est responsable et rendra compte un jour. 

Sur cette terre où l'ombre et l'aurore ont leur tour. 

Sois l'intendant de Dieu, mais l'intendant honnête. 

Tremble de tout abus de pouvoir sur la bête. 

Te figures-tu donc être un tel but final 

Que tu puisses sans peur devenir infernal, 

Vorace, sensuel, voluptueux, féroce. 

Échiner le baudet, exténuer la rosse. 

En lui crevant les yeux engraisser l'ortolan. 

Et massacrer les bois trois ou quatre fois l'an? 

Ce gai chasseur, armant son fusil ou son piège. 

Confine à l'assassin et touche au sacrilège. 

Penser, voilà ton but; vivre, voilà ton droit. 

Tuer pour jouir, non. Crois-tu donc que ce soit 

Pour donner meilleur goût à la caille rôtie 

Que le soleil ajoute une aigrette à l'ortie. 

Peint la mûre, ou rougit la graine du sorbier? 

Dieu qui fait les oiseaux ne fait pas le gibier. 



cil 



Je te dis qu'il travaille et travaille toujours. 

Et que, rien qu'en vidant son verre dès l'aurore. 

Et qu'en le remplissant pour le vider encore. 

En riant, en chantant, en narguant tout devoir. 

En se laissant rouler sous la table le soir. 

Aidé sans le savoir par le destin qu'il raille. 

Il construit, sans marteau, sans clous et sans tenaille. 

Par un travail certain, infaillible et fatal. 

Le brancard qui le doit porter à l'hôpital! 



i 



424 DERNIÈRE GERBE. 



cm 



Le sort s'est acharné sur cette créature. 
C'était peu que cet être eût la prunelle obscure. 
L'œil éteint, le front bas, le cri rauque, et des nœuds 
D'opprobre et de misère à ses genoux cagneux. 
Qu'il fût difforme, abject, vil; il fallait encore 
Que, battu, fouetté, maigre, et marchant dès l'aurore 
Sous un fardeau trop lourd pour sa force, il courbât 
Son échine saignante aux boucles de son bât. 
Et cependant l'ortie, à ses pieds, sur la route. 
Liée au sol tandis qu'il va, vient, passe et broute. 
Muette, ne pouvant fuir ni changer de lieu. 
Tremblante sous la dent de l'âne, le croit dieu. 
Et plus bas, car la brume a la nuit pour voisine. 
Seul dans la terre aveugle et noire, sans racine. 
Sans germe, sans lien avec quoi que ce soit. 
Le caillou, sourd, stérile, informe, inerte, froid. 
Sent au-dessus de lui la plante frémir, vivre. 
Fleurir dans la clarté dont l'infini s'enivre. 
Et croître, et s'abreuver au souffle universel. 
Et, dur, triste, envieux, dit : L'ortie est au ciel! 



Descends; tu trouveras des jaloux de la pierre. 
Les zones sont sans fin dans cette fondrière! 
Monte, monte aussi haut que peut s'élever l'œil. 



LE SORT S'EST ACHARNE... 425 

Où l'azur t'apparaît, tu trouveras le deuil. 



\^is : ce génie ayant pour épouse la grâce. 

Cet être à qui la femme en souriant s'enlace. 

Cet élu de la force et de la majesté. 

Par l'aigle et le lion à peine contesté. 

Ce front craint des serpents qui rampent sur leurs ventres. 

Cet éblouissement des bêtes dans les antres. 

Ce souverain de l'eau, de la terre et du feu. 

Grand, fier, obéissant pourtant à son milieu. 

Pris par la pesanteur, loi de sa sphère, et chaîne 

De son globe qui passe avec un bruit de haine. 

L'homme, avec ses besoins de la chair et des sens. 

Avec ses appétits du fumier renaissants. 

De la honte secrète incurable piqûre. 

Rappel perpétuel à la bassesse obscure. 

Avec son sang fatal, acre et noir, dont ses mœurs. 

Ses croyances, ses dieux, ses lois sont les tumeurs. 

Avec le doute affreux que son regard reflète. 

Et ses fièvres, ses maux, ses pleurs, et son squelette. 

Spectre qui vaguement se dessine à son flanc. 

Et son vil alambic d'entrailles, distillant 

Le cloaque, et, hideux, souillant même la fange. 

L'homme, roi pour la brute, est un forçat pour l'ange. 



De là toutes vos soifs d'idéal et de beau. 
Et l'aspiration des justes au tombeau. 



Et l'ange, ce gardien des races planétaires. 
Lumineux visiteur de lunes et de terres. 
Comme vous d'une terre, habitant d'un soleil. 
Ayant pour vol l'éclair de son rayon vermeil. 
Pour domaine ra2ur qu'il échauffe, et pour bome 
Le point où ce rayon s'éteint dans l'éther mome. 



426 DERNIÈRE GERBE. 

L'ange, errant dans vos cieux comme dans une mer. 
Est lui-même la nuit, l'inférieur, l'enfer. 
Pour l'immense archange ivre et ruisselant d'aurore. 
Espèce d'aigle monde et d'oiseau météore! 



CIV 



Au point du jour, souvent en sursaut, je me lève. 

Eveillé par l'aurore, ou par la fin d'un rêve. 

Ou par un doux oiseau qui chante, ou par le vent. 

Et vite je me mets au travail, même avant 

Les pauvres ouvriers qui près de moi demeurent. 

La nuit s'en va. Parmi les étoiles qui meurent 

Souvent ma rêverie errante fait un choix. 

Je travaille debout, regardant à la fois 

Éclore en moi l'idée et là-haut l'aube naître. 

Je pose l'écritoire au bord de la fenêtre 

Que voile et qu'assombrit, comme un antre de loups. 

Une ample vigne vierge accrochée à cent clous. 

Et j'écris au milieu des branches entr'ou vertes. 

Essuyant par instants ma plume aux feuilles vertes. 



428 DERNIÈRE GERBE. 



CV(i) 



Les quatre enfants joyeux me tirent par la manche. 

Dérangent mes papiers, font rage, c'est dimanche j 

Ils s'inquiètent peu si je travaille ou nonj 

Ils vont criant, sautant, m'appelant par mon nomj 

Ils m'ont caché ma plume et je ne puis écrire; 

Et bruyamment, avec de grands éclats de rire. 

Se dressant par-dessus le dos du canapé. 

Chacun vient à son tour m'apparaître, drapé 

Dans un burnous arabe aux bandes éclatantes; 

Et je songe à l'Afrique, aux hommes sous les tentes, 

A la Mecque, au désert formidable et vermeil; 

On part avant le jour, de crainte du soleil; 

La file des piétons et des chameaux s'allonge. 

Passe confusément, chemine, et semble un songe; 

La nuée au vent flotte ainsi qu'une toison; 

Et les vagues de sable, emplissant l'horizon. 

Les ravins où jadis rêvait le patriarche. 

Font dans l'ombre onduler la caravane en marche. 



30 novembre 1862. 



W Inédit. 



CVI 



Je racontais un conte 
A quatre ou cinq marmots, auditoire choisi. 
Et j'en étais, je crois, à l'endroit que voici : 
«. . . Dans un instant où Dieu tournait le dos, le diable 
«Se glissa, sans rien dire et d'un air amiable, 
«Ce qu'il fait très souvent, derrière le bon Dieuj 
(dl coupa dans le ciel un morceau de drap bleu, 
((Et, pour cacher le trou, mit dessus un nuage. . .» 
Jeanne m'interrompit. — Allons, Jeanne, sois sage. 
Dit George, intéressé par le diable et par Dieu 5 
Nous écoutons, tais-toi. — Jeanne s'en troubla peu. 
— Je croyais que le ciel, dit-elle, était en soie. 



POESIE. — XIV. 20 



430 



DERNIERE GERBE. 



CVII 



Je suis comme dans un cloître 5 
On dit de moi : « D'où vient-il?» 
Je sens à chaque heure croître 
Le froid profond de l'exil; 
Je ne vois plus ma patrie ; 
Toute ma joie est flétrie; 
J'ai blanchi, vieil affligé; 
La tombe, amis, me réclame; 
Comme il gelait dans mon âme. 
Sur ma tête il a neigé. 



CVIII 



MON PETIT-FILS, 



Oui, ce petit, c'est Taube, et moi je suis le soir. 
Il naît. Que va-t-il voir? Je meurs. Que vais-je voir? 
Tous deux nous ignorons. Son jour vient, ma nuit tombe. 
Il essaie à tâtons le berceau, moi la tombe. 



432 DERNIERE GERBE, 



CIX 



Ce qui rend la vieillesse auguste et vénérable. 
Ce n'est point la lenteur des pas froids et pesants, 
La blancheur des cheveux ni le nombre des ans. 
Non, c'est la bienveillance et l'absence de haine. 
C'est la douceur qui fait vers la vertu sereine 
Monter de toutes parts les bénédictions. 
C'est cette majesté des bonnes actions 
Qui dans l'œil du vieillard met une pure flamme. 
Et que la longue vie ajoute à la grande âme! 



ex 



L*œuvre humaine est l'écho de la chose divine. 

Astre ou pensée, on sent errer le même mot 

Du chef-d'œuvre d'en bas au chef-d'œuvre d'en haut. 

Shakspeare, Dante, Job, Eschyle, vos génies 

Sont eux-mêmes, devant l'azur, des harmonies? 

Ils contemplent le monde et l'ombre et le ciel bleu 

Et l'être; et ce qu'ils font est leur réponse à Dieu. 

Ils prennent l'idéal dans leurs vastes poursuites. 

Vois. Dieu fait l'Océan; l'homme fait Hamlet. Quittes. 



434 DERNIÈRE GERBE. 



CXI 



La porte 

Céda. Je tâtonnai du bout de mon bâton; 

J'entrai; tout était noir; à peine pouvait-on 

Distinguer, à travers les ombres étouffantes. 

Le jour qui des volets rayait les blêmes fentes. 

Tout sembla s'éveiller quand la porte bâilla. 

Nul depuis soixante ans n'avait pénétré là. 

Les meubles de santal, de citronnier, d'érable. 

Dormaient sous la poussière épaisse et vénérable ; 

Les miroirs détamés semblaient sur les dressoirs 

Des morceaux de ciels blancs tout piqués de trous noirs. 

Et me multipliaient en faces fantastiques 

A travers des essaims d'immobiles moustiques; 

Au tremblement d'un pas dans cette ombre perdu. 

Le lustre, avec un bruit de squelette pendu. 

Au-dessus de ma tête entre-choquait ses prismes; 

Les vieux gonds de la porte avaient des rhumatismes. 

Les lampas décloués, aux angles du plafond, 

S'éploraient et flottaient tels que les vers les font; 

Les murs étaient tendus de toiles d'araignées; 

Les portraits noirs avaient des mines indignées; 

Tous ces objets tremblaient dans un vague rayon. 

Et prenaient par degrés un air de vision 

Comme si l'on eût vu bouger et parler presque 

Des personnages peints sur quelque sombre fresque; 

Une espèce de vieux, en habit d'Apollon, 



LA PORTE CEDA... 435 

Trônait, encadré d'or, au milieu du salon 5 
C'était Louis, portant l'auréole qu'agrafe 
Au front de tout césar tout historiographe. 
Peint à l'âge où, prenant l'ennui pour compagnon. 
Le grand roi, devenu Monsieur de Maintenon, 
Gagnant de la perruque et perdant du panache. 
Étant encor soleil, était déjà ganache. 

Toute la salle avait gardé ce dernier pli. 
Lugubre et froid, que fait en s'en allant l'oubli j 
La cheminée était comme un tas de décombres 5 
On ne sait quelle horreur sortait des fauteuils sombres 
Où des spectres semblaient avoir passé la nuit. 
Au fond de ce silence on entendait un bruit 
Faible comme le pas des larves sur les cendres. 
Des médaillons de dieux, d'Hercules, d'Alexandres, 
Luisaient parmi des sphinx étrangement groupés; 
Sculptée au dossier d'or des larges canapés, 
Cléopâtre montrait dans leur rondeur princière 
Deux seins que modelait vaguement la poussière; 
Et sur la devanture informe des bahuts 
Tityrus devisait avec MeUbœus. 

J'eus peur, et je sentis comme une sombre lutte; 
Car ces vieilles splendeurs étonnent dans leur chute. 
Les figures de l'ombre ont de sinistres yeux, 
La ruine est terrible, et les momes aïeux 
Semblent jeter des cris avec leurs pâles bouches 
Dans le délabrement de leurs luxes farouches. 



436 DERNIÈRE GERBE. 



CXIl 



NOS AMUSEMENTS 



AVEC LAMARTINE, SOUMET, VIGNY, LES DEUX DESCHAMPS, 
SAINTE-BEUVE ET NODIER, VERS 1827. 

Amis, j'ai vu des morts le festin mémorable. 

Ils parlaient à grand bruit, ils mangeaient du lapin; 

Leur appétit s'aiguise en leur lit de sapin, 

Leur dent s'attaque à tout, aux cuisses, même au râble. 

Mais ils parlaient! c'était un bruit dans le quartier! 

Hélas, l'homme qui fait ce malheureux métier 

De fantôme, vivant, parle peu, mais mort, hâble. 



CXIIIW 



J'aime ces grands esprits, j'aime ces grandes œuvres. 
J'aime Jean La Fontaine ami de Jean Lapin, 
Comeille sans souliers fils d'Homère sans pain. 
Et tous ceux qu'on oublie, et même ceux qu'on loue, 
Ret2, Pascal, Sévigné, Saint-Simon, Bourdaloue, 
Toi surtout, le rieur qui saigne, Poquelin! 

J'aime de ces beaux noms ce beau Versailles plein. 
Mais, j'en conviens, le sang ruisselant aux Cévennes, 
La femme au ventre nu dont on ouvre les veines. 
Les dragons rôtissant l'enfant à petit feu, 
La roue et le gibet, me gâtent quelque peu 
Ce grand siècle qui met l'épaisseur d'une prude 
Entre toute splendeur et toute turpitude. 
Et, sur la Maintenon mêlant Dave et Néron, 
Courbe Louis quatorze à l'auge de Scarron. 



(»î Inédit. 



438 DERNIÈRE GERBE. 



CXIVW 



Attention. Voici Louis quatorze. Gare 

Le grand siècle! j'en parle, ami, comme je peux. 

O Boileau Despréaux, satirique pompeux! 

Régnier, afïreux vaurien, plus tendre que Racine, 

Tenant sous ses deux bras Goton et Mnémosyne, 

Menait au cabaret la poésie en rut. 

Enfin Despréaux vint, enfin Boileau parut. 

Lequel à coups de fouet chassa cette drôlesse. 

Louis fait l'amour, fait la guerre, se confesse 

Et meurt. Roi, qu'il est grand! Homme, qu'il est petit! 

Beaux jours! l'espèce humaine en masse s'engloutit 

Sous l'immense toison qui lui couvre la nuque. 

La périphrase alors naquit de la perruque. 

La crinière aux longs flots pénétra dans les mœurs. 

D'horribles faux cheveux hérissaient les rimeurs. 

Et de tous ces cerveaux la pensée immortelle 

Sortait en emportant la perruque avec elle. 

De là tous ces grands vers qui n'ont plus rien d'humain 

Et vont frisure en têre et la canne à la main. 



(^) Inédit. 



cxv 



RACONTE EN REVE PAR LORD BYRON. (PEUT-ETRE.) 

Nous étions, John Beauclerck et moi, deux jeunes lords. 
L'église de Harrow, vieux bric-à-brac d'alors. 
Avait sous son portail un Jupiter de pierre 
Où les chrétiens faisaient volontiers leur prière. 
Un jour que nous quittions la classe pour le jeu, 
John donne un coup de canne à l'idole, et me crie, 
À moi qui m'indignais, plein de respect du lieu : 

— Je ne sais. Je suis pair. Et c'est par seigneurie. 

— Oh! dis-je. — Et, pair aussi, je crachai sur le dieu. 

Nuit du 5 au 6 novembre 1862. 



440 DERNIÈRE GERBE. 



CXVI 



Hé, prends ton microscope, imbécile! et frémis. 

Tout est le même abîme avec les mêmes ondes. 
L'infiniment petit contient les mêmes mondes 
Que l'infiniment grand. Que vas-tu contempler 
Le ciel noir quand il plaît aux nuits de l'étoiler. 
Le groupe constellé, le globe, la planète, 
Orion, Sirius que grossit ta lunette. 
L'anneau de celui-là, les lunes de ceux-ci.^ 
La fourmi sous sa patte a des sphères aussi ; 
L'intervalle que font les ailes d'une mouche 
Contient tout un azur où se lève et se couche 
Un soleil invisible, éblouissant au loin 
De profonds univers qui n'ont pas de témoin. 
Montez ou descendez 5 tout s'ouvre sans rien clore 5 
On trouve au fond d'un puits un autre puits encore; 
La limite n'est pas dans la nature ; elle est 
Dans l'instrument grossier, dans l'organe incomplet; 
Votre prunelle est moins un moyen qu'un obstacle; 
Tu n'as qu'à grandir l'œil pour grandir le spectacle ; 
Le petit, c'est l'immense. En ta main, ô passant. 
Prends la mer bleue ainsi qu'un verre grossissant. 
Et, courbé sur la vie, abîme dont la lampe 
Est un soleil qui brille ou bien un ver qui rampe, 
A travers l'océan regarde un puceron; 



HE, PRENDS TON MICROSCOPE.. . 441 

Tu pâliras ainsi qu'Amos, Elie, Aaron, 

Devant les visions de l'incompréhensible. 

Et tu ne sauras pas si cet être impossible, 

Formidable, aperçu par toi confusément, 

N'est pas le chaos même, horrible, en mouvement 

Dans l'éther qu'il obstrue avec sa forme immonde. 

Et si tu vois un monstre ou si tu vois un monde ! 

Oui, l'aube le matin emplit ton corridor 

Des constellations de la poussière d'or; 

La toile d'araignée en ses mailles noctumes 

A des gouffres où vont et viennent des Satumes; 

Une création passe entre chaque fil; 

Tout homme, le dernier, le moindre, le plus vil. 

L'esclave, le forçat de Brest, le juif qui rogne 

Un liard, le voleur de grand chemin, l'ivrogne. 

Le grec qui triche au jeu dans un bouge aux eaux d'Aix, 

Broie un astre en fermant son pouce et son index. 

Il ne faut pas que l'âme humaine s'assoupisse 

Au bord de l'atome, ombre, abîme, précipice; 

Homme, il n'est pas d'esprit qui, s'il se penche un peu 

En bas, sur le petit, l'autre côté de Dieu, 

Ne frissonne devant l'élargissement sombre 

Du néant, du caché, de l'espace, du nombre! 

Il suffit que, demain, un ouvrier savant. 

Inventant un cristal plus clair et plus vivant. 

Pose sur l'inconnu des lentilles puissantes. 

Pour que, si ton regard s'en approche, tu sentes 

Le vertige du trou d'une aiguille, et la peur 

De tomber dans ton souffie, efirayante vapeur! 

Le point n'a pas de fond. Homme, l'inaccessible 

Est dans le grain de sable à jamais divisible; 

L'imperceptible est fait de la même grandeur 

Que les cieux qui n'ont pas encore eu de sondeur. 

Un pou de l'infini contient en lui la somme; 

Tu serais Dieu le jour où tu pourrais, toi l'homme. 



442 DERNIÈRE GERBE. 

Voir le commencement et la fin d'un ciron. 

Pendant qu'un maringouin sonne de son clairon. 
Homme, des millions de mondes peuvent naître 
Et mourir; à l'instant où je parle peut-être. 
Des peuples ignorés, vague fourmillement 
Qu'un infusoire couvre ainsi qu'un firmament. 
Regardent s'étoiler le ventre d'un volvoce ; 
Sourds, obscurs, adorant quelque idole féroce. 
Noirs, enfouis dans l'être, ensevelis dessous. 
Invisibles, perdus ; et peut-être est-ce vous! 



CXVII 



Insondable, immuable, étemel, absolu; 

Face de vision; être qui toujours crée; 

Centre; rayonnement d'épouvante sacrée; 

Toute-puissance ayant des devoirs et des lois; 

Présence sans figure et sans borne et sans voix; 

Seul, pour prunelle ayant l'immensité sereine; 

Regardant du même œil ce qu'un puceron trame. 

Ce que dévore un ver, ce qu'un ciron construit. 

Et le fourmillement des soleils dans la nuit; 

Volonté, d'où le monde en jets vivants s'élance. 

Qui pour matériaux a la nuit, le silence. 

Le vide, le néant, rien; et pour canevas 

L'infini reflétant de vagues Jéhovahs; 

Pensée aboutissant, lumineuse, aux prodiges; 

Moi goufe où tous les moi tombent, pris de vertiges; 

Essence inexprimable en qui tout se confond; 

Tourbillonnement d'ombre et de lueur au fond 

D'on ne sait quoi de grand, de splendide et de sombre; 

Espèce de forêt de facultés sans nombre; 

IL est là, formidable, unique, illimité. 

Stupéfiant les cieux de son énormité; 

Et, sous le porche immense et brumeux de l'abmie. 

Au degré le plus noir du chaos, sur la cime. 

Tous les êtres créés, en haut, en bas, partout. 

Astres, globes, édens, enfers dont le flot bout. 



444 DERNIÈRE GERBE. 

Les rochers, les volcans, les monts, les mers houleuses. 
Les âmes, les esprits, les foules nébuleuses, 
La bête dans les bois, l'ange dans l'éther bleu. 
Se courbent effarés devant l'horreur de Dieu. 



CXVIIIC) 



Dans les leçons qu'il donne aux esprits cx)mme aux yeux 

L'abîme, dont la tombe est la blême fenêtre. 

N'est pas exact, précis et clair, quoique peut-être 

Il en sache aussi long qu'Ulysse Aldrovandus; 

Par qui veut écouter les cieux sont entendus; 

^lais croire qu'ils vont tout dévoiler, c'est un rêve. 

Je n'imagine pas que le mystère lève 

Son capuchon sinistre au fond de l'infini 

Comme un religieux du Corpm dominï; 

Je doute que l'Etna, sous sa crête fumante. 

Prêche, expose, débatte, examine, argumente; 

Je doute que la mer où planent les autans. 

Mêle sous son écume à ses bleus habitants. 

Et roule, et dans le tas de ses hydres confonde 

Une théologie errant dans l'eau profonde; 

Sans doute l'Océan, miroir du firmament. 

Est un grand syllogisme, âpre, amer, écumant. 

Chaque fois qu'il endort son flot glauque, il apaise 

De l'analyse en lutte avec de la synthèse. 

Mais son Verbe n'est pas le jargon d'un pédant. 

Son goufl&e, de clarté farouche débordant. 

Jette de la logique à sa grève déserte. 

Mais sans finir par donc ni commencer par certe. 

<•) Inédit. 

POÉSIE. — XIV. " ag 



44^ DERNIÈRE GERBE. 

L'ombre est un grand amour, l'abîme est un grand lit} 

L'Etre emplit l'étendue et l'emplit et l'emplit j 

Sans qu'on sache comment, les globes se soutiennent j 

Au même point des cieux les planètes reviennent. 

Les mondes, monstrueux et beaux, uns et divers. 

Tous les objets créés, bêtes, monts, rameaux verts. 

L'homme par la pensée et la fleur par la tige 

Entrent dans le miracle et sortent du prodige; 

L'air frémit, l'arbre croît, l'oiseau chante, l'eau fuit. 

Et des lumières vont jusqu'au fond de la nuit; 

L'illusion serait étrange, que t'en semble. 

De voir dans le splendide et redoutable ensemble. 

Dans le flot de la vie et dans le noir torrent 

Un docteur de Sorbonne énorme pérorant. 



CXIX 



REPONSE A L'OBJECTION : MAL. 



— Ah! puisque c'est ainsi, je ne veux pas de Dieu! 
Je ne veux pas de Dieu ! — Voilà ton cri morose. 

Ayant trouvé le mal au bout de toute chose. 

Ayant trouvé le fond amer, l'homme manqué 

Par l'incompréhensible et fatal ananké. 

Tu dis : — Je hais le dieu, si c'est cela le monde! 

Pour juger l'ouvrier, sur son œuvre on se fonde; 

Or l'ouvrage est mauvais, donc l'auteur est méchant. 

Et je hais ce Dieu! — Puis, un remords te touchant. 

Tu dis : — Mais j'ai peut-être erré; l'ombre est profonde; 

Peut-être n'est-ce pas dans Dieu que va ma sonde; 

Peut-être, ô vain chercheur. Dieu m'a-t-il échappé; 

Si je m'étais trompé? — 

Tu ne t'es pas trompé. 
Ta sonde est bien tombée à l'abîme suprême; 
Oui, tu viens de jeter ton esprit dans Dieu même; 
Oui, c'est ce précipice énorme de rayons. 
C'est Dieu. 

Jette une éponge à l'Océan, voyons; 



44^ DERNIÈRE GERBE. 

Reprends-la. Qu'as-tu? Rien. Un verre d'eau salée. 
Quant à la mer, profonde et terrible mêlée. 
Quant à l'immensité des écumes, des bruits. 
Des flots, incessamment détruits et reconstruits. 
Quant au chaos des chocs, des trombes, des tempêtes. 
Dont l'ouragan hagard sonne les sombres fêtes. 
Plein de monstres sans nom qui rôdent engloutis. 
Cachant des oasis et des 0-Taïtis 
Où des idylles vont et viennent toutes nues; 
Quant à cette tourmente insondable de nues. 
D'ondes, d'écueils, d'azur flottant, d'azur qui luitj 
Quant à ce goufîire où naît le matin, où la nuit 
Trempe sa robe d'ombre et son manteau d'étoiles; 
Quant à ce rendez-vous des souflles et des voiles; 
Quant à cet infini, noir, lauve, éblouissant. 
Crois-tu que tu le tiens dans ta main? A présent 
S'il te plaît de porter à ta bouche ce verre. 
S'il te plaît de tremper ta lèvre à l'eau sévère. 
Et si ton estomac frémit en la buvant, 
Si ton viscère abject se soulève, trouvant 
Une saveur amère à la chose sublime. 
Est-ce que tu diras qu'ayant goûté l'abîme. 
Tu viens, toi qui ne vis que si bas et si peu. 
De revomir la mer et de recracher Dieu? 



I 



cxx 



Est-ce que par hasard le monde sous nos yeux 

Se défait, se déjette et périt? d'aventure. 

Est-ce que nous voyons se rider la nature. 

Et disparaître, au fond de l'ombre, en proie aux vers. 

Sous une moisissure énorme, l'univers? 

Le zodiaque est-il branlant dans sa charpente 

Au point que les saisons s'écroulent sur sa pente? 

L'été meurt-il de froid? l'hiver meurt-il de chaud? 

L'astre se couvre-t-il de poussière là-haut? 

Sirius s'éteint-il, faute d'huile? Persée 

Est-il tombé, sa chaîne étant vieille et cassée? 

Aperçoit-on, parmi les gouffres inconnus. 

Des toiles d'araignée entre Mars et Vénus? 

Le grand ciel s'en va-t-U par plaques? l'empyrée 

A-t-il à l'orient sa teinte dédorée? 

Le zénith n'est-il plus qu'un faux plafond mal joint? 

L'aurore noircit-elle? en est-on à ce point 

Que l'azur se détache et tombe de vieillesse? 

Est-ce parce qu'il voit les vents qu'il tient en laisse. 

Phtisiques et poussifs, s'arrêter haletants. 

Et la rose manquer son entrée au printemps. 

Et tout se disloquer au ciel et dans l'abîme. 

Que l'Auteur continue à garder l'anonyme? 



450 DERNIÈRE GERBE. 



CXXIW 



Crois-tu que de ceci mon rêve se repaisse, 
Que je sois satisfait, que je sois une espèce 
De bienheureux, louant à toute heure, en tout lieu; 
Que j'aie entre les dents un dithyrambe à Dieu; 
Que je trouve tout grand, complet, parfait, sublime; 
Que je dise : il ne manque à rien un coup de lime! 
Tout est beau! que je sois un faiseur d'embarras. 
Que je crie à la nuit : fais ce que tu voudras ! 
Que j'aille acceptant tout, et que je contresigne 
Aveuglément le lys, le paon, l'aigle, le cygne. 
Homme? et que je constate, en me pâmant, le pré, 
La source, la forêt, le buisson diapré. 
L'aube sur un vieux mur dorant les giroflées. 
L'ouragan noir chassant les vagues essoufilées? 
Non, non, ce n'est pas moi qui, tout joyeux devant 
Le problème muet, sourd, obscur, décevant. 
M'obstine à voir dans tout des marques d'alliance. 
Homme, ce n'est pas moi qui vis de confiance. 
Ce n'est pas moi qui vais béant aux paradis 
Quand l'âpre énigme est là. Ce n'est pas moi qui dis : 
L'univers n'est pas clair; non, mais il est splendide. 
Ce n'est pas moi qui suis l'adorateur candide. 



(•) Inédit. 



CKOIS-TU ^UE DE CECI... 451 

Qui félicite Têtre effrayant d'être noir. 

Qui fais le sphynx camus avec mon encensoir! 



. . . . A^) 

Qu'a-t-elle donc de beau cette création. 

Et de pur, de charmant, d'heureux, pour qu'on l'admire? 

Quoi donc! devant Adam faut-il brûler la myrrhe. 

Louer ses passions, ses vices, sa laideur. 

Ses vils instincts qui font décroître la pudeur 

Dans la femme, et qui font croître en l'homme la honte? 

Et si je plonge au bas du gouffre, ou si je monte 

Dans ce faux ciel béat baj liant plus qu'il ne rit. 

Que veux-tu que je pense, homme, quand mon esprit. 

Comparant le démon rampant que l'enfer noie. 

Et l'ange coassant dans son marais de joie. 

Va de ce saurien à ce batracien? 



(1) 



Ces lignes de points sont dans le manuscrit. (^Note Je l'Editeur.) 



452 DERNIERE GERBE. 



CXXII 



La souffrance, géante et spectre, sur le monde 

Se dresse; un long cri sort de sa bouche profonde 

Et remplit l'infini mystérieux et sourd. 

Et la femme aux bras blancs, le vieillard au pas lourd. 

Partout, sous tous les cieux et sous tous les tropiques, 

Londres, Rome, Paris, ces cavernes épiques. 

Le laboureur courbé, forçat des verts sillons. 

L'éclatant capitaine au front des bataillons. 

Et les rois sur leur trône et le pauvre en son bouge. 

Les branches de la ronce oti la vipère bouge. 

Ceux qui disent : priez, ceux qui disent : aimons. 

L'algue au fond de la mer et l'arbre au haut des monts, 

L'eau roulant le caillou, la faulx coupant la gerbe. 

Le tigre se tramant sur le ventre dans l'herbe. 

Le doux oiseau tordant la mousse de son nid. 

Le navire et l'écueil, le jonc et le granit. 

Le martyr, le bourreau, le conquérant, l'apôtre. 

Ne font que répéter d'un bout du monde à l'autre, 

— Même l'enfant qui rit, même la vierge en fleur, — 

Les gestes désolés de l'immense douleur. 



13 juillet 1854. 



CXXIIIW 



Même avant le cercueil, la matière vous quitte; 

Votre âme sur la terre est bien longtemps en deuil 

De vos jeunes amours, de votre jeune orgueil; 

Après les bals, les jeux, les cris, et les orgies 

Du vil plaisir jusqu'à soixante ans élargies. 

Et la danse brutale et stupide des sens. 

Votre argile agonise au souffle froid des ans; 

La chair est une bête infirme, horrible, morte; 

Le vieillard est un spectre; — où l'âme vit? — Qu'importe! 

Les cheveux noirs sont morts et les dents ne sont plus. 

L'appétit est gisant dans l'estomac perclus. 

Les roses de la joue ont passé, le front ploie. 

Rien n'est resté vivant de ce corps plein de joie 

Qui faisait fête au monde et sonnait du clairon. 

Songeur, qu'est-ce que l'âme? Une veuve Scarron. 

L'hymen royal l'attend dans le mystère sombre. 

Son trône est le tombeau. Sa grandeur est de l'ombre. 



t>> Inédit. 



454 DERNIÈRE GERBE. 



CXXIV 



MELANCOLIE(i). 



Le père est mort hier, Tenfant joue aujourd'hui. 
L'ombre peut-être est là, pleine d'un sombre ennui. 
L'enfance est froide, hélas! Son œil bleu qui nous charme 
Nous glace. O deuil! le temps d'essuyer une larme. 
Le chagrin de l'enfant s'en va, vide et subtil. 
Hier! Qu'est-ce qu'hier? Un mort! où donc est-il? 
Pourquoi n'y sont-ils plus, ceux qu'on voyait? les choses 
Disparaissent la nuit. Vois donc les belles roses! 
L'enfant rit. Sa pensée est une mouche. Il rit. 
Nul souvenir ne reste en ce rapide esprit. 
Nul reflet dans cette eau dont vacille la moire; 
Chaque souffle qui passe emporte sa mémoire. 
Qu'est-il? rose lui-même en attendant qu'il soit 
Quelqu'un de grandissant que le sort aperçoit. 
Voyez-le dans l'aurore avec les autres plantes 
Comme lui faites d'ombre et comme lui tremblantes. 
Il n'est rien qu'un parfum comme elles; frais, vermeil; 
La pénétration charmante du soleil 
Le dore, et fait qu'on voit au fond d'une auréole 
Sa petite âme ouverte ainsi qu'une corolle; 
De pleurs et de rayons l'aube vient le baigner. 
Et c'est la seule fleur qui doive un jour saigner. 

19 X"" 1853. 

(') Inédit. 



cxxv 



Le juste de ses fers subit l'indigne poids $ 

Il souffre, il saigne, il va; tout l'accable à la fois; 

Le jour est dur, la nuit est pire; 
Mais, dans ce noir sentier du deuil et de l'affront, 
Cabne, il voit resplendir au-dessus de son front 

La libre mort au doux sourire. 

Les per\xrs sont joyeux; faux prêtres, rois méchants. 
Ils ont tous les bonheurs, la pourpre et l'or, les chants. 

Les fruits vermeils, les belles femmes; 
Ils marchent, fiers, puissants, poussant dans le chemin 
A coups de pique, à coups de fouet, le genre humain. 

Noirs bouchers du troupeau des âmes; 

Mais, comme dernier terme au voyage qu'ils font, 
S'enfonçant pas à pas dans le crime profond. 

Faisant mentir Korans et Bibles, 
Us peuvent voir, au fond de l'ombre où tout s'enfuit. 
Un sépulcre sur qui se croisent dans la nuit 

On ne sait quels barreaux terribles. 



456 DERNIÈRE GERBE. 



CXXVIW 



Quand Jean- Jacques vivait, l'homme à qui dans les âges 
Jamais le genre humain ne paîra ce qu'il doit, 
Les passants le huaient et le montraient du doigt. 
Ce penseur, cœur saignant, front triste, âme meurtrie. 
Se cachait, fugitif dans sa propre patrie; 
Et les petits enfants, hélas! qu'il aimait tant. 
Le poursuivaient à coups de pierres, lui jetant 
A la tête en détail sa future statue. 



(') Inédit. 



CXXVII 



Oh! je t'emporterai si haut dans les nuées. 
Vipère, que la bourbe où la nuit t'engendra, 
La plaine et le marais, les cris et les huées. 
Les voix, les pas, le bruit, tout s'évanouira! 

Je briserai tes dents dans ta bouche, ô vipère! 
En vain tu te tordras, reptile épouvanté. 
En vain tu te tordras, cherchant des yeux la terre. 
Tu ne verras plus rien qu'une immense clarté! 

Rien que le ciel profond, étemel, immobile. 
Que les êtres créés sentent au-dessus d'eux 
Et qui dans sa splendeur implacable et tranquille 
Pèse de toutes parts sur les monstres hideux! 

Et ce ne sera pas, pour l'oiseau dans la nue. 
Un médiocre efeoi de voir cet être impur. 
Cette chose difforme au soleil inconnue. 
Qui, faite pour la fange, expire dans l'azur! 

Si ceux qui t'admiraient — car, vipère, on t'admire. 
Te cherchent au cloaque où tu crois t'abriter. 
Il sortira de l'ombre une voix pour leur dire : 
Un aigle a passé là qui vient de l'emporter. 



23 mai i8)o. 



4)8 DERNIÈRE GERBE. 



CXXVIIK») 



Oui, le tonnerre éclaire et gronde sous mon front. 
J'ai sous mon crâne obscur le gouf&e et la tempête. 
Et l'indignation du flot que rien n'arrête; 
J'ai dans mon cœur le roc et toute sa fierté; 
Et je jette dans l'air un cri de liberté. 
J'insulte le brouillard des préjugés sans nombre. 
Je souffle un tourbillon de vérité sur l'ombre. 
Je lâche au vent mon âme, et certes, j'ai ce droit. 
Puisque l'oiseau de mer vient voler sur mon toit. 



(') Inédit. 



CXXIX 



Quand ce banni, jadis perdu dans les brouillards 

Et dans les flots, parut parmi ces durs vieillards. 

Ils frémirent, ainsi que l'herbe au pied de l'arbre. 

Son souffle fut terrible et les fit tous de marbre. 

Il les pétrifia rien qu'en passant sur eux. 

Ces hommes qu'emplissaient le passé ténébreux. 

Et dont plusieurs étaient courbés sous de vieux crimes. 

Gardèrent l'attitude obscure des abîmes. 

Et pâles, se sentant saisis par ce regard. 

N'osèrent même plus lever leur front hagard. 

Leur immobilité faite de violence 

Se taisait. Et, tragique, accablant leur silence 

Du sombre et formidable orage de sa voix. 

Il semblait, au milieu de ces faiseurs de lois 

Plus aveugles encore, hélas! que sanguinaires. 

Une apparition secouant des tonnerres. 

Tel surgirait, dans l'ombre où, sans geste et sans bruit. 

Les larves du néant, les formes de la nuit 

Sont assises, de brume et de rêve vêtues. 

Un spectre qui viendrait parler à des statues. 



23 mai 1876. 



46o DERNIÈRE GERBE. 



CXXXl 



La terre est à l'erreur, au vertige, à l'absurde. 
O démence éternelle! ô noir diapason. 
Hommes, de la folie avec votre raison! 
En Perse, le muezzin, toujours, c'est la loi sainte. 
Est un vieillard pour qui la lumière est éteinte. (^^ 
Et ce veilleur sans yeux est debout sur sa tour 5 
Et que fait cet aveugle? il annonce le jour. 



(1) 



Inédit. '*' — De peur qu'il ne voie dans les harems. (^Noie du manuscrit.) 



CXXXI 



Oh! vers le progrès magnifique 
Guidez les générations! 
Malheur à l'ame qui trafique 
De son souffle et de ses rayons! 
Que le supplice vous attire! 
Précipite2-vous au martyre ! 
Penseurs ! pour vaincre il faut soufeir. 
L'homme, qui ne peut rien connaître, 
Marche de cette énigme : naître. 
Jusqu'à cet abîme : mourir. 

Sur son berceau naît son étoile. 
Comme il ouvrait l'œil, elle a lui. 
Comme Isis sous le triple voile 
La conscience habite en lui. 
Elle l'éclairé quand il doute; 
Elle lui montre sur sa route 
Tout ce que la raison trouva; 
Elle est pareille à la glaneuse; 
Il est libre, elle est lumineuse; 
Il dit : Que suis-je? elle dit : ^^. 

H sent qu'il contient le mystère. 
Qu'il a la bêche et le jardin. 
Qu'il doit, condamné de la terre. 
Avec Babel refaire E^en. 



462 DERNIÈRE GERBE. 

A 

Apre ouragan ou brise douce. 
Il sent qu'il est le vent qui pousse 
Les battants du seuil éternel. 
Et que les vertus et les crimes 
Font tourner sur ses gonds sublimes 
La porte invisible du ciel. 

D'où vient-il? où va-t-il? il songe. 
Evitera-t-il Dieu lointain? 
Il est maître de son mensonge. 
Un autre est maître du destin. 
Il tremble} il se sent responsable 
Pour un pas risqué sur le sable. 
Pour un souffle sur un flambeau. 

A 

O nuit sombre où nous portons l'arche ! 
La liberté de l'homme marche 
Entre la crèche et le tombeau! 



4 septembre 1854. 



CXXXII 



LE PROGRES(^). 



L'Utile fait tenir tour à tour son flambeau 

Par son frère le Laid, par son frère le Beau; 

Nul n'est trop bas et nul n'est trop haut pour l'Utile; 

Seul il sait la façon dont chaque être est fertile; 

Dans la foudre qui passe il voit une clarté. 

Le Progrès, qui s'appelle aussi nécessité. 

Ploie invinciblement à son œuvre les hommes. 

Les derniers des hameaux et les premiers des Romes, 

Les grands et les petits, et noue au même fil 

Ce qui paraît auguste et ce qui semble vil; 

n fait jaillir l'éclair de la poudre, étincelle 

Où s'évanouira le passé qui chancelle. 

De la profonde nuit d'un cerveau monacal; 

Pour faire une brouette il dépense Pascal; 

À son but, à sa loi, tout concourt, tout se range. 

Tout obéit; l'Utile a cette force étrange 

De se faire à la fois servir par l'ignorant 

Et par l'altier génie au fond des cieux errant; 

Le moulin d'un côté tire à lui sur la route 

L'âne abjea qui se trame à pas lents et qui broute. 

Et de l'autre à son aile il mêle l'ouragan. 



(') Inédit. 



464 DERNIÈRE GERBE. 



CXXXIIIW 



La cloche suspendue attend l'heure terrible. 
Autour d'elle, échappés dans les cieux infinis. 
Mais rentrant au clocher, ruche immense de nids. 
Tous les oiseaux de l'air, hirondelles, mésanges. 
Placés entre les bruits de l'homme et ceux des anges. 
Le moineau, qui du peuple aimant les alentours. 
Se perche aux buissons verts sans dédaigner les tours, 
La cigogne qui vient du Gange ou du Caystre; 
Planent en tournoyant sur le beffroi sinistre 
Comme autour d'un écueil rôde le cormoran. 
Et disent à l'esclave énorme du cadran : 
— Cloche, l'homme bourdonne et la foule se rue. 
Tout le peuple fourmille et parle dans la rue. 
Les ponts sont pleins de voix, de rires et de pasj 
cloche, quelle est donc cette heure que tu vas 
Sonner dans ta lugubre et sublime demeure? — 
Et la cloche répond : — Je vais sonner une heure. 
Je ne sais rien de plus. — 



^'' Inédit. — DoM de M. Louis Bartbou. 



CXXXIV(') 



Sombre justice inique ! ô code terroriste ! 

Sépulcre ouvert par l'homme ! il semble au songeur triste 

Dont l'œil, au plus profond des choses introduit. 

Voit tous les êtres vivre et sentir dans la nuit. 

Que la loi meurtrière et fratricide effraie 

Jusqu'aux gibets, hantés par la louve et l'orfraie; 

Oui, que c'est à regret que les pals, les poteaux, 

La piqûre des clous, la lourdeur des marteaux. 

Les tenailles, les crocs, les carcans, sont complices 

Des tortures, des cris, des sanglots, des supplices; 

Et que, devant le juge et l'assassin légal. 

Et l'horrible balance au poids jamais égal. 

Et la goule Thémis, vieux spectre parasite. 

Le couperet proteste et la potence hésite. 

Au poids de Rylesef la corde se cassant, 

Marie au premier coup ruisselante de sang, 

Jeanne montrée, au pied de la charpente infâme. 

Toute nue aux bourreaux par la première flamme. 

Sont comme des avis que de sa propre horreur 

La peine de mort donne aux codes en fureur. 

Tout l'afl&eux code humain, sourd brouillard, brume épaisse. 

Apparaît au regard pensif comme une espèce 



t') Inédit. 



466 DERNIÈRE GERBE. 

De soir mystérieux et de chute du jour, 
Où Babel laisse voir confusément sa tour j 
Et l'on dirait parfois qu'en ce noir crépuscule 
L'échafaud frémissant devant l'homme recule. 



cxxxv 



Ne vous figurez pas, ténèbres, que je tremble 
Parce que vous venez le soir murer les cieux; 
J'entends des voix parler tout bas dans l'ombre ensemble 
Et je sens des regards sur moi sans voir des yeux; 

Mais j'ai foi ! L'Arimane a peur du Zoroastre ; 
Plus l'obscurité vient, plus le sage aime et croit. 
Et devant la grandeur lumineuse que l'astre 
Donne au prophète bon, le dieu méchant décroît. 

Vous êtes malgré vous de rayons traversées 5 
L'espérance est mêlée à vos blêmes effrois ; 
Vous ne nous troublez point sous vos ailes dressées 
Pas plus que les corbeaux n'ébranlent les beffrois. 

A 

O ténèbres, le ciel est une sombre enceinte 
Dont vous fermez la porte, et dont l'âme a la clé 5 
Et la nuit se partage, étant sinistre et sainte. 
Entre Iblis, l'ange noir, et Christ, l'homme étoile. 



23 novembre 1876. 



468 DERNIÈRE GERBE. 



CXXXVI 



Quoi ! tu doutes de l'âme ! 
Et c*est l'astre qui brille, et c'est l'aube qui point! 
Et que verras-tu donc si tu ne la vois point ? 
L'âme ! elle est dans le cri. L'âme ! elle est dans le verbe ; 
Elle sort de la foule ainsi qu'un lys de l'herbe ; 
Elle empêche Caton pensif de se courber. 
Quand Danton, formidable et noir, laissait tomber 
Ce grondement du haut de la tribune austère : 
— La Révolution, ô maîtres de la terre, 
O despotes, c'est l'heure où le lion a faim. — 
Quand Cicéron disait : — Jusques à quand enfin 
Abuseras-tu donc de notre patience, 
Catilina ? — Quand Job sentait sa conscience 
S'indigner contre l'ombre, et s'écriait : — Assez! 
Je souffre. Ayez pitié de moi, vous qui passez! — 
Tous ces hommes jetaient le sombre éclair de l'âme. 



CXXXVII(') 



Ni Bible, ni Koran, ni Talmud. Je voudrais 
Que l'homme renonçât à montrer les dictées 
Faites à Pierre, à Paul, aux Christs, aux Prométhées. 
Je voudrais laisser Dieu tranquille. Ce grand ciel. 
Temple immense auquel nuit le temple officiel. 
Suffit à ce grand Dieu. Je rêve le chômage 
Du prêtre, de l'abbé, du druide, du mage. 



(') Inédit. 



470 DERNIERE GERBE. 



CXXXVIIIC) 



La vision devient une réalité 

Et le fait prend l'aspect mystérieux du songe ; 

L'impossible devient le possible, et s'allonge 

Jusqu'aux détails qui sont la vie, et se répand, 

Oiseau, sur les enfers, et sur l'éden, serpent; 

Est-il Jésus? Est-il Satan? il est le rêve? 

Il est le fait douteux qui sans raison, sans trêve. 

Sans but, sort triomphant du juste assassiné 

Et sous lui deux mille ans tient le monde étonné. 

Raillé des sages, craint des foules, dramatique. 

D'autant plus accepté qu'il est moins authentique. 



(') Inédit. 



CXXXIX(^) 



H a fait la colombe. Et qui fit le serpent? 
Lui. Le même. 

En combien d'usages se répand 
L'eau qui sort de la source et qui va dans les plaines ! 
Elle lave, elle noie; et, cristal aux fontaines. 
Elle est fange aux égouts. Ainsi, dans les esprits. 
Ce qui fait saints les Jobs, ce qui fait dieux les christs. 
Ce que cherchait Orphée en cherchant Eurydice, 
Le vrai, mêlé d'erreur comme l'eau d'immondice. 
L'idéal, l'absolu, se décompose et fuit; 
Le dogme plein de jour coule et s'empUt de nuit ; 
La torsion du mal enveloppe et féconde 
Le bien, et Jéhovah que le démon seconde 
Subit l'affreux baiser du monstre filial 5 
Dieu qui part d'HéUos arrive à BéUal; 
Toute religion finit par être un crime ; 
Tout commence en éden et s'achève en abîme ; 
Et le ciel, d'où toujours un enfer déborda. 
Blanc chez Jésus, devient noir chez Torquemada. 



t') Inédit. 



472 DERNIÈRE GERBE. 



CXLW 



Quelle religion cherche aujourd'hui les astres? 
Le catholicisme âpre et transformant en piastres 
Des morceaux de liards et de maravédis. 
N'est plus qu'un négrier marchand de paradis. 
Qui vend le ciel et qui des âmes fait la traite. 
Du globe émancipé capitale en retraite, 
Rome est caduque, et n'a, son âge l'accablant. 
Qu'un aigle aveugle et triste et de vieillesse blanc. 
Plus de mémoire, plus de rayons, plus de gloire. 
Plus de dents, quoiqu'elle ait encore une mâchoire. 
Elle laisse crouler ses héros et ses dieux. 
Ne se rappelle plus son passé radieux. 
Et n'en sait, l'idiote et pauvre douairière. 
Que ce qu'il faut pour faire en latin sa prière. 
Et dans le Capitole où César triomphait. 
Mange la pension que le monde lui fait. 



(^) Inédit. 



CXLI 



L'ENFER. 



L'expiation rampe au plus profond de l'être. 
Qu'est-elle ? Enigme triste et que nul ne pénètre 
Et qui fait quereller les sages ténébreux ! 
Une vapeur qui sort de ce mystère affreux 
Filtre lugubrement à la surface obscure 
Des dogmes, sur qui plane A2raël ou Mercure, 
Et que traduit, au peuple aveugle qu'il soumet. 
Tantôt Tirésias et tantôt Mahomet. 
Aux vivants effarés cette vapeur qui monte 
Révèle vaguement le lieu d'ombre et de honte. 
— C'est l'enfer ! disent-ils, la peine, le tourment ! - 
Et l'on en voit l'étrange et hideux flamboiement 
Trembler au noir sommet des religions sombres. 

L'Hadès où les titans râlent sous des décombres. 
Le Ténare, eau qui brûle et dont le flot rongeur 
Jette aux porches de l'ombre une fauve rougeur. 
Le Phlégéton, l'Aveme au funèbre cratère. 
Sont les trous monstrueux qu'à travers cette terre 
L'homme fait en tremblant du côté de la nuit. 
Et la forme, qu'au fond du gouffre où rien ne luit. 



474 DERNIÈRE GERBE. 

Sa superstition, sa crainte ou sa démence 

Donne aux noirs soupiraux du châtiment immense. 

L'antique enfer payen tombe et croule aujourd'hui ; 

Il est vide 5 on ne sait dans quel néant ont fui 

Ses mânes au long voile et ses mégères nues ; 

On n'en répare plus les blêmes avenues, 

Et le prêtre en dédaigne aujourd'hui l'entretien 5 

La terre maintenant croit à l'enfer chrétien ; 

La foi des hommes s'est par degrés retirée 

Du Tartare où s'éteint l'épouvante sacrée -, 

Leur peur quitte Pluton et passe à Lucifer; 

Leur mobilité va jusqu'à changer d'enfer; 

L'abandon épaissit sa ronce parasite 

Dans tous ces gouffres morts, Styx, Achéron, Cocyte; 

L'homme n'y sent plus rien d'hostile et de puni ; 

Un reste de fumée au fond de l'infini 

Noircit à peine encor ces vieilles cheminées. 



CXLII(') 



Toute la quantité d'équité, de raison. 

Et de fraternité que nous pouvons admettre. 

Monte et baisse en nos cœurs comme en un thermomètre. 

Suit les flux et reflux du temps prompt à changer. 

Croît, si nous n'y voyons pour l'instant nul danger. 

Et, dès que notre peur grandit, se rapetisse 5 

Et mieux que tous ces mots plus ou moins creux, justice. 

Droit, devoir, Uberté, progrès, nous comprenons 

La vérité qui sort des bouches des canons. 



''' Inédit. — Carnet, 1872. 



476 DERNIÈRE GERBE. 



CXLIII 



Le pauvre, là-dessus l'accord est unanime. 
Souvent vole le riche. Eh bien, de son côté 
Le riche peut voler le pauvre, en vérité. 
Il ne s'en doute pas, triste engeance ignorante! 

Ecoute et songe. Hier, j'ai touché de ma rente 

Une somme, et je tire un franc de mon gousset. 

Le voici. Maintenant je demande à qui c'est. 

Ce franc, certe, est à moi le riche, à moi le maître. 

Il est à moi si peu, que si, par la fenêtre. 

Je le jette à la mer, je le vole. A qui donc? 

Aux pauvres. Oui, quiconque en notre enfer sans fond. 

Plein de fièvres, de soifs, et de faims innombrables. 

Perd ce qu'il peut donner, le prend aux misérables. 

Qui souffre attend, et c'est un droit que le malheur. 

Le prodigue est voleur et l'avare est voleur. 

Car avoir c'est devoir; car celui qui dissipe 

Ou thésaurise, fait une plaie au principe; 

Car, ayant tout, il a commis, entends-tu bien. 

L'affreux crime d'avoir volé ceux qui n'ont rien. 



CXLIV.W 



Je n'ai pas de besoins. Pour m' épanouir l'âme. 

Entendre un enfant rire est asse^:. Je n'ai point 

D'horreur pour un vieux feutre ou pour un vieux pourpoint. 

Je vivrais d'un morceau de pain et de fromage. 

Si j'avais un palais, moi, ce serait dommage. 

Qu'on me donne un grenier, j'y serai comme un roi. 

Il me suffit de voir la joie autour de moi ; 

Et quand je sais autrui content, je m'en contente. 



\ 



(•) Inédit. 

POESIE. XIV. 



4/8 DERNIÈRE GERBE. 



CXLV 



Je t'aime, avec ton œil candide et ton air mâle. 
Ton fichu de siamoise et ton cou brun de haie. 

Avec ton rire et ta gaîté. 
Entre la Liberté, reine aux fières prunelles, 
Et la Fraternité, doux ange ouvrant ses ailes. 

Ma paysanne Égalité! 



CXLVI 



Tous les hommes sont THomme ; et pas plus que les cieux 

Le droit n'a de rivages ; 
Ma sombre liberté sent le poids monstrueux 

De tous les esclavages. 

Avec tout prisonnier je me sens enfermé ; 

Ses chaînes sont les nôtres ; 
Guerre aux rois ! Délivrance ! Un seul peuple opprimé 

Opprime tous les autres. 



480 DERNIÈRE GERBE. 



CXLVII 



A UNE STATUE. 



Non, tu n*es pas la grande et sainte République! 
Celle que l'homme attend, que l'évangile explique. 
Qui se composera de tous les bons instincts 
Allumés et vivants, et des mauvais, éteints; 
Qui s'enveloppera d'une paix magnifique. 
Fera sortir des cœurs un hymne séraphique. 
Pénétrera les lois de lumière et de jour. 
En ôtera la mort pour y mettre l'amour. 
Fera, sur les versants même les plus contraires. 
Libres tous les esprits et tous les peuples frères. 
Nous réchaufFera tous autour du même feu. 
Sera sur tous les fronts comme un ciel toujours bleu. 
Et qui, comme si Dieu, dans sa bonté profonde. 
Rendait visible aux yeux la grande âme du monde. 
Mettra, vaste et sublime épanouissement. 
Toute l'humanité dans son rayonnement ! 

Tu n'es pas même, non, tu n'es pas la déesse, 
La déesse terrible, étrange, vengeresse. 
Qui tua le vieux monde et créa le nouveau. 
Broya peuples et rois sous son fatal niveau, 
Wnquit l'Europe armée, et qui, dans la fournaise, 
Après quatrevingt-neuf jeta quatrevingt- treize. 



À UNE STATUE. 481 

Comme en son moule ardent le fondeur souverain 
Mêle le plomb à l'or quand il fait de Tairain ! . 

Non, tu n'es pas la grande et sainte République! 

O fantôme à l'œil louche, à l'attitude oblique. 

Tu n'as pas su donner l'honneur à nos drapeaux. 

Au peuple le travail, au pays le repos 5 

Tu n'as point reconnu le droit des misérables; 

Tu n'as point su toucher à leurs maux vénérables ! 

Tu pouvais, en suivant un élan immortel. 

De ï'échafaud brisé te bâtir un autel. 

Et tu ne l'as paint fait. Tu n'as rien su comprendre 

Au peuple qui, pour être heureux, superbe et tendre. 

Ne veut qu'un peu de gloire avec un peu de pain. 

Tu n'as, comme les rois, qu'un tréteau de sapin. 

Et tu n'as su montrer, triomphante et rapace. 

Que la voracité d'un étranger qui passe. 

Tu troublas les palais sans calmer les greniers ; 

Tu n'as point eu pitié des pauvres prisonniers. 

Et tu n'as pas eu même un instant de clémence. 

Tes pères, nains chétifs, qui mesuraient, démence! 

La pensée à l'équerre et le cœur au compas. 

T'ont faite à leur image avec ce qu'ils n'ont pas ; 

Des sourds t'ont dit : entends ! des boiteux t'ont dit : marche ! 

La patrie est un temple et tu n'en es point l'arche ; 
Car l'éclair d'en haut manque à ton code impuissant. 
Car Dieu n'est pas visible où le peuple est absent ! 

Fille des courts instants et des heures troublées, 
Eclose au dur cerveau des sombres assemblées. 
Parmi les rires vains, les rumeurs, les refus 
Des sages, et les cris dans les groupes confus. 
Qui donc t'a mise ici, dans un jour d'ironie. 
Près de la pierre auguste où revit le génie 
Des temps évanouis et des peuples anciens. 
Enigme dont rêvaient les sphinx égyptiens. 



482 DERNIÈRE GERBE. 

Sinistre et du manteau des siècles revêtue? 
Qui donc ainsi t'adosse, ô fragile statue, 
A l'obélisque empreint du doigt de Sésostris? 
La pluie âpre et chassant les feuillages flétris. 
Inonde le quai morne et les Champs Elysées, 
Et ce pavé, témoin des royautés brisées ; 
Que viens-tu faire, à l'heure où l'automne finit. 
Spectre de plâtre au pied du géant de granit? 



12 novembre lî 



CXLVIIK') 



L'excès de la pitié, c'est une erreur auguste. 

Je plains jusqu'au tyran quand il meurt. Même juste. 

J'ai l'expiation en horreur. Je n'ai pas 

L'âpre haine et le goût des sévères trépas. 

C'est pourquoi je frémis devant quatre vingt-treize. 

Mais du moins, dans ces jours dont le spectre nous pèse. 

On gardait le front haut, sans pâlir, sans bouger. 

Devant la guillotine et devant l'étranger; 

Ceux qui régnaient avaient une grandeur horrible 5 

Saint- Just était puissant, Marat était terrible; 

Sur la haute tribune on s'entredévorait; 

Et l'Europe tremblait d'un tremblement secret 

Quand Danton hurlant, fier, le feu dans la paupière. 

Mordait Collot d'Herbois ou mâchait Robespierre. 

Ces temps étaient aflfreux, ils n'étaient pas petits. 

Mais aujourd'hui, quels sont ces êtres aplatis 

Qui tous autour de moi vont la tête courbée ? 

Hélas! le front baissé trahit l'âme tombée. 

Comme on oublie orgueil, fierté, devoir, mandat! 

Comme on lèche humblement la botte du soldat ! 

Comme on presse en tremblant ses genoux ! comme on flatte 

Son caban africain à la ganse écarlate ! 

Comme à son moindre mot, ordre, grâce, refus. 

On adore, on éclate en jappements confus! 

(') Inédit. 



484 DERNIÈRE GERBE. 

Comme autour de ce banc où l'œil soumis s'attache. 

On attend qu'un sourire entr'ouvre sa moustache! 

Il dit : Venez ! on vient. Comme à chaque moment 

Avec l'avidité de l'avilissement, 

Devant ce sabre obscur qui n'est pas même un glaive. 

On se couche à plat ventre !.. — Ah ! mon cœur se soulève. 

Vers le passé hideux je tourne un œil jaloux. 

Et quand je vois ces chiens, je regrette les loups! 



25 novembre. En séance. 



CXLIX 



LYKNESSI DOMUS ALTA, SOLO LAUKENTE SEPULCKUM. 



Livrée à tous les vents qui descendent du pôle. 
Mon île est au milieu de la mer, et la Gaule 

S'y fait chêne et granit; 
Elle est la grande roche altière et combattante; 
Et le tonnerre j vient comme un roi dans sa tente. 

Comme un aigle à son nid. 

Jeté là par l'exil, mon vieil ami sévère. 
Regardant l'éclair luire aux cieux que je révère 

Comme un âpre ataghan. 
J'ai souvent fait ce rêve : avoir ma sépulture 
Dans cette formidable et farouche nature ; 

Dormir dans l'ouragan. 

Mais aujourd'hui qu'un souffle inconnu me rapporte 
Dans ce Paris qui voit la bataille à sa porte 

Et qui se tient debout. 
Dans ce Paris où tout frémit, où rien ne tremble. 
Qui s'emplit d'une pourpre immense, et qui ressemble 

A l'urne où l'airain bout. 



486 DERNIÈRE GERBE. 

Je voudrais bien mourir sur ces remparts célèbres. 
Afin qu'un jour je puisse, à travers les ténèbres. 

Murmurer : « O guerriers ! 
J'ai ma haute maison où s'abat la colombe. 
Où vient l'aigle, au pays des chênes, et ma tombe 

Au pays des lauriers. » 



Paris. Décembre 1870. 



TAS DE PIERRES. 



Un cœur peut, comme un monde, avoir eu son désastre j 
Alors, dans le passé, sans trouble et sans frayeur. 
Le pâle souvenir creuse, âpre fossoyeur 5 
De la fosse cju'il rouvre il fait sortir un astre. 

[1864-1866.] 



Foret Noire. 

Le jeune chevrier rit dans les monts antiques ; 
Et, tramant deux à deux des chariots rustiques. 
Des bœufs inégaux vont sous les grands sapins verts. 
Tristes d'être accouplés la tête de travers. 

[Album de voyage, 1840.] 



Voici que le matin, dont l'haleine est remplie 
De brises qu'il répand sur la forêt qui plie. 
Enfant vêtu de pourpre au sourire immortel. 
Sur les étoiles d'or, flambeaux du grand autel. 
Se hâte de souffler, comme un jeune lévite 
Qui les éteint, de peur de les user trop vite. 

[1834-1836.] 



L 



488 DERNIÈRE GERBE. 



MI ALMA. 

Si jamais vous venez regarder dans cette âme. 
Vous n aurez pas de peine à vous j voir, Madame, 
Car votre souvenir rayonne en cette nuitj 
Dans l'ombre de ce cœur votre front charmant luit; 
Et mon âme limpide et profonde et sans voiles 
Reflète les amours comme un lac les étoiles. 



[1861.] 



Là, roule un torrent. . . 

Sur la rive escarpée un grand chêne se dresse. 
Les feuilles, verts amas que la brise caresse. 
Couvrent sa large tête, abri des passereaux. 
Et son tronc, que jamais ne touche la cognée. 
Et l'un de ses bras noirs en tient une poignée 
Qu'il tend d'un bord à l'autre aux avides chevreaux. 



[1834-1836.] 



Une pelouse drue avec des arbres bas. 
Un gros clocher de pierre au milieu du feuillage. 
Des toits à fleur de champ laissant voir des grabats. 
Des mares, du fumier, des coqs : c'est le village. 



[1870-1872.] 



Gros-Claude en bourgeron de toile, et la Thomasse 
Aux cheveux gras, aux mains rouges, à l'air homasse. 
S'appellent aujourd'hui Fernand et Malvina. 



TAS DE PIERRES. 489 

Car les noms de roman dont naguère on s*oma 
Ont quitté les salons jadis pleins d'andalouses. 
Et portent maintenant des sabots et des blouses. 

[1836-1840.] 



EprnLEs. 



Une fleur en prison chez soi, quelle folie ! 

Le pot est bien plus laid que la fleur n'est jolie. 

[1872-1873.] 



VENUS. 

O Dieu, soyez béni pour cette belle étoile! 



[1859] 



MAGLIA. PAYSAGE. 



Le beau soleil couchant, dans la nue élargi. 
Semble un grand bouclier dans la forge rougi. 
Et des mêmes rayons dore au coin du bois sombre 
Le poëte qui chasse à la rime dans l'ombre. 
Et le voleur pensif qui rêve au nœud coulant. 
Les charrettes de foin, dans les chemins roulant. 
Laissent leurs cheveux verts et flottants, à poignées. 
Aux branches qui les ont au passage peignées. 

[1857-18J9.] 



Pied à pied, j&ont sur front, et les rangs dans les rangs. 
Sourds, furieux, pressés, l'un à l'autre adhérents 
Comme la hache au bloc de chêne qu'elle entaille. 
Les régiments épais se heurtent 5 la bataille 



490 DERNIÈRE GERBE. 

Hurle, et d'égorgements le glaive se repaît; 

On jette aux flots les morts du haut du parapet; 

Et, tandis que le fleuve écume, et que la plaine. 

Livrée aux chocs sanglants, s'emplit d'une âpre haleine. 

Au centre du combat, sur le ciel clair du soir. 

On voit dans la mêlée un cavalier tout noir 

Qui sonne du clairon sur un pont couvert d'hommes. 

[Carnet, 1862.] 



Dans l'église de. . 

L'orgue commence, voix profonde! 

Un éclair d'harmonie éclate et disparaît. 

Puis, comme en la mêlée et comme en la forêt. 

Le bruit monte, tremble, s'écroule. 
Et se redresse ainsi qu'un combattant debout. 
Et comme dans une urne embrasée où l'eau bout. 

Les sombres voix croissent en foule. 

Il semble qu'on ne sait quel attendrissement. 
Devant la terre, champ de bataille fumant. 

Où tant de douleurs se lamentent. 
Ait saisi tout à coup l'airain farouche et froid. 
Et qu'il veuille apaiser l'âme humaine, et l'on croit 

Entendre des canons qui chantent. 

[Carnet, 1867.] 



Coméàie. — UIdÉal et le Charnel. 

Thérèse, votre amour montait aux cieux, le mien 
Brûlait mes os. Etait-ce un mal? était-ce un bien? 
Sur de telles amours, on ne peut s'y soustraire, 
La même cause amène un double effet contraire : 



TAS DE PIERRES. 491 

Nos deux cœurs sont changés. Hélas ! je me soumets. 
Vous n'aimez plus, et moi, j'aime plus que jamais. 
C'est fini. Nous brûlions différemment, Thérèse 5 
Le souffle éteint la flamme et ranime la braise. 

[1852-1853.] 



On cite de mémoire, on rit, on s'embarrasse. 
On se défie à qui sait le mieux son Horace, 
On parie, et, chacun à son tour, nous disons 
Un des six premiers vers de l'Épître aux Pisons. 

[1865.] 



MANIERE DE DIRE : JE N'AI PAS TRENTE ANS. 



Cette urne où Lamartine attend qu'on le choisisse 
Aurait peur de mon âge imprudent et novice; 
Je crèverais les trous du crible délicat 
Où le peuple en riant tamise le Sénat. 



[Feuilles paginées, 1831.] 



Vous avez déployé grammaires et lexiques. 
Et nous pouvons chanter notre De 'Profundis. 
Vous êtes forts. Messieurs les professeurs classiques! 
Vous nous avez battus, défaits, abasourdis! 

Quel poids ont vos discours! ô logique inflexible! 
Nous gisons écrasés devant vos arguments. 
Et nulle résistance à présent n'est possible 
De nous, les assommés, à vous, les assommants! 



[Album, 1843.] 



492 DERNIÈRE GERBE. 



A 

O réputations ! ballons de vanité 

Dont la bouche des sots a fait l'énormité. 

Où dans beaucoup de vent flotte un petit mérite. 

Qu'avec un coup d'épingle on vous désenfle vite ! 

[Feuilles paginées, 1836-1838.] 



Tu brilles au milieu des évêques, doux prêtre? 
Tous, l'œil fixé sur toi, chantent : Libéra nosi 
Mais ton humilité souffre et s'attriste d'être 
Un des point cardinaux (*). 

[187..] 



Les blancheurs que Dieu crée amusent la noirceur. 

Satan regarde avec une sinistre joie 

La vertu, cette sotte, et le cygne, cette oie. 



[1855-1856.] 



C'était un bon enfant. 
C'est-à-dire un gaillard bruyant, gai, triomphant. 
Jovial en dessus, fin en dessous, en somme. 
Très fort; le bon enfant plus tard fait le bonhomme; 
Défie2-vous-en. , 



[1858-1859.] 



(1) ]V1»' Dupanloup, évcque d'Orléans, espérait être nommé cardinal. {Note de 
l'Éditeur. ) 



TAS DE PIERRES. 493 

Un rossignol faisait visite à des chouettes 
Si souvent qu'à la fin, notez ceci, poètes. 
Les chouettes disaient : ((Le vilain animal! 
Comme il est ennuyeux et comme il chante mal!» 

28 avril 1847. 



... Que de nuit dans ta gloire, ô Versailles! 
O siècle de Louis, mêlant sur son pavois 
La splendeur de Molière aux crimes de Louvois ! 
Règne pompeux, rongé de lèpre et de vermine ! 
Une femme empoisonne, une femme extermine; 
La Maintenon est spectre après la Brinvilliers. 

[1856-1858.] 



Je compare à nos espérances, 
A nos rêves, à nos regrets. 
Ces lueurs et ces transparences 
Qu'on voit le soir dans les forêts. 



[1859-1860.] 



Guerre ! le tambour bat. Guerre ! on entend les cuivres 
Et les clairons chanter comme des bouches ivres. 

Et les tocsins sonner; 
On voit sur les cités, dont leur ongle étreint l'âme. 
Le lion incendie et la crinière flamme 

Rugir et frissonner. 

[1859-1860.] 



UirBIMKmiB lATlOB&LS. 



494 DERNIÈRE GERBE. 



GUERRE. 



Rien de plus juste, il faut payer les aumôniers. 

Peuples, un étemel au pied de paix vous coûte 

Moins cher qu'un Tout-Puissant au pied de guerre. En route, 

Canons, mortiers, drapeaux, et vous, psaumes blindés 

Couvrant les rois pendant qu'on joue un peuple aux dés. 

Te Deum cuirassés, encensoirs de bataille! 

Près des tambours-majors dressant leur haute taille. 

Que les A.gnm Deî fassent la grosse voix ! 

[187^.] 



Le vautour se prépare à dépecer les morts. 
Il entend les chevaux hennir, rongeant le mors. 
Et les casques sonner ainsi que des enclumes. 
Et passe, frissonnant, son bec entre ses plumes. 



[1852.] 



La vieille bougonnait dans sa barbe ; les mômes 
Grognaient, petit tas noir de Pierres et de Jeans $ 
Le gîte était immonde à faire fuir les gens ; 
Près du feu qui mettait son suif à la torture , 
Une chandelle en deuil pleurait dans la friture. 



[1858-1859.] 



TAS DE PIERRES. 495 



LE CROQUEMORT, tittlhatlt. 



Après m'avoir soûlé 

De son vin de Surêne abject et peu salubre. 
Cet être m'a lâché ce calembour lugubre : 
Ami, tu portes bien la bière, et mal le vin. 



[Carnet i8j6] 



(') 



Ouragans. Visions. 

Dans les nuages noirs pareils à des marées. 
Flottent des yeux ardents, des faces efïarées. 

De vagues cheveux sur des fronts; 
Les vents tumultueux tournent comme des roues ; 
On peut voir dans les cieux des gonflements de joues 

Ajustés à de grands clairons. 

[1872-1874.I 



Dieu montre le bonheur et ne le donne pas. 

[1832-1834]. 



Euripide naissait le jour de Salamine : 

Trophée où luit Sophocle, et qu'Eschyle domine. 



[Carnet 1856] l*'. 



'•^ CoUe£iion de M. Louis Barthou. ^'^ Idem. 

32- 



496 DERNIERE GERBE. 



J'aime une plaine immense et dont rien à l'aurore. 
Rien au nord, au midi, rien au couchant encore 
Ne borne les prés verts et les chaudes moissons 5 
Mon âme, pour rouvrir ses ailes affaissées. 

Veut les grandes pensées 

Et les grands horizons. 

[Feuilles paginées, 1830-1832.] 



Le progrès tue les bêtes de la nuit, le mal et l'impur. 

La porte de clarté sur notre monde noir 

Ouvrira ses battants splendides, sans savoir 

Si, tandis qu'elle épand l'aube à nos fronts difformes. 

Le cloporte écrasé meurt dans ses gonds énormes. 

[1870-1872.] 



A UN CRITIQUE. 

Un aveugle a le tact très fin, très net, très clair; 

Autant que le renard des bois, il a le flair; 

Autant que le chamois des monts, il a l'ouïe; 

Sa sensibilité, rare, exquise, inouïe. 

Du moindre vent coulis lui fait un coup de poing. 

Son oreille est subtile et délicate au point 

Que lorsqu'un oiseau chante, il croit qu'un taureau beugle. 

Quel. flair! quel tact! quel goût! — Oui, mais il est aveugle. 

Octobre 1866. 



TAS DE PIERRES. 497 



X QUOI MAGLIA REPLIQUE PAR CE DOUBLE QUATRAIN : 

Vous me trouvez monotone 
Avec mes quatrains, vraiment! 
A mon tour si je m'étonne, 
C'est de votre étoimement. 

Sans que rien les puisse abattre. 
Pour aller vous supplier. 
Mes vers toujours quatre à quatre 
Monteront votre escalier. 

[1836-1840.] 



Que de religions profondément creusées 
Pour t'enfouir, rayon que cherchent nos pensées ! 
Je veux te voir au fond de l'ombre, je ne puis; 
Dieu fit la vérité, mais l'homme a fait le puits. 



[1857-1858.] 



Je frissonne en songeant 
Combien la destinée est trouble, obscure, amère. 
Et que c'est, triste énigme ! en parlant à sa mère 
Que Jésus, Christ du monde et maître de la loi. 
Dit : — Qu'est-il de commun, femme, entre vous et moi? 

[1858-1860.] 



Idée! art, science, mystère, 
O souffle de Delphe ou d'Endor, 
Courbe toi, poésie austère. 
Sous la royauté du sac d'or. 



i 



498 DERNIÈRE GERBE. 

L'intérêt te fouette attelée 
A sa charrette, o muse ailée ! 
Il rit de toi, le ventre plein 5 
Il te broie en ses mains félonnes. 
Et du disque de tes colonnes 
Fait la meule de son moulin. 



[1872-1874.] 



Oui, nos illusions s'éteignent flamme à flamme. 
Et pourtant, que la gloire ou l'oubli le réclame. 
Au matin de ses ans, au déclin de ses jours. 
Chacun n'a-t-il pas dans son âme 
Un songe qu'il rêve toujours? (*) 



Les prophètes sont pleins d'un jour mystérieux} 
Ils songent, et l'on voit des lueurs dans leurs yeux. 
Et c'est par leur clarté que se font reconnaître 
Ces hommes transparents que l'avenir pénètre (^l 



[1875-1877.] 



Ecoutez ce que dit le voluptueux sombre : 
— Le mal d'autrui s'ajoute à vos plaisirs dans l'ombre 5 
Il est doux, quand le vent trouble le gouffre amer. 
D'être sur terre alors qu'un autre est sur la mer. (^) 



Carnet, 1861. 



('' Manuscrit des Odes et Ballades. — ^'^ Manuscrit des A£ies et Paroles. Depuis l'exil. 
Reliquat. — ^^'> Colle5lion de M. Louis Barthou. 



TAS DE PIERRES. 499 



Les grands hommes plus tard sont vengés par l'histoire. 
Mais c'est quand ils sont morts qu'on dit : ils sont vivants. 
Tant qu'ils sont là, la haine acharnée à leur gloire 
Poursuit cette fumée et la disperse aux vents. 

[1848-1850.] 



Toute haute figure un jour est abattue. 

Le peuple brise un homme après l'avoir porté. 

Le piédestal finit par haïr la statue. 

Car il en sent le poids sans en voir la beauté. 

[1848-1850.] 



Venise. Palais des doges. 

L'escalier des géants (où les doges sont proclamés, 
où. Faliero a été décapité). 

Au bas de l'escalier. 
Sur deux socles, parmi les roses et les trèfles. 
L'architecte a sculpté deux paniers pleins de nèfles 
Pour faire entendre au peuple, enfant aux mille cris. 
Que les hommes d'état ne sont bons que pourris. 

[1857-1858.] 



Avez- vous vu parfois dans le soleil levant , 
Tournoyer, cendre d'or, les atomes du vent, 
Etoilant le néant, faisant dans la lumière 
Avec des grains de cendre et des grains de poussière 
Des constellations d'infiniment petits? 

[1858.] 



500 DERNIERE GERBE. 



Des soldats mèdes sont rangés en cercle autour 
De cette tente ayant la forme d'une toufj 
Leurs boucliers sont faits de peau de nasicorne? 
Ils ont le sabre nu, la mitre au front, l'air morne. 
L'œil triste, et sur les mains du sang jamais lavé. 
Le trône, formidable et lourd, fait d'un pavé. 
Est sur un drap de pourpre, au centre de la tente ("). 



[1870-1871.] 



Progrès de la science. 
Astronomie. (17" siècle.) 



Le réseau des soleils, des mondes et des cieux. 
Entrevu malgré l'ombre et derrière la nue. 
Filet où l'âme humaine est prise et retenue. 
Et qui croise ses fils vertigineux dans l'air. 
Se défait maille à maille autour du pâle Euler. 



[1858.] 



Le même vent d'en haut courbe les foules pâles. 
Et ces hommes, géants des ténèbres fatales. 

Qui fauchent l'homme sans remord. 
Et qui, soldat, bourreau, mufti, sultan, ministre. 
Quand elle va monter sur son cheval sinistre. 

Tiennent l'étrier à la mort. 



[1859-1861.] 



'"^ ColkSiioti de M. Louis Barthou. 



TAS DE PIERRES. 501 

Un jour, pensif, tourné vers Tobscur hori2on , 
Debout, parlant du haut de la colline verte 
A tout un peuple ému près d'une fosse ouverte. 
J'ai dit ('^ : — • La mort n'a rien dont tremble la raison. 
Les sages n'ont pas peur des ombres éternelles. 
Ils savent que le corps y trouve une prison. 
Mais que l'âme y trouve des ailes! 

[1848-1850.] 



O mes petits-enfants, aye^ pitié des autres. 
Anges là-haut, soyez en bas d'humbles apôtres. 
Plaignez tous ces pieds nus meurtris aux durs pavés. 
Georges, Jeanne, donnez tout ce que vous avez. 



[1875-1877-] 



Etre frère aux souffrants, être père aux petits. 

[1872-1874.] 

Riche, donne ton bien; pauvre, donne ton cœur. 

[1878-1880.] 



De qiii donne sa vie et son or aux plaisirs. 

Aux femmes, aux chevaux, au jeu, l'aumône est rare : 

Un prodigue toujours est doublé d'un avare. 

Carnet, 1874. 



''^ Funérailles de Frédéric Soulié, 27 septembre 1847. Aêfes et Paroles, Avant Texil. 
{Note de l'Éditeur). 



502 DERNIÈRE GERBE. 

Je ne suis pas un saint, je tâche d'être un juste. 



[1875-1877.] 



En riant de la chair dans la chanson obscène. 
L'âme est comme un forçat qui joue avec sa chaîne. 



[i8j9-i86o.] 



La douleur qui s'en va passe en jetant des cris. 
Soupirs, larmes, sanglots, deuil rapide et prolixe! 
Le désespoir au front sévère, au regard fixe. 
Se tait, sans oublier et sans se résigner. 
L'œil qui ne pleure pas laisse le cœur saigner. 



[1843-1844.] 



La douleur se mesure à la grandeur du cœur. 

Carnet, 1864. 



...L'enfant ne meurt qu'une fois, mais le père! 
Il mourra tous les jours jusqu'à ce qu'on l'enterre. 



Carnet, 1862. 



Le premier serviteur du père, c'est le fils. 

[1840-1844.] 



TAS DE PIERRES. 503 

L'esclave prosterné s'avilit et m'éclaire. 

[1875-1877.] 



Quelquefois on échoue où l'on croit débarquer. 

[18)6-1858.] 

Qui change en y perdant change par conscience. 

Carnet, 1867. 



Tel imbécile prend le dégoût pour le goût. 

[1872.] 



La vie est un remords quand elle est inutile. 

[1866-1868.] 



Ma destinée étant de mourir en exil. 

Je me suis arrangé sous un rocher farouche 

Mon tombeau. Comme on fait son sépulcre, on se couche. 

[1863-186+.] 



Quoique d'air inondé, quoique plein de lumière. 
Le penseur solitaire au désert est pareil} 
Sombre malgré l'espace et malgré le soleil. 



[1859-] 



504 DERNIÈRE GERBE. 

Ainsi l'écrivain turc, dans la cour des mosquées. 
Au devant du passant et du premier venu. 
Se rue, et ses haillons troués montrent à nu. 
Pendant qu'offrant son style il s'acharne à vous suivre. 
Son flanc maigre que bat l'écritoire de cuivre. 

[1858-1860.] 



Je préfère à Paris, au Louvre, aux Tuileries, 
Aux grands carrosses d'or couronnés de laquais. 
Aux spectacles, aux bals, aux fêtes, aux banquets. 
Au cirque éblouissant où plane l'écuyère. 
Les chansons qu'on entend le soir dans la bruyère (^^ 



Carnet, 1861. 



Tas d'esclaves! histoire! Ah! quel troupeau nous sommes! 
Tas de tyrans! l'un chasse aux oiseaux, l'autre aux hommes 5 
Ils s'ébattent} chacun dans son genre est complet; 
Chacun s'en va chasser la chasse qui lui plaît. 
Marchant, l'un dans le sang, l'autre dans la rosée; 
Et chacun porte au poing sa bête apprivoisée : 
Louis trei2e un faucon, et Richelieu le roi(^). 

[1838-1840.] 



L'avare qui dans l'ombre enfouit loin du jour 

Son trésor qui lui pèse. 
Et qui croit toujours voir s'amonceler autour 

La foule aux yeux de braise. 

[1838-1840.] 



('^ CoUedlion de M. Louis Barthou. — '^^ Manuscrit du Théâtre en hiberié. Reliquat. 



TAS DE PIERRES. 505 



C'est un sage, dites-vous? 



Et moi, je vous le dis, il fera cent folies. 

C'est un homme amoureux? C'est un homme nouveau. 

L'amour, dont les chaleurs nous montent au cerveau, 

A bien vite troublé la raison éclipsée. 

Cent chimères qui font vaciller la pensée. 

Un brouillard qui remplit l'esprit d'illusions. 

Un tourbillon confus de folles actions. 

Sortent de ce brasier dont l'âme est consumée. 

D'un feu qui brûle au cœur la tête a la fumée^^l 

[i 840-1 844.] 



Le fleuve se recourbe à nos pieds dans la plaine 
Comme un grand fer forgé pour un cheval géant. 



[Album 1836.] w 



Les perles de rosée et les pleurs des tempêtes 
Sont des gouttes des mêmes eaux; 

Le petit cri des nids répond aux flots sublimes; 

Le même pied rernue, ô Dieu, tous les abîmes 
Et balance tous les berceaux. 



[i8j9-i86i.] 



Manuscrit du Théâtre en Lihertè. — (*^ CoUe£tion de M. Louis Baribou. 



5o6 DERNIÈRE GERBE. 



LE REMORDS. 



Si VOUS êtes bon, juste et doux, vos actions 
"Valent dans votre nuit comme des alcyons; 
Le souvenir vous baise au front dans tous vos rêves j 
Si vous êtes bandit, si vous heurte2 les glaives. 
Si vous faites le mal, le souvenir vous mord 
Dans l'ombre, avec les dents d'une tête de mort(^). 



Carnet 1856. 



Le cœur fait un roman, l'âme fait un poëme. 

Feuilles paginées, 1830. 



Le faux peut quelquefois n'être pas vraisemblable (^l 



Je crois à la prière et je crois à mes fautes. 

Carnet 1874. 



L'encens 
Qui monte à Dieu du fond des lys reconnaissants. 



[1838-1840.] 



('> Collection cU M, Louis Barthou. — '*) Manuscrit du Théâtre en Liberté. Reliquat. 



TAS DE PIERRES. 507 

Les forces de la nuit sont joyeuses des peines 
Qui tombent par instants sur les têtes humaines. 

Et quand la terre a vu quelque grand châtiment. 
Quelque tyran tombé sur son trône fumant. 
Les tonnerres, vers l'ombre où songe l'Invisible, 
Reviennent en chantant leur fanfare terrible. 

[1859] 



Loin dans l'obscurité, battu d'affreuses grêles, 
Hérissant de gibets le toit de ses tourelles. 

Plus noir que le vol du corbeau. 
Vague, confus, brumeux, perdu dans l'insondable. 
L'édifice du mal apparaît formidable 

Comme le spectre d'un tombeau. 



L'enseignement mystérieux est nécessaire. 

Songeurs du lac et du rocher. 
Bardes, mages, hommes des voiles. 
Il faut de plus en plus pencher 
Le genre humain vers les étoiles. 

[1869-1872.] 



Je l'ai cueillie au bord d'une eau cachée et lente. 
Elle est bleue et demain on la verra jaunir. 
La fleur du souvenir n'est pas bien ressemblante. 
Car la fleur passe et meurt, et non le souvenir. 



Carnet 18 61. 



5o8 DERNIÈRE GERBE. 



L'ORAGE. 

Quel monstre que la foudre! et qu'est-ce donc, abîme. 
Que ce vent qui remue avec un bruit sublime 
Tout l'efiFrayant plafond du ciel, et qui produit 
L'énorme craquement des poutres de la nuit?(^) 

Carnet 1857. 



Au-dessus du vieux lit, moisissait dans un cadre 
Un portrait d'un aïeul quelconque, en chef d'escadre. 
Qui, dans un golfe ayant la courbure d'un G, 
Bombardait un grand-turc, par les mites rongé. 



[1859.] 



Le temps mène le deuil de notre destinée 5 
La terre est un sépulcre, et la lugubre année. 

Gardienne pâle des tombeaux. 
Autour du cénotaphe où gît, couvert de voiles. 
Le genre humain couché sous le drap des étoiles. 

Allume ses dou^e flambeaux. 



[1854.] 



La bise fait le bruit d'un géant qui soupire; 
La fenêtre palpite et la porte respire; 
Le vent d'hiver glapit sous les tuiles des toits; 
Le feu fait à mon âtre une pâle dorure; 

Le trou de ma serrure 

Me soufl&e sur les doigts. 



[1832.] 



('^ CoUeêiion de M. Louis Barthou. 



TAS DE PIERRES. 509 



SOMMEIL. 



O pesanteur formidable 

De la paupière qui dort! 

L'âme est dans l'ombre insondable. 

Et l'œil ténébreux est mort. 



[1860-1862.] 



Le lys est la coupe de l'âme. 



[1854.] 



Quand le cœur est malade, il cherche à se guérir. 
Il se rappelle alors, triste jusqu'à mourir. 
Par quels secours le ciel calme notre souffrance; 
Et c'est de souvenir qu'est faite l'espérance. 



[1834-1836.] 



Enfant! n'ayons jamais de haine pour les hommes. 
Lorsqu'ils sont malheureux, — tous, hélas! nous le sommes. 
Plains-les, ne donne pas ton bon cœur à moitié. 
Et lorsqu'ils sont méchants, ajoute à la pitié! 

Le méchant soufi&e plus, donc il faut plus le plaindre. 

[1830.] 



POESIE. — XIV. 5} 



5IO DERNIÈRE GERBE. 

O ciel, éternel rêve 
Des chaldéens, des grecs, des guèbres, des hébreux! 
Quelle est donc la moisson du grand champ ténébreux? 
Sur quels grains merveilleux, sur quels épis sublimes 
Tourne-t-il donc, au fond des sinistres abîmes, 
Ce zodiaque obscur, meule de l'infini? 

[1859-1862.] 



On n'arrache pas Dieu des cœurs facilement. 

[1874-1876.] 



La terre est belle , amis, quoique pleine de tombes; 
Dehors sont les jardins, les roses, les colombes. 
Les filles aux seins nus, les rayons; et dedans 
Les morts silencieux qui tiennent dans leurs dents 
Un denier pour payer à Caron leur passage. 



[1862-1864.] 



L'encre, cette noirceur d'où sort une lumière. 

[1856.] 



Les fleuves, dans leur course indolente ou rapide. 
Trament le paysage en leur miroir limpide. 

Feuilles paginées. [1838-1840]. 



TAS DE PIERRES. 511 

Eh! quoi! vous affemez les nations, tyrans? 
Imbéciles! la faim est un loup; prenez garde 
A la faim; la misère est sinistre et hagarde; 
Ah! bâillonnez du moins le peuple avec du pain! 

[1868-1869.] 



Fais passer ton esprit à travers le malheur. 
Comme le grain du crible, il sortira meilleur! 



20 janvier 1835. 



LES IVRESSES. 



La vigne gaie et verte et de grappes chargée. 
Rit au seuil des maisons et grimpe jusqu'au toit; 
Le houblon est joyeux sur la terre et l'on voit 
Dans les larges tonneaux où trempe sa guirlande 
Mousser l'aie d'Ecosse ou le porter d'Irlande. 



Carnet 1861. 



Il est bon d'être ancien et mauvais d'être vieux. 

[1832-1836.] 



Pour cheveux blancs, cheveux gris c'est jeunesse (^). 

[1834-1836.] 



^'^ Manuscrit du Théâtre en Liberté. Reliquat. 

33- 



512 DERNIÈRE GERBE. 

L'amour. . . 

Heureux l'homme 
Que ce feu brûle encore à l'âge où tout s'éteint (^l 



[i 840-1 842.] 



L'océan, vieux guerrier, vieux sabreur des rochers. 

Son écume est de neige et sa vague est de nuit. 
Il a la barbe blanche et la moustache noire (^). 



[1857-1858.] 



Quiconque est envieux s*avoue inférieur (^). 



[1859.] 



Mettes en prière l'enfant. 
Nous sommes accablés par la Toute-Puissance, 
Faites intercéder pour nous cette innocence. 
Mère, employer votre ange à désarmer le ciel. 



[1862-1864.] 



C' Manuscrit du Théâtre en Liberté. Reliquat. — '^) Idem. — '''' Idem. 



TAS DE PIERRES. 513 



Sa bonne humeur énorme est une plénitude 5 
Il est hilare, il est folâtre, il est serein; 
Et jamais un soupir, un nuage, un chagrin. 
Un regret, un souci, ne comprime et n'étrique 
Son rire olympien et sa joie homérique. 

[1862-1864.] 



Et dans le clair-obscur court la rivière étroite ; 
Parfois le paysage étrange qui miroite 
Ressemble à ces dessins qu'on voit dans l'acajou. 
Un vieux château, bâti par les comtes d'Anjou, 
Dresse sur rhori2on sa silhouette noire. 



[1864-1866.] 



Dieu, qui créa la nuit, ne peut punir l'erreur. 
Toi qui t'es seulement trompé, sois sans terreur. 
L'homme un jour contre lui, dans ces ombres si hautes. 
N'aura pas ses erreurs, mais il aura ses fautes. 

[1874-1876.] 



On distingue, malgré son mystère et ses voiles. 
Dieu par la claire-voie immense des étoiles. 



[1873-1874.] 



Tous les hommes sont l'Homme, et tous les dieux, c'est Dieu. 

[1874.] 



514 DERNIÈRE GERBE, 

A 

O folie ! o génie ! eflrayants voisinages ! 



[1859.] 



La forme du bonheur change avec les années. 

[1830.] 



L'homme scande ici-bas le vers qu'il chante au ciel. 

[1859.] 



La vie est un torchon orné d'une dentelle. 

[1859.] 



NOTES 

DE CETTE ÉDITION 



LE MANUSCRIT 

DE 

DERNIÈRE GERBE. 



À cette œuvre posthume, le titre Dernière Gerhe a été donné par Paul Mcuricc. 
Il ne figure donc pas au manuscrit composé de poésies extraites de nombreux 
dossiers inédits et groupées dans l'édition originale en trois divisions : Avant l'exil , 
Pendant l'exil, Depuis l'exil. Nous avons dû supprimer ces divisions démenties par 
l'aspect du manuscrit. 

Certaines pièces écrites sur des Carnets ou Albums de voyage, ou faisant partie 
de collections particulières , ne figurent pas au manuscrit ; de même pour les poésies 
extraites des Feuilles paginées, plaquette formée de pages numérotées par Victor Hugo 
où vers et prose se mêlent sans distinction de genre et de dates. 



I. NOTES EXPLICATIVES. 



in. LE HAKTZ EST UN PAYS DE PRÈnES ET D'ÉRABLES.. . 

Même aspect que le manuscrit du Cimetière d'Eylau, daté 28 février 1874, dans 
La Légende des Siècles i c'est évidemment la même pensée et c'est bien là un nouveau 
récit de a l'oncle Louis»; mais il n'est pas achevé. Après le quatorzième vers, une 
fin ébauchée, mais s'arrêtant sur une virgule : 

... On voit sur les faces l'efifroi; 
On laisse des pays brûlés derrière soi, 

vient, pille, 

On pille, on mange, on passe, on est des sauterelles j 
Que voulez- vous? ce sont de farouches querelles. 

Les tambours sont joyeux, les clairons sont superbes. 

Les régiments en marche enjambent dans les herbes 

Des cadavres, sans même interrompre leurs chants; 

Au printemps, quand les fleurs rayonnent, quand les champs. 

Pas de suite à ce dernier vers. L'édition originale, à l'aide de quelques interver- 
sions , avait fait un tout , mais l'aspect du manuscrit doit être reproduit fidèle- 
ment ici. 



5l8 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 

A la page suivante , sept vers rayés ; le premier est inédit : 

On ne pleurniche pas en guerre j on a raison. 

On retrouve les six derniers dans le début définitif. 

Après le manuscrit une page donnant six vers sur le même sujet : 

Fils, on avait beaucoup de gloire et peu d'argent. 
Moi, j'étais militaire, on m'avait fait sergent j 
J'étais blond, rose, imberbe, infatigable, agile. 
Pas poltron, et j'avais dans ma poche un Virgile. 
De hauts sapins groupés sur de grands rochers nus. 
C'est la Murgthalj un mont tout noir, c'est le Taunus. 

Sur les deux côtés d'une feuille jaune , déchirée , quelques vers presque illisibles } 
nous avons pu déchiffrer ceux-ci : 

Nos ennemis étaient très féroces, mais moi 

Je les plaignais tout bas, sans trop savoir pourquoi. 

Triste et sentant de l'ombre au fond de nos conquêtes j 

Et je m'attendrissais, et je faisais des quêtes; 

J'allais de rang en rang : amis, pour les vaincus j 

J'implorais, récoltant plus de sous que d'écusj 

Mais les plus durs grognards écoutaient ma prière; 

J'avais dans ma poche "Voltaire, 

On affamait les pays. 

On passait comme des sauterelles 

Laissant derrière soi les champs sans un brin d'herbe, 

A chaque pas on voit quelque chose dans l'herbe , 
C'est un mort. 

V. VOICI QUE LA SAISON DECLINE. 

Sur la page du carnet de voyage où sont écrits au crayon ces vers , des notes sont 
prises pour la cinquième partie des Misérables. 

J. V. La fortune. — On n'en use pas. Pas de voiture. 
J. V. — Il faut le dire à ton mari. 
Cosette. — Je le lui ai dit. 

— Eh bien, qu'a-t-H répondu.? 

— Il m'a demandé si j'étais bien sûre que cet argent fût à moi. 

J. V. pâlit. Il sentit la profondeur cruelle de cette parole innocemment répétée 
par Cosette. Marius doutait de l'origine de cette fortune, et n'en voulait pas. Cosette 
n'en jouirait donc jamais? J. V., hélas! avait travaille stérilement. 

Un point d'interrogation termine ce passage. 



NOTES EXPLICATIVES. 519 

vin. JE M'AKEÀTAl. C'étAlT UN KAl^IS TèÀS ÈTHOJT... 

Au-dessus du premier vers, cette ligne ; 

Où diable avcz-vous pris que les singes sont laids. 

Au bas du feuillet, un vers ajoute et quelques notes prises sans doute en vue 
d'une suite : 

Comme je me rendrais aux dindons populaire! 

Coq d'inde. — Une servante vient et tord le cou au coq. 

IX. JADIS, ADOLESCENT, FAISANT MES PKEMIEÈS VEËS... 

Au coin du verso d'enveloppe où sont écrits ces vers, cette note : 
Aujourd'hui je suis altéré de calme et de tombeau. 

XI. NUrr TOMBANTE. 

Après la date, cette note : 

^ 

A terminer. 

Soc pour féconder la terre. 
Glaive pour délivrer le peuple. 

XIV. JE NE DEMANDE PAS AUTHE CHOSE AUX FOKETS... 

Pièce inachevée} le dernier vers est ponctué par un point-virgule. 

XVII. APRES AVOIR SOUFFERT, APRES AVOIR VECU... 

Cette poésie finissait ainsi : 

Tes jardins sentent bon, et sont tout chevelus 
De lierres, de jasmins et de convolvulusj 
EJj sentant que tu vas finir, tu te reposes, 
Uieux. dans une mature, et, san, dans les roses. 

Victor Hugo a rayé ces deux derniers vers , en a écrit quatre nouveaux , puis a 
recopié ceux qu'il avait rayés. 



520 LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GEKBE. 

XVIII. MON JARDIN. 

Au-dessous du manuscrit, une strophe donnant un autre détail : 

Mon jardin. Soleil. 

Un vieux disque de grès gisant me sert d'horloge 5 
La minute qui passe en ses cases se logej 
Avril y met ses fleurs de pourpre et de safran j 
Autour de cette pierre obscure, le temps sombre 

attaché par une chaîne 
Marche et tourne, pensif, lié par un fil d'ombre 
Au clou du noir cadran. 

Sous cette strophe, quatre vers : 

L'Inconnu remplit nos demeures 5 
Dante j cherche en vain Béatrixj 
La clepsydre pleure les heures 
Dans sa prison en forme d'X. 

XXI. 1.B SOIK, JE M'ASSIEDS, GRAVE, AU MILIEU DE MES BRUTES... 

Sous le manuscrit, une note, très postérieure à la poésie, sur Chougna : 

J ai deux chiens. 

Ma chienne grise 
Nous l'appelons Chougna, ce qui veut dire laide 

avec calme ce nom. 
En hongrois. Elle prend ce nom sans se fâcher. 

XXII. CHUTE DU RHIN. 

Fragment d'une page d'album à dessin ; les vers avaient été ébauchés , sans doute 
sur place , au crayon , puis récrits à l'encre avec force ratures d'où nous avons pu 
extraire les quelques variantes qu'on lira page 546. 

XXIII. CE QUE J'AI sous LES YEUX ET QUEL EST CE PAYS... 

Trois feuillets pour cette poésie qui, à l'origine, devait être bien plus courte. La 
première page est sillonnée d'ajoutés j on se rendra compte de leur importance en 
suivant ces deux enchaînements : 

Le houleux Zuyderzée est jaune à l'horizon. 

Varhrej 

Le champ, l'homme, l'oiseau, le verger, la maison, 

chante; les édens 
Tout rit, les paradis succèdent aux cocagnes... 



NOTES EXPLICATIVES. )2I 

A coup sûr CCS géants, ces pourfendeurs de l'air. 
Toujours enveloppes par un quadruple éclair. 
Feraient mettre en arrêt la lance à don Quichotte. 

Cependant le bateau glUse, le flot chuchote, 

nids 
"Les joncs parlent tout bas, t herbe j aie, on s'endort. 

£f voilà la Hollande. 

Deux feuillets suivent ces trois lignes rayées, qui seront recopiées soixante vers 
plus loin. 

XXIV. voYOîfS, lyob vient le verbe? et jyob viennent les langues? 

Remontrance de l'esprit à l'homme, cette page eût pu prendre place dans le 
manuscrit : Dieu. 

Les derniers vers, à peine lisibles , sont en marge du premier feuillet. 
Puis une nouvelle définition du Z : 

Ce verrou tortueux qui ferme l'alphabet. 

xxvin. lÀ, je cause le soir avec un vieux curé... 
Fragment d'une page d'album emporté en voyage. 

XXXI. la mer, CELESTES ABIMES... 

Strophe écrite au verso de l'adresse d'une lettre envoyée à Monsieur le baron Ui^ 
Hu^, rue Notre-Dame des Champs, donc d'avril 1827 à avril 1830. 

XXXVn. APPARITION. 

Deux manuscrits pour cette poésie; le second n'est qu'une mise au net, mais 
porte le titre qui manque au premier ; ce vers commence le feuillet : 

Pourquoi donc à l'amour mêlez- vous l'épouvante? 

Puis une rime proposée : 

Vante. 

XXXVm. DANS CES HEURES ob DIEU DONNE OU REPREND LA FLAMME. 

Le manuscrit de cette poésie offre cette particularité qu'un carré de papier est 
découpé dans trois de ses pages sur quatre j l'écriture date de 1836 à 1838. Dans la 
plaquette intitulée Feuilles paginées, se trouve, isolée, la quatrième strophe; elle 
semble antérieure de deux ou quatre ans au manuscrit complet ; en outre , sur deux 
fragments de page, on lit onze vers oh. nous avons relevé des variantes (voir 
page 549)- 



522 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 

XXXIX. A TRAVERS CE QITON SENT CONFUSÉMENT BRUIRE... 

Au-dessus de cette strophe , deux vers : 

Moi j'allais au hasard et j'étais triste à cause 
Des feuilles mortes qui tombaient. 

XLII. LA SOLITUDE SAINTE AUX FAIBLES EST FATALE. 

En haut du feuillet , à chaque coin , deux annotations indiquant la destination 
primitive de ces vers : Botte aux lettres. — Comédie. 



Au bas de ce manuscrit, un vers : 

L'espérance et l'amour, vents alizés de l'âme. 

XLIV, 6 PROFONDEUR SANS FOND OU VA TOUT CE QUI PENSE ! 

Ce premier vers, tout en haut de la page, est précédé d'un astérisque, ce qui 
indique que nous sommes en présence d'une suite. 

En marge , une note dont l'écriture est à peine formée : 

\^us avez le ciel de même que vous aviez l'enfer sur terre. "Vom le voyiez 
autour de vous sans le remarquer. Chose terrible. 

XL VI. ON A DE CHAUDS CLIENTS ET DES AMIS NOMBREUX.., 

Cette poésie commençait ainsi : 



Mais il vient un moment oà tout eB inutile. 

Ce début, rayé, est remplacé en marge par sept vers. Au-dessous de cet ajouté, 
une note de quatre lignes : 

Crois ou tremble 

Suis ta religion 

Suis-la, telle qu'elle est et quelle qu'elle soit. 

Autrement tu es perdu. 



NOTES EXPLICATIVES. 523 



XLVIII. ... TOUJOURS SUR CETTE MEK SAUNAGE... 



Papier semblable à celui employé pour certaines poésies des FeuiBes d'automne. 
Au verso , des vers et des notes : 

Oà comme un vif essaim £ abeilles y 
Mes pensers volaient au soleil! 



La nuit... le chemin se noue, se mêle et se démêle sous nos pas comme 
réchevcau d'une vieille fileuse. 



Une ligne blanche... 

On ne savait si c'était une rivière ou un mur. 



Cet incendie menaçait de brûler le nzwitc Jusqu'à la jlottakon. 
Puis une note pour un volume à consulter : 

Histoire de la captivité de François I"" à Madrid, par Sandoval, évéque de 
Barcelone, 1 vol. in-12 à la Bibliothèque du Roi. 



LUI. LA CREATION VA, SOMBRE ET DEMESUREE. 

Au verso , rimes et vers ébauchés : 

Pas. 
L'Indien dans les pampas 
lampas 



L'esprit. . . meut l'effrayant engrenage 
De l'infini dans l'éternel. 



524 LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GEKBE. 



LVII. OH ! POUR LE RESTE DE TA VIE ... 

Feuille de papier à lettre portant, en tête, une ébauche de dialogue du drame : 
La Mariposa, dont nous avons donné le plan dans le volume de Théâtre inédit (Plans 
et projets) : 

L'HUISSIER. LE COMTE OROPESA. 

l'huissier.. 

Monsieur le Comte Oropesa, cette dame est sans doute Madame la Comtesse 
Oropesa. 

LE COMTE. 

À peu près. 

Au verso , cette note : 

Au commencement du dix-huitième siècle, lors du fameux mémoire du parlement 
contre les pairs , il n'y eut pas de famille parlementaire qui ne voulût démontrer son 
alliance avec quelque famille de grande noblesse , pour rehausser la robe et rabaisser 
l'épéc d'autant. Les Potier de Blancmesnil, entr'autres, rappelèrent qu'ils tenaient 
aux ducs de Gèvres. A quoi le duc de Gèvres répondit vertement qu'«à la vérité, les 
ducs de Gèvres tenaient aux Potier de Blancmesnil , mais que c'était là le vilain côté 
des ducs de Gèvres et le bel endroit des Potier». Autant valait dire : Ce qui est la 
fesse des ducs de Gèvres est le visage des Potier. 

Au-dessus de cette note, deux lignes : 

Le beefsteack, disait- il, est une des formes de la Providence manifestée à l'homme. 

LVIII. FIGUREZ-VOUS UN BEAU FRONT TRIOMPHANT... 

Au verso de cette strophe, écrite vers 1830 ou 1832 et dont le dernier vers rappelle 
étrangement le sujet des Fredaines du grand-père enfant [L'Art d'être grand-père) , on lit 
la dernière strophe d'une poésie des Contemplations : Un soir que je regardais le ciel, dont 
le manuscrit est daté 26 janvier 1846. 

LX. N'ÉCOUTEZ PAS, MON ANGE, EN VOTRE rÈvERIE... 

Sous la date , ces deux vers : 

Quand tu réunissais sur un orgue magique 
Les souffles épars dans les cieux. 

Puis un autre, plus bas : 

Dans l'oscillation des êtres et des mondes. 



NOTES EXPLICATIVES. 525 



Lxiii. oh! de mon akdentb FikvuE... 

Au verso de la page J7 du manuscrit : Feuilles paginées. Ecriture de 1833 environ. 
Une copie de la main de Victor Hugo est reliée dans un exemplaire de la 8* édition 
des Orientales. CoUeôiion dt M. Louis Bartbou. 



LXIV. NE vous CONTENTEZ PAS, MADAME, D'ETRE BELLE. 

Les deux premiers et les deux derniers vers ainsi que la variante sont d'une 
écriture postérieure à celle de la poésie même qui a dû. être retouchée plusieurs 
années après avoir été écrite. 



LXVIII. VENT DU SOIR! DONT LE VOL NOUS COURBE TOUS ENSEMBLE... 

Nous avons daté cette pièce de 1830 ou 1831, à cause de deux vers rayés précédés 
d'une note : 

Après une orgie de tout... 

Je rejetais mon âme au ciel, voûte fatale. 
Comme le fond du verre au plafond de la salle. 

C'est le sujet d'une poésie des Chants du crépuscule : Il n'avait pas vingt ans. Il avait 
ahusé. . . Cette poésie est datée : avril 18^1. Note et vers rayés sont donc antérieurs. 

Une mise au net, datée : 20 janvier i8^j, est reliée dans un exemplaire du E.o/ s'amuse 
et faisait partie de la collection de M. Louis Barthou. 



LXIX. QUAND JE NE SERAI PLUS S^'UNE CENDRE GLACEE... 

Il existe, à notre connaissance, quatre manuscrits et une ébauche pour cette 
poésie. L'ébauche se trouve au verso de la page loi des Feuilles paginées : 

Quand je ne serai plus qu'une cendre glacée. 
Tous ceux qu'électrisait ma lyrique pensée 
Regretteront des jours du monde méconnus. 

Au recto de la page, deux vers rayés appartenant aux Orientales [Les Bleuets) : 

Allez, allez, ô jeunes filles. 
Cueillir des bleuets dans les blés! 



Les Bleuets étant datés 13 avril 1828, c'est un peu avant cette époque qu'il faut 
situer le projet de la page ici. 

Dans la même plaquette , page 62 , version entière , telle que nous l'avons publiée 
P^ge 377- Écriture de 1830-1832. 

POÉSIE. — XIV. 34 



526 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 

Deux mises au net, dont l'une donne la variante qu'on lira page 554, semblent 
écrites, l'une vers 1832, l'autre vers 1836-1838. 

Enfin , un manuscrit de cette strophe est relié dans un exemplaire de Lucrèce Borgia 
et faisait partie de la collection de M. Louis Barthou. 



LXX. C'ETAIT LA PREMIERE SOIREE... 

Quatre feuillets remplis recto et verso et surchargés en marge d'ajoutés encadrés 
de traits et accompagnés d'indications résumées en deux lignes au coin de la 
première page : 

La première I-I-I. 96. 
La deuxième II-II-II. 84. 

Ces chiffres : I et II permettent de se retrouver dans les strophes enchevêtrées du 
manuscrit. Le compte des vers pour chacune des parties est exact. 



LXXVni. vous SOUFFREZ ICI-BAS MILLE MAUX NUIT ET JOUR... 

Le manuscrit de cette poésie se rapproche assez de l'écriture de M°" Victor Hugo 
par la forme carrée et appuyée des lettres ; pourtant il a suffi d'une plume taillée un 
peu gros (rappelons que Victor Hugo ne se servait que de plumes d'oie) pour changer 
l'écriture; nous reconnaissons d'ailleurs certaines lettres. Une correction en marge a 
été faite par le poëte vers 1854 ou 1856, 



LXXXI. vous N'ETES PAS SENSIBLE A LA PROSE, JEUNE HOMME... 

Dans un coin du feuillet , le mot Épîtres, et , au second vers , une modification , 
biffée : 

Il vous faut le vers, /^r/, Hdhl. 



LXXXV. LE PROPHETE ET LE POETE... 

Un astérisque avant le premier vers indique que ces trois strophes devaient clore 
une poésie. La dernière strophe, modifiée en marge, a été revisée bien plus tard. 
Une copie, reliée après l'original, porte des corrections de Victor Hugo. 



LXX XVII. VOICI LES APENNINS, LES ALPES ET LES ANDES... 

Au coin droit de la page une note indique que ces vers devaient faire partie du 
manuscrit Dieu : 



L'esprit lui montre la terre. 



NOTES EXPLICATIVES. 527 



XCII. PLANETES. 

Près du titre , un vers emprunte la forme d'une interpellation faite par un esprit 
aux hommes : 

Savez- vous ce que c'est, damnes, que vos planètes.? 

Cette forme se poursuit dans les variantes du premier vers : 
ton noir firmament, ciel 

Dans nos noirs firmaments, cieux des mondes maudits... 

XCV. LE SÉPULCRE GÉANT D'ETOILES SE COMPOSE. 

Un point d'interrogation en marge des deux derniers vers. Cette poésie se ratta- 
cherait aussi au poème Dieu. 

XCVI. A CE POINT DE LA VIE OU JE SUIS AKMVÉ... 

En marge , cette note inachevée : 

La calomnie ayant... 
La diatribe est trop près. 

XCVm. 6 DESTIN, TOI PAR S^I NOUS TOMBONS... 

Le feuillet contenant cette pièce débute par ces trois vers : 

La génération qui passe en ce moment 

Chaque jour change et voit tout changer autour d'elle. 

Cet homme seul se reste à lui-même fidèle. 

Au verso, cinq vers de Melancholia, poésie datée juillet 1838, hes Contemplations. 

CI. À UN HOMME PARTANT POUR LA CHASSE. 

Au coin du feuillet un mot, rayé, indique la destination primitive de cette 
poésie : Dieu. 

cm. LE SORT S'EST ACHARNÉ SUR CETTE CRÉATURE... 

La forme et l'écriture de cette pièce étant exactement les mêmes que celles de la 
poésie CI , il est probable qu'elles avaient toutes deux la même destination : Dieu. 

J4- 



528 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 

CIV. AU POINT DU JOUR, SOUVENT EN SURSAUT JE ME LÈvE. 

Au verso d'une lettre adressée à Victor Hugo par la direction de VlUuftration (le 
bas de la page est coupé avant la signature) j septembre 1866} mais l'écriture des 
vers est bien postérieure à l'envoi de la lettre. 

Avant le premier vers, au coin de la page : Epttres. 

CVI. JE RACONTAIS UN CONTE... 

Après le dernier vers , une citation latine : 
làam forte via sacra, etc. ^^\ 

Dessous , ces deux vers avec leur variante : 

Un jour j'errais au bois, comme c'est ma coutume. 
Méditant on ne sait quels riens, et tout en eux. 



Un jour je méditais beaucoup de bagatelles. 
Je flânais comme Horace, et j'étais tout en elles. 



CVIII. MON PETIT-FILS. 

Les quatre vers de cette poésie sont précédés de celui-ci : 
Cet attendrissement de dire : il est l'aurore. 

Donnons ici quatre vers écrits sur la feuille contenant la note sur Chougna, citée 
page 520 : 

MON PETIT-FILS 

L'avenir me plaît, tel que mon cœur le comprend, 
George, il me faut la paix comme il te faut la lutte j 
Chacun son tour, la gloire arrive après la chute. 
Et moi je serai mort, et toi tu seras grand. 



(^) Horace. Satire IX. Livre 1. 



NOTES EXPLICATIVES. 529 



ex. L'IEUHLE HUMAINE EST L'ÈCHO DE LA CHOSE DIVINE. 

Au verso d'une enveloppe timbrée : j juin i8j6. Ces vers ont d'abord été écrits 
au crayon , puis retracés à l'encre. 



CXI. LA PORTE 

CÉDA. JE TATONNAI DU BOUT DE MON BATON. 

Ce manuscrit est en trois parties; un long demi-feuillet jaunâtre, un carre de 
papier contenant un ajouté de douze vers qui suppriment ces quatre, barrés : 

Une efiece de vieux, au milieu du salon. 

Trônait, encadré £or, en habit ^A.pollon; 

O était le ffrand Louis, peint, quand, som son panache. 

Etant encor soleil, il devenait ^nache. 

La troisième partie est écrite sur une enveloppe timbrée : i" janvier 1857; au verso 
sont les neuf derniers vers. 

Entre les deux lignes de l'adresse , on lit : 

\^ir au fond de ce bouge 

Mon 

Un grand-père en perruque avec son cordon rouge. 



CXn. NOS AMUSEMENTS AVEC LAMARTINE... 

Ce titre a été écrit vers la fin de l'exil; d'autres «amusements», de la même date 
que celui publié page 436, sont au verso : 

Quoi donc, juifs et romains 
Vont en venir aux mains. 
Dit Héliogabale, 
Qu'on les fusille tous, 
À poudre, les plus fous. 
Mais Elie, Og, à balle. 



U empereur et le p/da^gue, tradition du bas empire. 

— Eii bien, que fait mon fils, dit Héliogabale? 

— Sire, il fait des progrès. — Récompense-le, gas. 
Un autre jour : Eh bien.? — Sire, il fait des dégâts. 
Trouble la classe, rit, chante et lit haut. — Gas, bats-le! 



530 LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GEKBE. 



Le Koi de Sardai^ie le jour de l'insurrection constitutionnelle. 

Quoi, messieurs, dit le roi Victor Emmanuel, 
Moi-même me brûler, ce serait trop cruel! 
Un syrien le peut, mais un sarde, ah! n'a pas le 
Courage de brûler comme un Sardanapale. 



Sur un carré de papier contenant deux autres «amusements» de l'e'criture d'Emile 
Deschamps , ce dernier de Victor Hugo : 

Dieu fit de tout l'esprit épars. 
Mille neuf cent nouante parts; 
Or de ces parts Emile en a 
Neuf cent nouante, et mille Anna. 



CXIII. J'AIME CES GRANDS ESPRITS, J'AIME CES GRANDES (EUl^RES... 

Au coin du feuillet, la mention : B. aux lettres. 

CXIV. ATTENTION. VOICI LOUIS QUATORZE. GARE... 

Au verso d'une lettre commencée par Victor Hugo : 

Madame, 
Vous me récompensez bien au delà du peu que je vaux et du peu que je suis. 



CXVI. HÉ! PRENDS TON MICROSCOPE, IMBECILE.' ET FREMIS. 

Ce premier vers, rétabli page 400 et supprimé dans les éditions précédentes, relie 
cette poésie à celles qui mettent en scène un esprit parlant à l'homme. 
En face du premier vers , une rime proposée : fourmis. 
Rétablissons sept vers rayés au deuxième feuillet : 



Ufitilie 
Il sujjit de grandir la lunette propice 

Pour te donner, ï atome étant le précipice, 

Le vertige du trou d'une aimiUe, et la peur 

De tomber dans ton souffle, effrayante vapeur! 



NOTES EXPLICATIVES. 531 

T« seraà dieu le jour, homme, oïl tu pourrais dire : 

que mo9 regard 
J'ai, dans ^immensité qui pour moi se déchire, 

Uu le commencement et la fin ttun cironl 

Un ajoute marginal de dix-neixf vers a remplace le passage raye. 

Nous sommes encore en présence d'un manuscrit qu'on peut attribuer au poème 
Dieu. 

CXVin. DANS LES LEÇONS QU'IL DONNE AUX ESPRITS COMME AUX YEUX. . . 

Ce manuscrit se compose de deux pages; mais au moment de l'inventaire du 
notaire, après la mort de Victor Hugo, ces deux pages ont été séparées et mises 
chacune dans des dossiers différents. Au moment de la publication de Dieu, nous 
avons inséré l'une d'elles dans U Reliquat, pour lequel d'ailleurs son texte la désignait. 
Parmi les nombreux vers inédits restant à publier, nous avons , depuis , retrouvé la 
première page. Nous donnons donc ici la poésie complète, en indiquant toutefois 
qu'à partir du 23* vers, la suite a déjà été publiée dans cette édition. Reliquat de 
Dieu, page 526. 

CXIX. RÉPONSE À L'OBJECTION MAL. 

Altercation de l'Esprit à l'homme. 

Après le huitième vers resté sans rime , un blanc et une proposition dont on lit les 
premiers mots sous une rature : 

Tu ne /es pas trompé. . . 
Et le texte reprend à ce vers : 

Oui, c'est ce précipice énorme de rayons... 
Un ajouté de sept vers en marge comble la lacune. 

CXX. EST-CE QVE PAR HASAKD LE MONDE SOUS NOS YEUX... 

Le bout de papier d'emballage qui contient ces vers est tout à fait semblable à 
certaines pages du manuscrit de Dieu; pourtant le texte ne semble pas indiquer d'in- 
tervention supra-terrestre. 

Une inadvertance a été signalée au quatorzième vers par Victor Hugo ; il avait 
écrit : 

L'empyrée 
Est-elle à l'orient dépeinte et dédoréc.'* 

En marge, il indique : masculin, se réservant de corriger au moment de la publi- 
cation ; Paul Meurice a pris sur lui de faire ce tout petit changement sur l'épreuve : 

L'empyrée 
A-t-il à l'orient sa tçintç dédorée? 



532 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 



CXXI. CKOIS-TU SVE DE CECI MON kÈVE SE REPAISSE... 

Ces vers s'apparentent à ceux dits par l'Efprii noir (^Dieu, Reliquat) à l'homme; 
après le 24' vers , un blanc de trois lignes est ménagé pour recevoir plus tard le texte 
manquant; c'est ce qui explique l'absence de deux rimes féminines et d'une rime 
masculine, page 451. 



CXXII. LA SOUFFRANCE, GEANTE ET SPECTRE... 

Après le douzième vers , une large rature barre le treizième : 
Le navire et îécueil, YatoBai et F apôtre... 

Ce vers, un peu modifié, est rejoint par quatre vers, d'abord tracés au crayon, 
puis recopiés à l'encre, en marge. 

CXXIV. MELANCOLIE. 

En marge du texte , au crayon , cette indication : 

Regardez le jardin de la maison... 

(Enumérer les fleurs) 
Et puis cette rose, un enfant. 

Après le quatorzième vers , les quinzième et seizième sont rayés ; puis la date ; 
la fin est ajoutée d'une écriture plus fine et datée de nouveau. 

CXXV. LE JUSTE DE SES FERS SUBIT L'INDIGNE POIDS... 

Avant le premier vers , deux lignes précisent la conclusion : 

Les mauvais... 
Ils sont aux fers dans le tombeau. 

CXXVL ^AND JEAN-JACQUES VIVAIT... 

Au coin de ce manuscrit les mots : Boîte aux lettres. 

CXXVII. oh! je T'EMPORTERAI SI HAUT DANS LES NUEES... 

Au bas de la page , deux lignes : 

Vipère, tes pareils 
N'ont pas peur de tomber, car ils rampent toujours. 



NOTES EXPLICATIVES. 533 

Deux feuillets sont relies après ce manuscrit; sur le premier sont jetés des vers de 
CromtveU et des phrases de la Préface; puis au milieu de la page, ces six vers, premier 
projet de la poésie publiée page 457. 

La vipère, qu'une aigle au bord des eaux venue. 
Enlève brusquement des marais dans la nue, 
. Frémit, siffle, se gonfle, aspire à s'échapper. 
Puis flotte et pend dans l'air, comme épuisée et morte. 
Puis se tord, puis se noue à l'aigle qui l'emporte. 
Et même dans le ciel cherche encore à ramper! 

Telle l'envie, etc. 

Ce projet doit être de 1827, environ. 

Le second feuillet donne une ébauche qui semble dater de i8jo : 

Ce serpent. 

Un soir il disparut. 
Un aigle qui passait et regagnait son aire 
Comme la nuit tombait, le vit et dans sa serre 
Prit ce monstre livide, efirayant, furieux. 
Et le jeta dans l'ombre au plus profond des cieux. 



CXXX. LA TERRE EST A L'EKKEUK, AU VEKTIGE, A L'ABSUKDE. 

Au verso d'une enveloppe de lettre adressée à Victor Hugo. Au-dessus du premier 

vers, une rime proposée : curde. 



CXXXI. oh! vers le PROGRES MAGNIFIQUE... 

Suite probable d'une poésie, car un astérisque précède le premier vers. 

CXXXrV. SOMBRE JUSTICE ISIQUE! 6 CODE TERRORISTE.' 

Après le dixième, un ajouté marginal de quatre vers. Dans la version de premier 
jet, les deux derniers vers venaient après celui-ci : 

La peine de mort donne aux codes en fureur. 

A la revision, ces deux derniers vers ont été rayés, puis recopiés après un ajouté de 
quatre vers. 

CXXXVI. quoi! tu DOUTES DE L'AME! 

Au coin du feuillet , le mot : Epttres. 



534 LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GEKBE. 



CXLI. L'ENFER. 



Après le vingt-troisième vers, un ajouté marginal de treize vers supprime celui-ci, 
rayé : 

Uff/lie et croule 
Uanttaue enfer payen se dissout en àécomhres. 



CXLIII. LE PAUVRE, LA-DESSUS L'ACCORD EST UNANIME... 

Cette poésie, dont l'écriture semble bien être de 1869 à 1872, a été ébauchée au 
crayon sur une brochure italienne dédiée à «Vittor Hugo» et datée : 14 mars 1863 
(Collection de M. Hanoteau). 



CXLV. JE T'AIME, AVEC TON (EIL CANDIDE ET TON AIR MALE. 

Sous l'unique strophe, c:s trois vers : 



Cette reine et cet ange à la robe de neige. 
Appelle-les tes sœurs, c'est là ton privilège 
Et c'est là leur oreueil. 



CXLVIir. L'EXCES DE LA PITIE, C'EST UNE ERREUR AUGUSTE. 

Cette poésie débutait ainsi : 

Tout en reconnaissant pu elle peut être juBe, 
J'ai l'expiation en horreur. 

Victor Hugo a bifté le premier vers et écrit, au-dessus, les deux vers qui com- 
mencent la pièce. 

Après le neuvième vers , celui-ci , rayé : 

K.ohe§iierre était fort, Danton était terrible, 

Sous ce vers, modifié en marge, quatre nouveaux viennent s'inscrire. 
Au milieu de la page, en marge des vers désignant assez clairement Cavaignac, 
une note : 

Ici, peindre à part L. B. 

La première ligne après cette note indique que le personnage visé est changé ; la 
variante même l'affirme : 

trône 

Comme autour de ce banc où l'œil soumis s'attache... 



NOTES EXPLICATIVES. 535 



TAS DE PIERRES. 

VOICI £VE LE MATIN, DONT L'HALEINE EST REMPLIE.. . . 

Au bas de cette «pierre», trois vers : 

Ton château... 

champs 
D'où tu vois accourir, dans les prés couverts d'herbe. 
Le Rhône, fleuve-tigre, écumant et superbe. 
Qui mord au cou la Saône et l'emporte avec lui. 

Au verso est le fragment publié immédiatement après : "Voici que le matin. . . 

UNE FLEUR EN PRISON CHEZ SOI, SCELLE FOLIE.' 

Au coin du bout de papier contenant ces deux vers , le mot : Epitres. 

LE BEAU SOLEIL COUCHANT, DANS LA NUE ELARGI... 

Au-dessus du premier vers se trouve le nom de Maglia, bien souvent cité dans le 
Théâtre en liberté; au coin du fragment le mot : Comédie, puis des noms de person- 
nages : Massue, La KigauJaine , Ogremouche. 

Et deux rimes : Espingole. Dégringole. 

Dessous , ces deux vers : 

Dis? est-ce 
Pour punir mon amour de trop de hardiesse 
Que tu n'as [pas] ^^^ voulu me regarder hier.? 

. L'ORGUE COMMENCE, VOIX PROFONDE.' 

Copie d'une page de Carnet, 1867. Ces vers ont été écrits pendant le voyage en 
Zélande dans l'église de Ziérykzée dont l'organiste avait fait demander à Victor Hugo 
de venir entendre l'orgue. 

MANIERE DE DIRE : JE N'AI PAS TRENTE ANS. 

Ces qiiatre vers, jetés au milieu de pensées en prose, sont écrits au verso d'une 
lettre déchirée adressée à V. Hugo, p, rue Jean-Goujon. 

Le premier vers fait allusion à la première candidature de Lamartine à la députa- 
tion : juillet 1831. 

^') Le mot J>as ne figure pas dans le manuscrit. 



536 LE MANUSCRIT DE DEKNIÈKE GEKBE. 

LES BLANCHEURS QUE DIEU CKÈe AMUSENT LA NOIRCEUR. 

Avant ces trois vers, deux lignes qui semblent destinées à un personnage de 
comédie : 

Nous touchons 
À ce bouge, à ce trou, le pire des bouchons. 

Puis , au bas de ce petit feuillet , cette strophe incomplète : 

Deuil noir, deuil blanc, nuit, neige j ou l'ombre, ou la statue. 
La pie au cri sinistre, oiseau sombre, est vêtue 
morceaux 
De deux haillons des deux linceuls. 

Deux rimes proposées à ce dernier vers : glaïeuls - seuls. 

QUE DE NUIT DANS TA GLOIRE, Ô VERSAILLES ! 

Au verso d'une enveloppe adressée à Victor Hugo et timbrée i8 juin 1856. 

LA VIEILLE BOUGONNAIT DANS SA BARBE. . 

Au bas de la page ces trois vers : 

Des monts pelés, pareils à des flancs de chevaux. 
D'affreux haillons séchant au soleil, des sorcières, 
Des accroupissements de vieilles dans les pierres. 

A UN CRITIQUE. 

Au bas de la page , une autre version ébauchée : 

Un aveugle a des sens plus que parfaits. Son nez 

l'instinct 

Vaut le flair des renards exquis et raffinés; 
Il a mieux qu'un chamois l'odorat et l'ouïe; 
Sa sensibilité merveilleuse, inouïe. 



Quel flair! quel tact! quel goût! Oui, mais il est aveugle. 

IDEE! ART, SCIENCE, MYSTERE... 

Ces vers sont précédés de cette ébauche : 

Je confesse. Seigneur, que je suis un brin d'herbe, 
et que 

Le ver de terre est grand 

etc. (Développer). 



NOTES EXPLICATIVES. 537 

L'ESCLAVE PKOSTEKNÂ S'AVILIT ET M'écLAIKE. 

Ce vers est précède de cette note terminée par un fragment de vers : 

Frédéric de Prusse disait : 

... Je suis despote et sans colère. 

Au coin , le titre : Ug. des S. 

MA DESTINÉE ÉTANT DE MOUMK EN EXIL... 

Au verso d'une bande imprimée de PEurope littéraire. Cachet postal : i" mai 1863. 

AINSI L'écMVAIN TURC, DANS LA COUK DES MOSQUEES... 

Au-dessus de ces vers , cette ébauche , évocation du dix-septième siècle : 

Fantômes du passé, dames, seigneurs, poètes, 
Régnier, cher aux moineaux et haï des chouettes, 
O belle Pellaquin dont l'œil charmant brillait. 
Chapelain qui trônait à l'hôtel Rambouillet, 
En habit colombin doublé de panne verte. 

Au bas de la page des rimes proposées : 

Nous dénigrâmes Morbides 

Anagrammes Les Niobides 

Epigrammes 

JE L'AI CUEILLIE AU BORD D'UNE EAU CACHÈe ET LENTE... 

Ces quatre vers, écrits sur un carnet de voyage en 1861, ont été recopiés par Victor 
Hugo deux fois sous le titre Forget me not ou le myosotis ; quelques variantes : 

le ciel 
Elle était bleue ainsi que l'aube sans nuage. 
Hier je l'ai cueillie; elle est fanée, hélas! 
O Fleur du souvenir, tu n'en es pas l'image. 
Car tu meurs, et lui ne meurt pas. 

Sous la première de ces copies les vers : Mi alma publiés page 488. 

LA BISE FAIT LE BRUIT D'UN GÉANT JJUI SOUPIRE... 

Sur la Feuille paginée où se trouve cette strophe , on lit une répartie de Triboulet : 

\^ule2-vous pas que je sonne le tocsin avec ma marotte? 
Cette ligne permet de dater les vers ; 1832. 



538 LE MANUSCRIT DE DEKNIÈKE GEKBE. 

ENFANT ! N'AYONS JAMAIS DE HAINE POUR LES HOMMES. 

Au bas de ces cinq vers , ces notes : 

Vcdcnc-TJedefe. 

Estaminet. — Hic locm est taminatus. 



Mots de la politique : 

\^ugelas était de Chambéry, — ce savoyard de Vaugelas ! 



, . . Quand les thermidoriens fructidorisaient les septembriseurs. 



LA TERRE EST BELLE, AMIS, CyJOIQUE PLEINE DE TOMBES. 

Au-dessus de ces vers, ce fragment : 

Temps anciens 

Rome alors 

Alors on n'avait pas de conscience à vendre j 

Le Palatin était couvert des bœufs d'Evandrej 
Et le destin du monde était délibéré 
Rome avait pour sénat suprême et vénéré 
Par cent 

Trente pâtres assis en cercle dans un pré. 



ON DISTINGUE, MALGRÉ SON MYSTERE ET SES VOILES... 

Titre au coin du feuillet : L/g. des S. 
Sous les deux vers publiés , celui-ci : 

Arles. 
L'antique Thélinè, qui veut dire mamelle. 



TOUS LES HOMMES SONT L'HOMME, ET TOUS LES DIEUX, C'EST DIEU. 

Au-dessus , ce vers : 

Vingt ans! cela se porte au croc de la moustache! 



NOTES EXPLICATIVES. 539 



L'HOMME SCANDE ICI-BAS LE VEKS QV;iL CHANTE AU CIEL. 

Cette pensée est écrite sous une note traitant du faucon. 

LA VIE EST UN TOKCHON OKNÂ D'UNE DENTELLE. 

Ce vers est jeté sur une feuille remplie de notes et de vers dont quelques-uns illi- 
sibles : 

N'avoir pas un instant de bien-ctrc stupidc! 
S'agiter sans dormir! voir, sans trêve et sans fin. 
Sauter sur soi l'amour, l'ennui, la soif, la faim. 
Les créanciers, la femme et la haine et l'envie. 
Ces puces du grabat qu'on appelle la vie! 



Chant de la flamme bleue. 



Le tonnerre, du ciel monstrueux borborygme. 



J'ai 
À ma vitre Arachnc, sur mon toit Ascalaphe. 



\^ici, comme pour les Années fuiuHes , les dates présumées des poésies non datées 
dans le manuscrit. Les dates en italiques se justifient par les faits que nous men- 
tionnons dans la description du manuscrit ou dans l'historique. 

[i 836-1 840.] Ami, tu m'es présent en cette solitude. 

1^74. Le Hartz est un pays de frênes et d'érables . . . 

[1836-1837.] A l'heure où je t'écris, je suis dans un village. 

[1858-1859.] Je m'arrêtai. C'était un ravin très étroit... 

[1857-1858.] Jadis, adolescent, faisant mes premiers vers... 

[183 6- 1838.] Dans les cités que troublent . . . 

[i 838-1 840.] Sur les cloches d'airain qui frissonnent toujours... 

[i 875-1 877.] Je ne demande pas autre chose aux forets... 



540 LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GEKBE. 

[18^9.] En plein midi, quand l'astre est k plomb... 

[i8j9.] Après avoir souflFert, après avoir v^cu... 

[1857-1858.] Mon jardin. 

[1852.] Un rayon de soleil! Une bête k bon Dieu! 

[ 1 86 1 . ] Charle, il faut quitter l'ode. . . 

i8j6-i8j8.] Le soir, je m'assieds, grave, au milieu de mes brutes... 
1857-1859.] Voyons, d'où vient le verbe? Et d'où viennent les langues ? 
1840-1842-] O terre, dans ta course immense et magnifique... 

[ 1 840. ] Tout est doux et clament ! astres ou feux de pâtre . . . 

1838-1840.] Un souffle rajeunit la forêt décrépite. 
1832-1834-] Lk, je cause le soir avec un vieux cur^. . . 
1836-1838.] J'étais dans le clocher, obélisque plein d'ombre... 
1825-1826.] La mer, ô célestes abîmes ., . 
1836-1838.] Des mains, k travers la nuée... 

[1859.] Une clarté livide entre en ce sombre lieu... 

18 57- 18 59.] Apparition. 
1840-1 844-] Dans ces heures où Dieu donne ou reprend la flamme... 

[1836.] A travers ce qu'on sent confusément bruire... 

1858-1859.] L'épanouissement, c'est la loi du Seigneur. 

1859-1862.] Au fond du ciel serein, âmes supérieures... 

1854-1855.] La solitude sainte aux faibles est fatale. 

1866-1 868.] L'épée est une fauve et sinistre lionne. . . 

1857-1859.] O profondeur sans fond où va tout ce qui pense ! 

1854-1855.] Tu seras riche, heureux, beau, puissant... 

1856-1859.] On a de chauds clients et des amis nombreux... 

1837-1838.] O siècle inachevé, plein d'angoisse et de doutes... 

1828-1830.] Toujours sur cette mer sauvage... 

1834-1836.] Oh ! que d'amis j'ai vus k pas lents disparaître! 

[1855.] C'est le ciel que la tombe, aube obscure, reflète... 

1859-1862.] Babel est tout au fond du paysage horrible. 

1855-1857.] La création va, sombre et démesurée... 

1856-1858.] Quand... au milieu de la nuit... 

1835-1838.] Figurez-vous un beau front triomphant... 

[1840.] Elle est gaie et pensive; elle nous fait songer... 

1834-1836.] Oh! de mon ardente fièvre... 

[1836.] Ne vous contentez pas, madame, d'être belle. 

1845-1850.] Ame que j'ai trouvée ainsi qu'un diamant! 

1878-1880.] Doux ami, quand j'aurai quitté la chair mortelle. .. 

1836-1838.] Vent du soir! dont le vol nous courbe tous ensemble... 

1830-1832.] Quand je ne serai plus qu'une cendre glacée... 

1858-1859.] À André Chénier. 

1830-1832.] Plaire k deux yeux charmants . . . 

1854-1856.] Vous souflFrez ici-bas mille maux nuit et jour... 

1837—1838.] Bon, voilk son esprit qui part! 

1848-1850.] Portrait. 

[1855.] Vous n'êtes pas sensible k la prose, jeune homme ? 

[1840.] Mes strophes sont comme les balles... 

1858-1860.] L'inconnu, ce quelqu'un qu'on distingue dans l'ombre... 

1838—1840.] Poètes, si le monde avait une âme encor... 

1 857-1 859.] Voici les Apennins, les Alpes et les Andes. 

183 3-1 834-] Tout homme est un grain de poussière .. . 

1836-1840.] Il faut que le poëte, en sa dignité sainte... 

1857-1858.] Planètes. 

1858-1859.] Le sépulcre géant d'étoiles se compose. 



NOTES EXPLICATIVES. 

1874-1876.] À ce point de la vie où je suis arriva... 

1856-1838.] Ô destin! 

i8j9-i86o. ] II s'agit d'une fête i c^I^brer. 

1 87 j- 1878.] Pour que l'humanité soit complète et divine... 

i8j7— i8j9. ] À un homme partant pour la chasse. 

i8}6— 1838.] Je te dis qu'il travaille et travaille toujours... 

i8j7— i8j9. ] Le sort s'est acharné sur cette créature. 

1869-1871.] Au point du jour, souvent en sursaut, je me lève. .. 

1878—1880.] Je racontais un conte... 

1869—1870.] Je suis comme dans un cloître... 

1870- 1871.] Mon petit-fils. 

1840-1844-] Ce qui rend la vieillesse auguste et vénérable... 

1860 L'œuvre humaine est l'écho de la chose divine . . . 

Ij7— i8j8.] La porte céda .. , 

i8j4— '8jj.] J'aime ces grands esprits, j'aime ces grandes œuvres... 

i8j4-'8jj.] Attention. Voici Louis quatorze. 

Tj7-i8j9.] Hé! prends ton microscope, imbécile, et frémis... 

i8j7— i8j9.] Insondable, immuable, éternel, absolu. 

i8j7— i8j8.] Dans les leçons qu'il donne aux esprits... 

i8j7— i8j9.] Réponse à l'objection : mal. 

[i8j9.] Est-ce que par hasard le monde sous nos yeux... 

i8j8— i8j9.] Crois-tu que de ceci mon rêve se repaisse... 

3)9— 1860.] Même avant le cercueil la matière nous quitte... 

[i8j4.] Le juste de ses fers subit l'indigne poids... 

1 8 j6— 1 8 j 8, ] Quand Jean-Jacques vivait . . . 

!j9— 1860.] Oui, le tonnerre éclaire et gronde sous mon front... 

i8j9— 1860.] La terre est à l'erreur, au vertige, à l'absurde. 

[1870.] Le Progrès. 

1860-1862.] La cloche suspendue attend l'heure terrible. 

1 8 )9— 1 861.] Sombre justice inique ! ô code terroriste ! 

1 868—1 870. ] Quoi ! tu doutes de l'âme ! 

1870-1872.] Ni Bible, ni Koran, ni Talmud. 

1 870—1 872.] La vision devient une réalité. . . 

1874—1876.] Il a fait la colombe. Et qui fit le serpent ? 

i8j9— 1861.] Quelle reUgion cherche aujourd'hui les astres? 

i8j8— 1860.] L'enfer. 

1869—1872.] Le pauvre, là-dessus l'accord est unanime... 

1868—1869.] J^ ^'^ P'^ ^^ besoins. Pour m'épanouir l'âme... 

1866—1869.] Je t'aime, avec ton œil candide et ton air mâle... 

1 87 j- 1877.] Tous les hommes sont l'Homme; et pas plus que les cieux. 

iSjf.8. L'excès de la pitié, c'est une erreur auguste. 



541 



POESIE. — XIV. 



3î 



)42 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 



IL VARIANTES ET VERS INEDITS. 



II. AMI, TU M'ES PRÉSENT EN CETTE SOLITUDE. 



je songe h toi dans 
je te désire 

Page 295 Ami, tu m'es présent en cette solitude. 

aiatère 
Quand le travail, ce maître auguste et sérieux, 

rêves 
Quand les songes sereins, profonds, impérieux, 

remplissent mon cœur d'une éternelle extase, 
nuit et jour tout mon être 

Qui tiennent jour et nuit ma pensée en extase . . . 

Bt ton candide 

Ton vénérable amour que jamais rien n'émousse. 

Maint poëme charmant que nous disait ta voix 
Me revient... 
M'apparaît . . . 



en marchant 
Page 296 Je t'évoque partout... 



m. LE HAKTZ EST UN PAYS DE FKÈNES ET D'ÉkABLES. 



tristesse 
Page 297 On n'a pas de scrupule, on n'a pas de colère... 



IV. A L'HEURE OU JE T'ECRIS, JE SUIS DANS UN VILLAGE. 

Le ciel d'octobre briUe à travers 
Page 298 Le soleil brille j octobre a jauni le feuillage... 



gai 



Par le beau roi François premier. 



Biaise 



A convier au prêche Alain, Claude et Simone. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 543 

V. VOICI J2£B LA SAISON DÂCLISE... 

L'aube 

Page 299 Le vent fraîchit sur la colline... 

Ces deux pauvres petites mouches 

La mouche, comme prise au piège. 

Immobiles , 

Est immobile à mon plafond j 

Tristes, grelottantes, farouches, 

Et comme un blanc flocon de neige. 

M'avertissent que 

Petit à petit, l'été fond. 



vn. EN MAI. 
orfiBe et les eaux sont des 

Page 301 Et l'antre est une bouche et la source une voix. 

ESe a la fièvre; elle eH dans 

Et se laisse railler par le merle siffleur; 

Dans l'écureuil joyeux j dans le rossigtol triste j 

Il lui vient à l'esprit des nouveautés superbes; 

"EJU scande et médite ainsi qu'un sombre artiste; 

Elle mêle la folle avoine aux grandes herbes . . . 

formidahlt 
De la nuit monstrueuse elle tire le jour... 

L'inhospitalité farouche du 

Page 302 Le buisson hérissé, le steppe, le maquis... 



vni. m M'ARRÊTAI. C'ETAIT UN RAVIN TRES ETROIT. 

Page 303 ... Qu'un bouvier siflSe et qu'un arbre au vent 

comme un crétin. 

Tremble, et je reste là jusqu'à la nuit, rêvant. 

iriSaitj 

Une eau vive courait, et des fleurs sur la berge... 



IX. JADIS, ADOLESCENT, FAISANT MES PREMIERS VERS... 



vagues essais 

Page 304 Dans mes vagissements croyant voir des travaux... 



}J- 



544 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 



X. ,,, DANS LES Cirés QUE TROUBLENT... 

ce Paris 
Page 305 ... Dans les cités que troublent 

combats , 
Tant de chars se heurtant, et tant de noirs débats 

tant de 
OÙ rampent, pleins d'orgueil, tous les sentiments bas, 
Où tout est fiel, dédain, querelle, envie infâme. 
Je souffre , 
J'étouffe, et, tu le sais, à chaque instant, mon âme 

souffre 
Qui languit sans amour comme un cjgne sans eau... 



aceoudé 
Je médite, appuyé sur mon Hvre la nuit. 



sur Uirnle 
ma table 



froids et 



Aux hommes durs, amers, haineux, âpres, méchants., 



XIII. SVK LES CLOCHES D'AIKAJN QUI FRISSONNENT TOUJOURS. 
timbres 

Page 308 Sur les cloches d'airain qui frissonnent toujours... 

Le silence est plus morne et l'ombre est 

Minuit. Puis tout se tait. L'ombre est plus sépulcrale. 



XIV. JE NE DEMANDE PAS AUTRE CHOSE AUX FORÈTS. 

Page 309 Je veux entendre aller et venir les navettes 

Du divin 

De Pan, noir tisserand que nous entrevoyons... 



XVI. LES BOIS, LES MONTS, LES PRÉS, ONT POUR NOTRE PAUVRE AME. 
hurlés 

Page 3 1 1 Les Te Deum chantés par Satan qui sourit... 

entrevu , 

Le bien, songe avorté, le mal, fait accompli... 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 545 



XVII. APlès AVOm SOVFFEKTj APKhs AVOIK vécU... 

De l'inutile effort 

Page 312 Tranquille, et du néant de l'homme convaincu... 

Indulgent 

Bienveillant pour la nuit et pour l'aveuglement . . . 

l'aube 

Tu savoures l'azur, le jour, l'astre j et sans lire — 
Et par l'immensité ton âme est dilatée 

A remplir de lumière 

Au point d'emplir de flamme et d'aube un monde athée. 



XIX. UN KAYON DE SOLEIL ! UNE BETE A BON DIEU ! 



temps jeux 

Page 314 Que c'est le mois des fleurs, des bois, des gorges nues. 

à l'amour 

Les êtres sont poussés au péché par les choses... 

Et je n'éprouverais ni roulis , ni tangage . . . 
Page 315 Je resterais plus froid qu'Abeilard, le vrai sage... 



XX. CHABXE, IL FAUT iJUITTEK L'ODE ET DESCENDRE À L'ÉpÎtKE. 

Pagje 3 1 6 On s'accoude à son poêle au lieu d'aller rêver 

surprendre Hécate 
Dans les champs et guetter la lune à son lever 

Et l'on n'est plus celui qui va de grand matin. 

Faire la cour à Fauhe éclatante. 

Pâle, faire sa cour à l'Aurore, et s'occupe... 

au regard éblouissant 
amoureuse 
éclatante 
Un vin vieux, à l'œillade enivrante de l'aube. 

farouche pile 

La Minerve sacrée et la grande Diane. 

aux veux divins 
Page 3 1 7 Venus au front divin sourire toute nue. 



546 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 



XXI. LE SOIK, JE M'ASSIEDS, GKAVE, AU MILIEU DE MES BRUTES.. 

Et moi, je la regarde, 
Page 318 Et je lui prends l'oreille, et je lui dis : Pourquoi... 

du tort 

Cela nous fait mal voirj les gens sont irrités... 

Mon chien , mais 

Mais vraiment, quand tu sors, tu n'es pas raisonnable! 



XXII. CHUTE DU RHIN. 

Page 319 Le Rhin tombe en hurlant 

Au gouffre où l'âpre écume j 
Dans le gouflFre où l'écume, immense chaos blanc, 

sa formidable 
Tourne éternellement son efîrojable roue... 

h'écume semble un vague et sinktre 

Cela frémit, cela hurle, cela blasphème. 

Frissonnant et brillant j l'arc-en-ciel vient poser 
L'arc-en-ciel frissonnant brille et vient s'y poser^ 
Sur cette torsion fauve, sa courbe pure. 
Sur la courbe difforme il met sa courbe pure... 



XXIII. CE QUE J'AI SOUS LES YEUX ET S^EL EST CE PAYS. 

les joncs 
Page 320 Jugez-en : Des terrains par la vase envahis, 

cultivés 
moissons tabac 

Des saules, des carrés de chanvre, des passages... 

Page 321 Et d'effrayants moulins ... 

Dressant jusqu'au zénith 

Frappant l'espace avec leurs bras de sauterelles . . . 

passe 
On vogue J on reconnaît les cantons catholiques 
Au mendiant qui pleure en baisant 
Aux mendiants pieds nus qui baisent des rehques... 

foisonne 

Page 322 L'affreux tabac pullule où le blé devrait croître . . . 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 547 



Page 323 Le brouillard blcme emplit les champs j mais la kermesse 

au son du fifre, 

N'en fait pas moins, après le prêche, après la messe. 
Tournoyer, jupe au vent, Goton, dont le jarret, 

Pictcr 

Par moments entrevu, tient Gros-Pierre en arrêt. 



XXrV. VOYONS, D'OÙ VIENT LE VEKBE ? ET D'OU VIENNENT LES LANGUES ? 
Qui sait? 

Page ^2^ Reponds. Platon voit l'I sortir de l'air subtil... 

l'immcnsitc 
sont mêles à la lumière bleue, 

L'S et l'F et le G sont, dans la voûte bleue, 

du ciel 

Des nuages confus gestes aériens... 

myHère explique 
Soitj crois-tu le problème cclairci maintenant.? 

sagesse 

Page 326 Eh bien, juge à présent. Pauvre argile insensée... 

Nuit. Rien. 

Néant. Ton propre fil en toi-même est rompu. 



XXV. TEKKE, DANS TA COURSE IMMENSE ET MAGNIFIEE. 

l'honneur 
l'orgueil 

Page 327 Quatre filles, l'amour d'une maison prospère... 



XXVI. TOUT EST DOUX ET CLEMENT ! ASTKES OU FEUX DE PATRES. 
splcndidc ! 

Page 328 Tout est doux et clément ! 

Elle prend en pitié la nacelle qui flotte. 

Et d'en haut souriant au nocturne pilote. 

Se fait humble, et d'en haut souriant au pilote... 



XXVm. LA, JE CAUSE LE SOIK AVEC UN VIEUX CURE. 

Je l'écoute, il me plaît. 
Je le goûte, et lui plais. 

■P^g^ 330 O derviche accompli! Ce vertueux pasteur... 



54.8 LE MANUSCRIT DE DEKNIÈKE GEKBE. 



XXIX. J'ÉTAIS DANS LE CLOCHEKj OBiuSQlJE PLEIN D'OMBKE. 
exhalait 

Page 331 Le bourdon murmurait un chant mystérieux. 



XXXIII. OMBRE ob BRVTUS MEDITE^ ob SAIGNE jÛSUS-CHKIST . 

Nioiés f 

Page 335 Les Salomés sont là regardant les Électresj 
sous un ciel sinistre et faux, pleine 
Là, pleine de clairons, de tumultes, de spectres... 



XXXVI. UNE CLARTÉ LIVIDE ENTRE EN CE SOMBRE LIEU 

voilant 
Page 338 Et, cachant à demi des châssis sans vitraux, 

tremblante 
Une guipure noire et difforme de branches 
à ces lucarnes 

Et de feuilles frissonne aux ouvertures blanches. 



XXXVII. APPARITION. 

•P^8^ 3 39 À force de parler à l'inconnu sans bornes, 

l'énigme 

Au mystère où l'horreur entr'ouvrc ses yeux mornes. 

vu , cœur triste 
J'ai fini, cœur où vibre une invisible lyre. 
Sortir de l'épouvante 

Par voir sortir de l'ombre un effrayant sourire. 



XXXVni. DANS CES HEURES OU DIEU DONNE OU REPREND LA FLAMME. 

divin 

Page 340 OÙ pour se transformer l'ordre éternel s'arrête... 

moqueur^ 
Que l'espoir est menteur, 
l'âme 
Et l'esprit qui se penche alors sur la nature 

avec effroi 

Y sent de toutes parts ployer la créature... 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 549 



s'interrompre. 
Car on touche à la crise où tout peut se suspendre. 

L'ancre d'airain dans l'onde aura pa se corrompre. 

L'essieu peut se briser, le ressort se détendre. 

Le cible peut casser. 

Le flambeau s'éclipser. 
De toutes parts 
Dans tous les cœurs se dresse un spectre aflEreux : peut-être 

lui qui &it les lois, s'il veut, il les élude. 
Page 341 Car l'éternel concert n'en est qu'à son prélude. 
Ce qui nous est concert pour lui n'est que prélude. 

les lois à son gré les élude. 
Celui qui fait la loi la reforme ou l'élude. 

deviendront alors et la terre et la route 
Que ferons-nous alors dans l'ombre et dans le doute 

Marquée à 

Heurtant tous nos essieux? 
Qu]est-ce que tous ces chars qu'on appelle des mondes, 

fécondes , 

Et qui portent chacun tant de choses profondes. 

Se feront 

Deviendront dans les cieux? 

couchant 

Aussi qvund le soleil s'est éteint sur les cimes; 

revers 
Quand l'obscurité rampe au penchant des abîmes 
Et du fond monte au bordj 
ravins noirs 
Quand dans les Heux profonds la profondeur redouble, 

à la forme indécise, 
impossible , 
Quand le rêve au contour monstrueux, à l'œil trouble... 

gaze où des lueurs 
Lorsqu'un réseau de brume où cent formes se montrent... 

de nuée où la brume 

Quand le del, où la nue à plis sombres se traîne 

noir mystère 
Page 342 La nuit vient, gouflEre sombre où l'être s'aventure... 



XXXIX. A TRAVERS CE i^'ON SENT CONFVSEMENT BRUIRE. 

Ccst lui qui met la brume au flanc 
Page 343 Le rajon de la lune au bas des monts paisibles... 



550 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 



XL. L'ÉpANOUISSBMENTj C'EST LA LOI DU SEIGNEUR, 
la joie 

Page 344 II a fait la beauté, l'amour et le bonheur. 

Avril qui verdit 
Il veut la fleur dans la broussaille. 
le vent 
Son âme immense, à qui l'aube sert de clairon... 



XLII. LA SOLITUDE SAINTE AUX FAIBLES EST FATALE. 

bœufs ! 
Page 346 Vivent les ours! 

Il mange et hoit. 

Fermez la porte. Il vit, fauve, dans sa tanière. 

lentement 
Son esprit par degrés dans la chair s'engloutit. 



XLIV. 6 PROFONDEUR SANS FOND OU VA TOUT CE £UI PENSE ! 

seul 
Page 348 Où l'on tombe, n'ayant que soi pour tout appui! 

Il efi mort le guerrier, le conquérant , le c^ar ! 

L'air murmure : — Il est mort! Il est mort! à genoux! 

On entend mille 'voix qui murmurent : 

L'air murmure au-dessus de tous les fronts : César! 

Celui qui disait : Moi ! celui qui disait : Nous ! 

empereur! protecteur! géant! tête sacrée! 

Le maître! le héros! la majesté sacrée! 

Héros ! 

L'élu! l'homme qui règne, ombre de Dieu qui crée! 

aux deux, l'élu, l'heureux, le Ion, 
Il est au ciel, l'heureux, le superbe, le fort! 

Le bruit , 

L'orgueil, l'encens, la myrrhe... 

^ A cette heure, 

Page 349 Écoutez maintenant. Ô vertige! peut-être... 

lui , le lugubre 

Il vient de s'éveiller, morne et sinistre esprit . . . 

Schœnbrunn 

Son Kremlin, son Windsor ou son Escurial... 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 551 



flagelle 
Son cocher le fustige au nom de sa charogne. 

Il tremUt, 

Il SOHV, il se sent pris 

Misérable, il est pris dans la bcte au pas lent. 

O vertige ! pendant 

Terreur! Terreur! tandis que son nom dans l'azur. 

Pendant qu'énorme 

Tandis qu'auguste et beau, s'ouvrant à cette gloire. 

Roi, César, empereur, maître de 

Page 350 Bon, juste, glorieux, grand comme l'univers... 



XLV. TU SERAS KICHE, HEUREUX, BEAU, PUISSANT, TRIOMPHANT. 



Ton âme oubliera 
Tranquille, oubliant 

Page 351 Et tu braveras l'heure où le sépulcre blcme . . 



XL VI. ON A DE CHAUDS CLIENTS ET DES AMIS NOMBREUX. 
L'inévitable fin 

Page 352 La mort qui se souvient, l'heure où tout se délie... 

mort fatal 

OÙ la nuit vous saisit comme un hideux reptile... 

larve, il se débat et 
Et n'est plus qu'une forme indistincte qui sombre . . . 



XLVn. 6 SIÈCLE INACHEVE, PLEIN D'ANGOISSE ET DE DOUTES. 



^ de brume 

^^^ 353 siècle inachevé, plein d'angoisse et de doutes... 

de rayons brumeux 

Que d'antres ténébreux sous tes rameaux touflFus, 

Que de jours incertains 

Redouuble avenir où le poète sombre 

plonger 

Voit les trônes pencher de plus en plus dans l'ombre . . . 



552 LE MANUSCRIT DE DEKNIÈKE GEKBE. 



XL VIII. TOUJOUKS SUR CETTE MEK SAUVAGE... 

la rive enchantée 
Page 3 54 Vers l'île rajonnantc on laisse fuir son âme . . . 



Reparaît l'île heureuse et son riant gazon . . . 

en se jouant des 
Jamais vent orageux égaré sur les flots ... 



XLIX. oui QUE D'AMIS J'AI VUS À PAS LENTS DISPARAITRE! 

Que d'amis chers 
^^g^ 3 5<5 Oh! que d'amis j'ai vus à pas lents disparaître! 

le bonheur 
Combien, dont la gaîté me faisait vivre et croire... 



L. EST-CE QUE vous CROYEZ JgUE LES ROSES VERMEILLES. 

Hommes, le souvenir va, cherche, revient, tombe, 
Page 357 La mémoire est un souffle envoyé dans la tombe j 
Monte, souffle de vie envoyé dans la tombe. 
C'est la colombe allant s unir à la colombe. 



LI. C'EST LE CIEL QUE LA TOMBE, AUBE OBSCURE, REFLETE... 

L'énigme 
La vie 

Page 358 Le gouffre a pour barreaux les côtes du squelette . . . 

La clarté du cercueil, pour nous fils des désastres, 
A ciel 

O nuit sombre, est égale à la clarté des astres... 



LU. BABEL EST TOUT AU FOND DU PAYSAGE HORRIBLE. 

entablements 
^3.gc 359 Sur ses escarpements lugubres sont graves 

pilierSj 
Des masques, des trépieds, des gnomons, des clepsjdres. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 553 



Des colosses camards, l'éclair 

Page 360 D'affreux colosses pris par la foudre pour cibles. 

semblerait un 
Sous sa base, où Chcops ne serait qu'un tesson, 
Et de même qu'au bord 

Et comme on voit au bord du toit d'une maison 

On devine un dédale obscur de caucombes. 
S'abattent à travers l'azur, 

S'abattre, à la saison des fleurs, à tire d'aile. 

Et, comme sur le toit d'un palais, des colombes, 
Les pigeons au pied rose ou la vive hirondelle, 

formidable et hideux , 

Sur son entablement funèbre aux trous profonds 
S'abattent, parfois seuls et parfois deux à deux, 

Viennent du fond du ciel se poser les griffons . . . 



Lni. LA CRÉATION VA, SOMSKE ET DéMESURÉE*.. 



sa larve surnage, 
son destin surnage. 

Page 361 Et l'homme, pendant l'heure où disparaît son âge. 

devant qui roulent les faits 
Le penseur, attentif aux mystères sans nombre... 



LV. ^AND... AU MILIEU DE LA NUIT... 
Et se peint de la sorte à son laquais 

Page 363 Et conte l'aventure à son valet mignon... 

le tremblant 
Que tout marche, et qu'un jour l'inquiet genre humain. 
Faisant du seul amour sortir l'unique hjmen, 
Par l'amour délivré sanctifiant l'hymen, 

De l'amour mieux compris faisant sortir l'hjmen. 
Osera secouer la vieille chaîne noire 

l'âme 
Du cœur, libre d'aimer comme l'esprit de croire. 



LVI. QUAND LE SOLEIL D'AVRIL RIT A TRAVERS LES FEUILLES. 

Dieu dans mon cœur que tout semble charmer 
Page 364 Je sens un feu divin dans mon cœur s*allumer... 



554 LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GEKBE. 



LIX. ELLE EST GAIE ET PENSIVE; ELLE NOUS FAIT SONGER. 

A tout ce qui répand des ombres sous des voiles, 
^ à travers d'épais voiles, 

Page 367 A tout ce qui reluit malgré de sombres voiles... 

s'envole on ne sait où. 
L'esprit en la voyant s'en va je ne sais où. 

Avec 
Enfin 

Et puis je ne sais quoi de calme et de vainqueur ! 



LX. N'ÉCOUTEZ PAS, MON ANGE, EN VOTKE KÊyEKIE. 



Ce Paris qui là-bas pleure, querelle et cric. 
Page 368 Paris aux mille voix qui là-bas pleure et crie. 



LXIV. NE VOUS CONTENTEZ PAS, MADAME, D'ETRE BELLE. 

avoir du cœur, de l'âme et 
I**^g^ 372 -U ^2,ut songer, penser, lire, avoir de l'esprit. 



LXV. AME QUE 3' AI TROUVÉe AINSI QU'UN DIAMANT ! 



^ pensif, 

P^g^ 3 73 O noble esprit, jaloux, chaste, superbe, aimant! 

charmant, 
"Votre regard pensif, défiant et divin... 

charmant. 
Ton nom, ton souvenir vivant, sacre, vainqueur. 



LXIX. QUAND JE NE SERAI PLUS QU'UNE CENDRE GLACEE. 



pour jamais 
Page 377 Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour, 
devant la croix sur mon tombeau dressée : 
mon image 
Dis-toi, si dans ton cœur ma mémoire est fixée... 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 555 



LXX. C'ÉTAIT LA PKEMièKE SOIKÉB. 

P^gc 378 C'était la première soirée 

bel avril. 

Du mois d'avril. 

Nous voyions , ô ma douce amie ! 

Page 379 L'œil voyait sur la plage amie... 

Page 380 Que m'importe que Paris dorme. 
Ivre d'oubli, 

qui le déforme 
noire 

sombre et 
au contour difforme 
Dans la brume épaisse et sans forme 

Enseveli ! 



Et qui noyant à flots 
Et, nojant de leurs plis funèbres 
L'âme et le corps... 

Rien ne se perd parmi tant d'ombre ; 
Page 382 Dans vos clartés et dans votre ombre... 

Rien ne se perd! cendre, étincelle, 

La nuit, le jour 

Ramier, vautour... 

Extases 

Les rêves de l'âme enivrée. 

Du front qui bout, 
La nature immense et sacrée 

Accepte 

Retrouve tout ! 

fruit 
Le gland germe. 

L'herbe verdit, la branche pousse 
Au fond des bois . . . 



Le feu luit, l'air souffle. 

Le vent fuit, l'astre luit, l'eau coule. 

Et nous aimons ! 



s épanouir, ame pure. 
Page 383 C'est s'ouvrir à la clarté pure . , 



5)6 LE MANUSCRIT DE DERNIERE GERBE. 

Oubliant 

Dédaignant d'un monde où tout tremble 
propos 
Les bonheurs vains... 



On suit la lueur d'une lampe 
Qu'on ne voit pas... 

Lyres , 
Chansons, 

Page 384 Soupirs, concerts... 

sur tout se pose, 
C'est l'amour qui tient toute chose. 



LXXIII. QUAND JE VEUX SAVOIK VOS DOULEURS SECRETES. 

l'amour 

Page 388 Je vous tiens, madame, et le sort me tient. 

vos yeux et 
Il emporte au loin votre cœur, votre âme . . . 

le vent. 
Page 389 II subit l'autan, le nord, l'hiver, l'onde... 

le sort 

l'amour n'épargne 
Il lutte j les vents n'épargnent personne. 



LXXV. A ANDRE CHENIER. 

montrant h demi 
Page 391 Elle bâillait, laissant entrevoir ses épaules; 

Puis, comme une naïade ondoyant sous les saules, 

charmant 
Par je ne sais quel brusque et naïf mouvement, 
Natvfj elle entr'ouvrit son lit confusément 
Rapide, elle écarta son drap si vaguement 

Et dans 

Que l'œil ne savait pas si ce charmant manège 
S'tl guettait de la chair ou voyait 
Découvrait de la chair ou montrait de la neige. 
Elle ouvrit son oeil bleu tout grand comme un portail... 
L'aube, à côté de nous, dorait le vieux portail... 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 5J7 

fort la vitiUt 

I*^gc 392 Soit qu'étant gens voisins de l'antique innocence... 

Et je dois confesser, pour clore ces aveux, 

muse 
Que son bras, qu'eût chante la njmphe de Sicile... 



LXiVI. A DES BAIGNEUSES. 



he chatte flanc qui porte 
Page 393 Le ventre qui féconde et le sein qui nourrit... 

Cette religion, la nature, imus couvre. 
La nature sauvage et profonde vous couvre. 

farouche 
Votre robe inquiète en tressaillant s'entr'ouvre... 

charmantSj 

sacrésj 
V)s corps exquis, plus frais que la fleur du pécher. 
Frémiraient 
SouflFriraient du regard d'un passant, faune infâme... 

L'homme guette toujours l'endroit où 

cherche 

L'œil de l'homme toujours guette en quoi se dément 

La beauté, la vertu, le génie, et s'attache, 

dénoncer 

Sinistre, à la splendeur pour y trouver la tache. 

Page 394 Toute clarté, pour fuir l'ofiFense de nos yeux, 

sombre 
S'enveloppe d'un pli chaste et mystérieux... 

"Et c'est ainsi que 

Et voilà pourquoi Dieu, sachant que l'astre même 

chaste et sûr 
A sa pudeur, et veut un voile auguste et pur... 



LXXVU. PLAIKE A DEUX YEUX CHASMANTS, C'EST LE BUT DE MA VIE. 

Etre roi ! — Tout cela n'est pour moi. 
Page 395 Que sais-je! être empereur! — Tout cela, sur mon âme. 
Qu'un moyen d'attirer 

Représente pour moi le regard d'une femme. 

POESIE. — XIV. 16 



558 LE MANUSCRIT DE DEKNiÈKE GEKBE. 



LXXVIII. VOUS SOUFFREZ ICI-BAS MILLE MAUX NUIT ET JOUR... 

fins 

Page 396 Leurs petits doigts semblaient jouer, doux et moqueurs... 

serge 
Le satin était bure auprès de leurs épaules. 

, les plus effrontés 
Les plus hardis faquins et les plus jojeux drôles... 



LXXXIII. ^ICON^E PENSE, ILLUSTRE, OBSCUR, SIFFLE, VAINQUEUR. 

moqué , 
raille , 
vaincu. 
Page 401 Quiconque pense, illustre, obscur, sifflé, vainqueur... 

et plein 
Je vivais tête à tête, ému d'un vague effroi... 

avide 

Page 402 Que devant tout ce peuple immense aux jeux de flamme 

le voile 
Je voyais se lever la jupe de mon âme. 



LXXXIV. L'INCONNU, CE QUELQU'UN Q^ON DISTINGUE DANS L'OMBRE. 

bardes, 
Et les penseurs, voyant l'abîme si près d'eux. 
Et troublés en voyant l'abîme 

Page 403 Et voyant le problème horrible trop près d'eux. 

Craignent un trop rude faîte; 

Craignant d'être emportés sur de trop rudes faîtes. 
Car le poëte a prophète. 

Les poètes ont peur de devenir prophètes. 



LXXXV. LE PROPHETE ET LE POETE. 

Page 404 Ce tas de loups et de dogues 

De'chahé 
Qui rôde sous le ciel bleu . . . 

Toute la sombre cohue 

passants 
Des errants et des vivants 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 559 

Craint les penseurs; elle hue 
fronts aue battent les 
Ces grands fronts, battus des vents... 

que leurs âmes 

Qu'est-ce donc que leurs yeux voient... 

sowihre 
La vmBe nuit éternelle 

Page 405 L'ombre aveugle, l'ombre athée. 

Hait leur fplendide pruneUe 

Invcaive, épouvantée, 

J^inonde un rayon 'vermeil; 
Etoile aux éclairs 
flâne de rayons vermeils; 
au bec 

Ces passants à l'œil vermeil 

obscure, 

sourde , 
L'omhre aveugle, Fombre athée 
Qui troublent sa solitude 
"Voit passer, épouvantée, 
Kstc leur vieille habitude 
Ces regardeurs de soleils. 
De regarder le soleil. 



LXXXVI. POETES, SI LE MONDE AVAIT UNE AME ENCOK... 

candide 
était naïf encor. 

Page 406 Poètes, si le monde avait une âme encor... 

\^us verriez, comme l'aigle au front du mont grondaçt. 

S'offrir à 

S'ouvrir pour votre extase 
Les deux chevaux ailés, ou l'HippogrifiFe ardent, 

l'éclatant 

Ou l'eflFrajant Pégase. 



LXXXVn. VOJCI LES APENNINS j LES ALPES ET LES ANDES.,. 



Page 407 Les chutes, les terreurs, les chocs, les dénouements... 

sait rien d'Athènes, 

Olympe ne voir pas Athènes ; pour Soracte 

est le vil 

Des grandeurs de là-haut Rome n'est cjue l'entr'aae . . . 

36. 



56o LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GEKBE. 



LXXXVIII. TOUT HOMME EST UN GKAIN DE POUSSIERE.. 

désoler 
Page 408 Sans condamner le pire et sans railler le moindre... 

sens 
Je vois dans ma pensée errer toutes les formes... 



XC. IL FAUT QUE LE POETE, EN SA DIGNITE SAINTE. 

lentement 
Page 410 Qu'il marche gravement par son œuvre absorbe... 

rhéteur, au bord d'une 
Sur le jaloux rhéteur à sa chaire accoude... 

qu'assiégé 

Mais il est bon parfois ç^u'entouré d'envieux... 



XCI. JE VOUDRAIS QU'ON TROUVAT TOUT SIMPLE j^'UN REVEUR. 

somhre 
Page 411 J'affirme qu'une haute et juste conscience... 

infâme 
Le monde ne serait qu'une affreuse caverne... 

augure 
Page 412 Telle est la fonction sévère des penseurs. 

chocs inconscients 
Au-dessous d'eux les noirs événements se brisent. 

Tout ce 

Princes, tas monstrueux de tout-puissants sinistres... 

affreux 

Les faits, chaos farouche et plein d'obscures lois... 



XCVI. A CE POINT DE LA VIE OU JE SUIS ARRIVEE... 

La louange et l'affront, ces éternels refrains, 
La diatribe , 
La calomnie , 
outrages , 
Page 417 Les louanges, ajant les affronts pour refrains. 
Est trop près 
Sont trop près d'un tombeau pour y faire grand'chose. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 561 



et 
Car l'avenir seul dit le mot superbe ou sombre 
terrasse 
renverse 

Qui détrône une idole ou fait un dieu d*unc ombre. 



XCIX. IL S'AGIT D'UNE fÈTB À càhàsKElL 

Amà 
Bravo ! 

Page 420 II s'agit d'une fcte à célébrer. C'est bon. 

j et vous dites : 
, elle est bonne. 

\^us avez une idée excellente : — Parbleu... 

C'est fort beau tout de même en dépit des grognons 

disent : «Je m'en vais. 
Qui bougonnent : «J'ai froid. C'est manque. Ça m*assommc». 



C. ?OUK QUE L'HUMANITE SOIT COMPLETE ET DIVINE. 



Page 421 Heureux celui qui plaint les vaincus! 

D'oà nous viendrait Forrueil? 
Et nous, qui sommes-nous? Nos ports sont nos ecueils. 



CI. A UN HOMME PARTANT POUR LA CHASSE. 

Dans l'avcuglcnient sombre 
Page 422 En lui crevant les yeux engraisser l'ortolan... 



cm. LE 50RT S'EST ACHAKNÛ SUK CETTE CkAaTU^E. 

marche 
Page 424 Liée au sol tandis qu'il va, vient, passe et broute. 

Admirant ce géant 

Enviant ce passant qui peut 

Muette, ne pouvant fuir ni changer de lieu... 

te sourit 
Page 425 Où l'azur t'apparaît, tu trouveras le deuil. 

plaisirs 
insUnds 
L'homme avec ses besoins de la chair et des sens... 



^62 LE MANUSCRIT DE DEKNIÈKE GEKBE. 



j vos arts, cherchant l'idcal et le beau, 
votre âpre soif 

De là toutes vos soifs d'idéal et de beau . . . 



Et l'ange, ce gardien des races planétaires. 

Ce visiteur serein 

Lumineux visiteur des lunes et des terres, 

une un 

Comme vous d'une terre habitant d'un soleil, 
Ajant pour vol l'éclair de son rayon vermeil, 

éclaire 
Pour domaine l'azur qu'il échauffe, et pour borne 

l'omhre 

Le point où ce rajon s'éteint dans l'éther morne.., 



CrV. AV POINT DU JOUR, SOUVENT EN SURSAUT, JE ME LEVE... 
Le matin, bien 

Page 427 Au point du jour, souvent en sursaut, je me lève... 

Je médite debout, 

J'écris debout, pensif. 

Je travaille debout, regardant à la fois... 



CV. LES QUATRE ENFANTS JOYEUX ME TIRENT PAR LA MANCHE. 

marchands sur leurs 
mulets 

Page 428 La file des piétons et des chameaux s'allonge... 

vallons 
Les ravins où jadis rêvait le patriarche . . . 



CVII. JE SUIS COMME DANS UN CLOITRE.. 



Le sépulcre 

hélas 

Page 430 La tombe, amis, me réclame. 



CIX. CE QUI REND LA VIEILLESSE AUGUSTE ET VENERABLE. 

Page 432 C'est cette majesté des bonnes actions 

Qui touche également l'homme, l'enfant, la femme, 

Qui dans l'œil du vieillard met une pure flamme . . . 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 563 



CXI. LA POKTB CÛDA. JE TATOSSAI... 

Page 434 J'entrai; tout était noir; à peine pouvait-on 

au milieu des 
Distinguer, à travers les ombres étouf&ntes, 

oiles 
Le jour qui des volets rayait les olcmcs fentes. 

Les vieux gonds de la porte avaient des rhumatismes; 

Et criaifntj Us damas décloués^ au plafond. 

Les lampas décloués, aux angles du plafond... 
Page 435 Au fond de ce silence on entendait un bruit 

siècles dans 

Faible comme le pas des larves sur les cendres. 

de Césars j 
Des médaillons de dieux, d'Hercules, d'Alexandres , 
Luisaient parmi des sphinx étrangement groupes; 
Mclcc vagues 

Sculptée au dossier d'or des larges canapés . . . 

restai pensif une minute 

J'eus peur; et je sentis comme une sombre lune... 



CXin. y AIME CES GRANDS ESPRITS, J'AIME CES GRANDES OEUVRES... 

fiers nobles 

Page 437 J'aime ces grands esprits, j'aime ces grandes œuvres... 

hgthre 
éploré 
en larmes 
Toi surtout, le rieur qui saigne, Poquelin! 

Qui, sur le même lit soudant 

Et, sur la Maintenon mêlant Dave et Néron . . . 



CXIV. ATTENTION. VOICI LOUIS ^ATORZE. GARE.. 

Vos vers prirent, rimeurs, des 

La pensée arbora des crinières de mots. 
régna sur l'art et sur 

Page 438 La crinière aux longs flots pénétra dans les mœurs. 

vous hérissaient, grimauds 
grimauds 

D'horribles faux cheveux hérissaient les rimeurs. 



564 LE MANUSCRIT DE DEKNIÈKE GERBE. 

Et la pensée cclosc au fond de leur cervelle. 

Et de tous ces cerveaux la pensée immortelle . . . 

prennent l'air romain, 
De là tous ces grands vers qui n'ont plus rien d'humain . . . 



CXVI, né, PRENDS TON MICROSCOPE, IMBÉcILE! ET FRÉmIS. 

Arcturus 
Page 440 Orion, Sirius que grossit ta lunette... 

L'intervalle que font les ailes d'une mouche 

des firmaments 
de grands azurs 

Contient tout un azur où se lève et se couche 
Un soleil invisible, éblouissant au loin 
dont Dieu seul est 
De profonds univers qui n'ont pas de témoin. 

L'exigu , 

Le petit, c'est l'immense. 

Un zodiaque ardent 
Page 441 Une création passe entre chaque fil... 

L'escroc 

Le grec qui triche au jeu dans un bouge aux eaux d'Aix, 

pressant 
Broie un astre en fermant son pouce et son index. 

Il suffit que, demain, un ouvrier savant, 

flint-glass 

Inventant un cristal plus clair et plus vivant... 

Ouvre un point j c'efl un gouffre. 

Le point n'a pas de fond. Homme, l'inaccessible 

la molécule 

Est dans le grain de sable à jamais divisible... 

ver 
Un pou de l'infini contient en lui la somme... 

vague essaim, foule, 
Page 442 Des peuples ignorés, vague fourmillement... 



CXVir. INSONDABLE, IMMUABLE, ETERNEL, ABSOLU... 



Page 443 Face de vision j être qui toujours crée, 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 565 

forme 
Présence sans figure et sans borne et sans voix... 

qu'édifie 
Ce que dévore un ver, ce qu'un clron construit... 

de l'être 
Au degré le plus noir du chaos, sur la cime, 
objets 

Tous les êtres créés, en haut, en bas, partout. 
Astres, globes, édens, enfers dont le flot bout, 

Nfcrs, océans, chaos, créations houleuses, 

Page 444 Les rochers, les volcans, les monts, les mers houleuses... 



CXVIII. DANS LES LEÇONS Q^'IL DONNE AUX ESPRITS COMME AUX YEUX. 



Page 445 Par qui veut écouter les deux sont entendus... 

Disserte, prêche, expose, alambique, 

Prêche, expose, débatte, examine, argumente... 

philosophie 
Une théologie errant dans l'eau profonde . . . 

sa tourmente 
vagues, 
ses lames 

Chaque fois qu'il endort son flot glauque, il apaise... 



CXIX. REPONSE A L'OBJECTION : MAL. 

foitJ 
Page 447 Ayant trouvé le mal au bout de toute chose, 

et tout 
Ayant trouvé le fond amer, l'homme manqué., 

miroir de Fhorreur étoilée 
Page 448 Quant à la mer, profonde et terrible mêlée... 



Cachant des paradis et des O-taïtis... 

éternelle 
effrayante 

Quant à cette tourmente insondable de nues. 



mauvaise 
Une saveur amère à la chose sublime... 



566 LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GEKBE. 



CXX. EST-CE QUE ?AK HASAKD LE MONDE SOUS NOS YEUX. 

s'en aller 
Page 449 Est-ce que nous voyons se rider la nature . . . 



Le zénith n'est- il plus qu'un faux plafond mal joint? 



cxxi. CKOîs-rv Qxm de ceci mon keve se repaisse.. 
Page 45 o Que je sois satisfait, que je sois une espèce 

chantant 

De bienheureux, louant à toute heure, en tout lieu. 

fou 
L'ouragan noir chassant les vagues essoufflées . . . 

ferme, 
Le problème muet, sourd, obscur, décevant... 

Homme, ce n'est pas moi qui baîlle 

bayant 

Ce n'est pas moi qui vais béant aux paradis... 

Le monde 

L'univers n'est pas clair; non, mais il est splendide. 



immense 



Page 4j I Qui félicite l'être effrayant d'être noir... 

fond 

Et si je plonge au bas du gouffre, ou si je monte 

qui chante et qui sourit. 
Dans ce faux ciel béat bâillant plus qu'il ne rit . . . 

crapaud 

Comparant le démon rampant que l'enfer noie . . . 



CXXII. LA SOUFFRANCE, gÉANTE ET SPECTRE, SUR LE MONDE. 
ThèbeSj ^ 

Page 452 Londres, Rome, Paris, ces cavernes épiques, 

i.oirs 
Le laboureur courbé, forçat des verts sillons. 
L'éclatant capitaine au front des bataillons, 

un peuple 
Le conquérant sous qui pas une âme ne houge. 
Et les rois sur leur trône et le pauvre en son bouge . . . 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 567 



Le taiSoa, le Heurt fràsonnant dans la ^rhe^ 
L'eau roulant le caillou, b faulx coupant la gerbe., 

rapoHat et 
Le martyr, le bourreau, le conquérant, l'apôtre... 



CXXIII. hlitAE AVANT LE CERCUEIL, LA MATIERE VOUS QUITTE... 

rires, les orgies 

Page 45 3 Après les bals, les jeux, les cris, et les orgies... 

La vieillesse 

Le vieillard est un spcarc; — où l'âme vit? — Qu'importe! 

Rien n'est resté vivant de ce corps plein de joie 

à l'aube 
Qui faisait fête au monde et sonnait du clairon. 



CXXIV. MELANCOLIE. 

La mère est morte 
Page 454 Le père est mort hier, l'enfant joue aujourd'hui. 

tremblant 
Nul souvenir ne reste en ce rapide esprit... 

E/ chaque vent 

Chaque souffle qui passe emporte sa mémoire. 

Qu'est-il? rose lui-même, en attendant qu'il soit 

Dans notre ombre un de ceux 

Quelqu'un de grandissant que le sort aperçoit. 

Il eft dans la prairie 

Vojcz-lc dans l'aurore avec les autres plantes... 



CXXV. LE JUSTE DE SES FEKS SUBIT L'INDIGNE POIDS... 

vivent traînant 

Page 455 Ils marchent fiers, puissants, poussant dans le chemin 
Vâle, la corde au cou, le sombre 
A coups de pique, à coups de fouet, le genre hiimain... 

à la marche 
Mais, comme dernier terme au voyage qu'ils font... 



568 LE MANUSCRIT DE DEKNIÈKE GEKBE, 



CXXVII. oh! je T'EMPORTERAI SI HAUT DANS LES NUÉeS... 



serpent 
ô monstre 
Page 45 7 En vain tu te tordras, reptile épouvanté... 

Rien que le ciel profond, éternel, immobile, 

justes et méchants 

Que les êtres créés sentent au-dessus d'eux... 

Et ce ne sera pas, pour l'oiseau dans la nue 

ce monHre 
Un médiocre effroi de voir cet être impur, 

héte hideuse 
Cette chose difforme au soleil inconnue... 



CXXIX. gUAi^D CE BANNI, JADIS PERDU DANS LES BROUILLARDS. 

Page 45 9 Quand ce banni, jadis perdu dans les brouillards 

tous ces 
froids 
Et dans les flots, parut parmi ces durs vieillards... 

tombeau , 
Les larves du néant, les formes de la nuit 

ou de pierre 
Sont assises, de brume et de rêve vêtues... 



CXXXI. oh! vers LE PROGRÈS MAGNIFIÇ^E... 

Calvaire 
Page 461 Que le supplice vous attire! 

Sachons saigner, sachons souffrir. 

Penseurs! pour vaincre il faut souffrir. 

L'homme, qui ne peut rien connaître. 

Flotte 

Marche de cette énigme : naître... 

s'incline l'ange. 
Sur son berceau naît son étoile. 

l'ange 
Comme il ouvrait l'œil, elle a lui. 

lange 
Comme Isis sous le triple voile 

Sa 

La conscience habite en lui. 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 569 



Transformer Gomorrhc en Eden. 
Refaire, ayec Gomorrhe, Eden. 
Dans Gomorrhe 

Ftnftr , 

Avec Babel refaire Eden. 



CXXXIU. LA. CLOCHE SUSPENDUE ATTEND L'UEUKE TEKSJBLE. 
volant 

Page 464 Autour d'elle, échappes dans les deux infinis... 
Le moineau, qui du peuple aimant les alentours. 

Perche dans les buissons 

Se perche aux buissons verts sans dédaigner les tours... 

mormores. 
Les ponts sont pleins de voix, de rires et de pas... 



CXXXIV. SOMBRE JUSTICE INIS^UE! 6 CODE TERKOEJSTE! 

AssMsiaat létal ! 

Hideux glaive Itgal ! penseur 

Page 465 Sépulcre ouvert par l'homme! Il semble au songeur triste 
Dont l'œil, au plus profond des choses introduit, 

souffrir 

"N^it tous les êtres vivre et sentir dans la nuit... 



cordes 
chaînes 

Les tenailles, les crocs, les carcans, sont complices. 

sinistrement 

Page 466 Où Babel laisse voir confiisément sa tour... 



CXXXV. NE vous FIGUREZ PASj TÉNEBKESf jJS^ JE TREMBLE. 



Page 467 Et je sens des regards sur moi sans voir des jeux.. 

l'esprit juste 

Plus l'obscurité vient, plus le sage aime et croit. 

Et devant la grandeur lumineuse que l'astre 
aimant, 

Doimc au prophète bon, le dieu méchant décroît. 



570 LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GERBE. 



CXXXVII. NI BIBLE, NI KOKAN, NI TALMUD. JE VOUDRAIS. 

Vcda 

Page 469 Ni Bible, ni Koran, ni Talmud. Je voudrais... 

Le vrai temple 

Temple immense auquel nuit le temple officiel. 

Suffit à ce grand Dieu. Je rêve le chômage 

du faiseur de miracles, 
Du prêtre, de l'abbé, du druide, du mage. 



CXXIX. IL A FAIT LA COLOMBE. ET jgUI FIT LE SERPENT ? 

peut contenir un 
Une est enceinte d'un 

Page 471 Toute religion finit par être un crime... 



CXL. QUELLE RELIGION CHERCHE AUJOURD'HUI LES ASTRES? 

front chauve, chef branlant, 
triste spectre tremblant. 

Page 472 Rome est caduque, et n'a, son âge l'accablant, 

sourd, 
Qu'un aigle aveugle et triste et de vieillesse blanc . . . 



CXLI. L'ENFER, 
qu'explique, à la foule 

Page 473 Et que traduit, au peuple aveugle qu'il soumet... 

la mort, le châtiment! 
C'est l'enfer! disent-ils, la peine, le tourment! 

morne 
blême 
Et l'on en voit l'étrange et hideux flamboiement . . 

L'Averne , lac 

Le Ténare, eau qui brûle et dont le flot rongeur 

cintres 

plafonds affreuse 

Jette aux porches de l'ombre une fauve rougeur, 
l'Eribe 

Le Phlégéton, l'Averne au funèbre cratère... 

•vaijtes 
Page 474 On n'en répare plus les blêmes avenues... 

La foi des hommes s'est par degrés retirée 



VARIANTES ET VERS INÉDITS. 571 



languit 

Du Tartare où s'ctcint l'épouvante sacrée... 
L'abandon épaissit sa ronce parasite 

Ercbc 
Averaej Hadès, 

Dans tous ces gouflErcs morts, Styx, Achcron, Cocjtc... 



CXLU. TOUTE LA S^VANTITÉ D'ÉQUITÉ, DE KAISON... 

Froids alors, dégrises de tous ces mots : Justice, 
plus à la mode. 

Page 475 Et mieux que tous ces mots plus ou moins creux, justice. 
Droit, devoir, liberté, progrès, nous comprenons... 



CXLin. LE PAUyKE, LA-DESSUS L'ACCORD EST UNANIME. 
tant l'âme est 

Page 476 II ne s'en doute pas, triste engeance ignorante! 

l'escroque 
Perd ce qu'il peut donner, le prend aux misérables. 
Tout elt à touSj 
Qui souflEre attend, et c'est un droit que le malheur. 



CXLVII. A UNE STATUE. 

appellera 
Page 480 Nous rechaufiFera tous autour du même feu... 

Tu n'es pas même, non, tu n'es pas la déesse, 

La gorgone 

Monstrueuse , affreuse, 

La déesse terrible, étrange, vengeresse. 

Qui tua le vieux monde et créa le nouveau, 

hideux 

Broya peuples et rois sous son fatal niveau, 

Br'aa 

\^inquit l'Europe armée, et qui, dans la fournaise... 

Nos âmes sont un 
La France est notre 

Page 481 La patrie est un temple et tu n'en es point l'arche... 

ici t'apporte , en 
Qui donc t'a mise ici, dans un jour d'ironie. 
Sous cette 
Près de la pierre augiiste où revit le génie... 



)^l LE MANUSCRIT DE DEKNIEKE GEKBE. 

t'a donc adossée 
Page 482 Qui donc ainsi t'adosse, 6 fragile statue, 
^ sceau 

A l'obélisque empreint du doigt de Sésostris? 

qui vit tant de grandeurs 
Et ce pavé, témoin des royautés brisées... 



CXLVIII. L'EXCÈS DE LA PITlÉj C'EST UNE ERREUR AUGUSTE. 

Tout en reconnaissant qu'elle peut être juste, 
Page 483 Je plains jusqu'au tjran quand il meurt. Même juste... 

dégradation ! janvier 

C'est pourquoi je frémis devant Quatrevingt-treize. 

Robespierre était fort , 

hautain , Danton 

Saint-Just était puissant, Marat était terrible j 

Sur la haute tribune on s'entredévoraitj 

, frissonnait, admirait. 

Et l'Europe tremblait d'un tremblement secret... 

honneur, 
Comme on oublie orgueil, fierté, devoir, mandat! 

se serre après 
Comme on presse en tremblant ses genoux! comme on flatte 

lourd caban d'Afrique 

Son caban africain à la ganse écarlate ! 

trône 

Page 484 Comme autour de ce banc où l'œil soumis s'attache. 
On attend qu'un sourire entr'ouvre sa moustache! 
Paix ! on se tait. 

Il dit : "V^nez! on vient. 

l'effrayant passé 

Vers le passé hideux je tourne un œU jaloux... 



CXLIX. LYRNESSI DOMUS ALTA, SOLO LAURENTE SEPULCRUM. 

Page 486 Afin qu'un jour je puisse, à travers les ténèbres. 

Dire : Bardes ! 

Murmurer : ô guerriers! 



NOTES DE L'EDITEUR. 



HISTORIQUE DE DEKNIEKE GERBE. 



C'est à l'occasion du centenaire de 
Victor Hugo que Paul Meurice fit pa- 
raître ce volume. Il avait été le promo- 
teur de toutes les principales manifesta- 
tions de cette apothéose à laquelle 
s'étaient associées non seulement la 
France, mais toutes les grandes villes 
de l'étranger; il voulut, à quatre-vingt- 
quatre ans, contribuer personnellement 
à la glorification de son ami ; lui seul 
pouvait ajouter quelque chose à l'éclat 
inoubliable de ce centenaire; il choisit 
dans les nombreux vers inédits dont il 
était dépositaire de quoi composer cette 
Dernière Gerhe, suprême hommage du 
disciple au Maître aimé. 

Pour Dernière Gerbe, que Victor Hugo 
n'avait pu préparer, nous ne donne- 
rons que quelques indications sur cer- 
taines poésies et les faits qui les ont 
inspirées. 

Ami, tu m'es présent en cette solitude. — 
L'aami», c'était Charles de Lacretclle, 
historien; à propos de son dernier 
ouvrage : Histoire du Consulat et de l'Em- 
pire, Victor Hugo lui adressa une très 



intéressante lettre que nous publierons 
dans la Correspondance. 

Chute du Rhin. — C'est sur place 
que Victor Hugo écrivit ces vers sur une 
page déchirée de son album. Il revoyait, 
en 1869, après trente ans, la chute du 
Rhin et ne se lassait pas de l'admirer. 
Il écrit sur son Carnet : 

Quel spleadide château d'eau! Quand 
Dieu fait jouer ses eaux, il n'est pas tout de 
suite épuisé et époumoné comme Louis XIV. 
Ses fontaines durent des milliers d'années. 
Ses merveilles sont toujours toutes neuves. 

Ce que j'ai sous les yeux et quel 
EST CE PAYS. . . — Cette poésie sur la 
Hollande a été écrite au cours du voyage 
que Victor Hugo y fit en 1861 ; tous les 
détails que nous retrouvons dans les vers 
ont été d'abord consignés sur son Carnet. 
Ce voyage n'a pas été publié ; nous donne- 
rons quelques extraits du Carnet. 

Après avoir terminé le chapitre de 
Waterloo (Les Misérables) dans une au- 
berge de Mont-Saint-Jean , Victor Hugo 
commence son voyage dans une carriole 



POESIE. — XIV. 



37 



574 



NOTES DE L'EDITEUR, 



de louage, le 21 juillet, et arrive à 
Maëstricht le 23 , où il va voir la crypte 
de la montagne Saint-Pierre, conduit 
par le guide Dorbo, a premier connaisseur 
en souterrains». Puis, passant par Rure- 
monde, "Weert, où il visite le tombeau 
du comte de Hornes, Bois-le-Duc, où 
il qualifie la cathédrale de Splendide , 
Nimègue, Utrecht, il arrive à Onder- 
water : 

Vu Onderwater. Très curieuse ville. Le 
parvis ('' de la ville où l'on pesait les sorciers. 

Arrivée à Gouda à 6 heures. Innombrables 
chariots tous charmants, c'est la Kermesse. 
Pas de place à l'hôtel du Saumon j ni nulle part 
dans la ville. A 7 heures et demie départ 
pour Moordrecht. Pas de place là non plus. 
Nous nous remettons en route. À 8 heures 
et demie du soir nous nous arrêtons k l'au- 
berge du Cjffie sur le grand chemin. Souper 
d'œufs et de fromage. Coucher sur un lit de 
plume posé sur des chaises. Tous les mous- 
tiques du Zuyderzée, toutes les puces de 
l'Espagne. 

Le 2 août à Schiedam, puis à Rotterdam. 

Vu la cathédrale. — Vu le Muséum. 
(Jean Steen, Rembrandt, ioiàz'èns.AmaltMe.) 

3 août. Vu Delft. Tour penchée. Grande 
place. Très beau clocher à carillons. Guir- 
lande de pierre des métiers. Escalier où a été 
tué le Taciturne. Splendide tombeau du 
Taciturne. Beau tombeau de l'amiral Tromp. 

4 août. Harlem. Vu Harlem au crépu- 
scule. Admirable. Entendu la cloche de 
Damiette qui sonne tous les soirs de 9 à 
10 heures. Ville belle et charmante. 

j août. Vu Amsterdam la nuit. Vu le 
tombeau de Ruyter. 

6 août. Le musée. Rembrandt. Vu ce 
qu'on appelle la Ronde de nuit. Il y a deux 
miracles dans la peinture : la chapelle Sixtine 
et cela. Beau Jordaëns. À voir tous ces mu- 
sées, Van Dyck pâlit, Rubens descend un 
peu, Jordaëns monte. Rembrandt souverain 
reste au sommet. 

Chaire extraordinaire dans l'église neuve. 
Cette chaire est de Vinckenbrinck. 

La tour des pleureuses. 



'■' Mot douteux. 



8 août. Leyde. Devant ma fenêtre il y a 
cet écriteau : 

Cubicula locanda. 

Et devant ma porte quatre lithographies 
d'Esmeralda et de Quasimodo. 

9 août. Séjour à La Haye. Vu le musée. 
Rembrandt toujours souverain. Collection 
ethnologique. Vêtements du Taciturne. Trous 
de la balle du pistolet de Balthazar Gérard. 
Etrange et mystérieuse armoire des monstres 
dits fabriqués par les japonais. Sirènes. 
Hommes crapauds. Serpents à deux têtes sans 
queue. Momies inexplicables. 

Belle ruine gothique (sur le Binnen-hoff) 
qu'on est en train de démolir. Prison des 
frères de Witt. Lieu où fut décapité Barne- 
veldt. Charmant hôtel de ville. 

10 août. Arrivée à Wœrden à 6 heures. 
Vu l'hôtel de ville. Pierres pour mettre les 
pieds de l'échafaud dans le pavé. Dessiné le 
pilori où pendent encore les chaînes et le 
carcan. 

11 août. Arrivée à Amersfoort à 6 heures 
du soir. Vu la ville. Admirable clocher. Belle 
porte. Pont sur le Rhin. Eglise du xii* et du 
xv° siècle. Jacquemart. En somme ville très 
curieuse et très jolie. 

16 août. Arrivée à Bréda k 10 heures et 
demie. Vu l'église. Admirables tombeaux. 
Entre tous, tombeau d'Engelbert de Nassau 
attribué à Michel- Ange, et digne de lui. 
Merveille. Très belle église. 

Victor Hugo continua son voyage en 
visitant quelques villes de Belgique, 
notamment Namur où il vit à «l'église 
Saint-Joseph , rue de Fer, le Saint-Esprit 
avec une couronne de marquis» et fut 
de retour à Bruxelles le 28 août. 

Au verso d'une page du Carnet de 
voyage, ces lignes : 

Hollande. Partout des plaines plates et 
vertes. Une voile à l'horizon! Elle sort d'un 
champ de colza et entre dans un champ de 
blé. 

Mon jardin. — Description exacte 
du jardin de Hauteville house , tel qu'on 
peut le voir actuellement à Guernesey. 

Est-ce que vous croyez que les roses 
VERMEILLES. . . — La date inscrite au bas 



REVUE DE LA CRITIQUE. 



575 



de cette poésie lui donne toute sa signi- 
fication. Victor Hugo, chaque année, 
commémorait le 4 septembre, jour de la 
mort de sa fille Léopoldinc, soit par des 
vers, soit par une ligne sur son Carnet. 

A 

O CONSUL, TOI QUI PEUX DIRE... 

Cette poésie, bien que datée de 1874, 
semble faire allusion à Thiers et à 
l'ovation qui le salua en 1873, quand on 
le proclama le libérateur du territoire. 

Les QUATRE ENFANTS JOYEUX ME TIRENT 

PAR LA MANCHE. — En 1862 , quand il 
écrivait ces vers, personne ne dérangeait 
plus les papiers et ne cachait la plume 
de Victor Hugo, mais cette évocation 
le reportait par la pensée à l'heureux 
temps où ses «quatre enfants joyeux» 
criaient et sautaient autour de lui. 

Mon PETIT-FILS. — Le premier petit- 
fils de Victor Hugo naquit le 31 mars 
1867 et mourut le 14 avril 1868; mais 



ces vers, d'après l'écriture, doivent de- 
signer le second petit-fils, Georges Hugo, 
né le 16 août 1868. 

Oh ! VERS LE PROGRES MAGNIFIQUE . . . 

— Avant d'être insérée en 1902 dans 
Dernière Gerbe, cette poésie a paru en 
1889 dans Toute la Lyre, édition Char- 
pentier, sous le titre : L/s Guides. 

L'excès de la pitiÉ , c'est une erreur 
AUGUSTE. — Ces vers, écrits en séance 
le 25 novembre 1848, expriment l'état 
d'âme de Victor Hugo, révolté des sé- 
vérités excessives du général Cavaignac 
après l'insurrection de juin et de la sou- 
mission inquiète des représentants devant 
le «caban africain à la ganse écarlate». 

Rappelons que, dans cette séance du 
25 novembre, Victor Hugo fut l'un des 
trente-quatre représentants qui votèrent 
contre l'ordre du jour déclarant que 
«le général Cavaignac avait bien mérité 
de la patrie». 



II 



REVUE DE LA CRITIQUE. 



Dernière Gerbe parut le 24 février 1902, 
pour le Centenaire, au moment où 
journaux et revues étaient encombrés 
d'articles , d'anecdotes sur Victor Hugo , 
d'appréciations sur son œuvre, de rela- 
tions des cérémonies, des fêtes et des 
manifestations tant en France qu'à 
l'étranger. Les journaux annoncèrent 
Dernière Gerbe, ils en publièrent des 
extraits, mais ils ne purent donner à la 
critique la place accordée aux ouvrages 
précédents et l'éclat du centenaire de 
Victor Hugo fit du tort au nouveau 
volume j il y eut relativement peu d'ar- 



ticles importants , 
quelques-uns : 



en VOICI pourtant 



Le Rappel. 
24 février 1902. 

Lucien-Victor Meunier. 

Dernière Gerbe. . . On y retrouve Victor 
Hugo tout entier; le Victor Hugo de la 
jeunesse, et l'aïeul; le penseur, le poète, le 
dramaturge, le pamphlétaire, le philosophe 
sont là tout entiers, dans ces pages qui étaient 
éparscs dans le dédale cyclopcen des manu- 
scrits restés inachevés. 

Tels fragments rappellent les Feuilles d'au- 



576 



NOTES DE L'EDITEUR. 



iomne ou les Payons et les Ombres, tels autres 
seraient bien à leur pUce dans la Légende des 
Siècles, tels autres pourraient s'intercaler dans 
les Contemplations, dans les Châtiments, dans 
Y Art d'être Grand-Père. 

... Ce volume, c'est, si l'on peut ainsi dire, 
Victor Hugo en raccourci. On a déjà essayé 
de réunir en un seul volume les extraits 
destinés k montrer Victor Hugo sous ses 
multiples aspects : Dernière Gerbe répond, 
mieux que tout autre recueil, à ce but. En le 
lisant, j'ai eu l'impression de relire tout à 
la fois ce tout gigantesque, surhumain, qui 
va des Odes et Ballades à la Pitié' Suprême en 
passant par les Mise'rables et les (Quatre Uents 
de l'Elpritj il m'a semblé que Victor Hugo 
était là, visible, remplissant l'espace du bruit 
de sa parole. 

Et longtemps je me suis arrêté songeant à 
ces Tas de pierres, pensées formulées en 
quelques vers, parfois en un seul, pensées 
hautes et profondes, telles qu'à toute minute 
il en jaillissait du cerveau de Victor Hugo, 
comme du métal incandescent sur l'enclume 
il jaillit des gerbées d'éblouissantes étincelles. 

...Presque fatalement, la pensée du plus 
humble, quand il a lu Victor Hugo, fait un 
efFort pour s'élever vers cette pensée verti- 
gineuse. Victor Hugo est quelque chose 
comme un aimant doué de la toute-puissance 
d'attirer à lui les âmes. En le lisant, en réflé- 
chissant à ce qu'on vient de lire, en s'efForçant 
de s'en bien pénétrer, de le bien comprendre, 
on éprouve la sensation précise d'une ascen- 
sion. 

De tous ceux qui ont parlé à la foule 
humaine, Victor Hugo est incontestablement 
celui qui a le plus fait pour rapprocher le plus 
possible les hommes de l'idéal. 



he Figaro. 

27 février 1902. 



Marcel Ballot. 



La Dernière Gerbe clôt dignement cette riche 
moisson d'outre-tombe que le grand poète, 
soucieux toujours de sa renommée, avait su 
mettre de côté pour en rassasier après lui 
la foule de ses admirateurs. Peut-être les cri- 
tiques fâcheux qui s'obstinent à le discuter, 
et auxquels nous recommandons les strophes 
ailées de la Z^ipère, diront-ils, comme d'habi- 
tude, que ce livre ne leur apprend rien de 
nouveau sur Victor Hugo. Mais de ce vaste 



esprit qui a tout embrassé, tout étreint et 
tout exprimé, qu'attendent-ils donc d'im- 
prévu? Où sa vision, où sa pensée, trouve- 
raient-elles encore du nouveau? Pour elles, 
on peut dire qu'il n'en est plus au monde. 
Le charme, au contraire, de ces poèmes 
répartis sur trois périodes, c'est qu'ils suivent 
pas à pas l'existence du maître et qu'ils évo- 
luent avec lui; c'est que, dans cette glane 
suprême, à chaque pas nous relevons des épis 
précieux et variés, des fleurs rares qui, au 
temps de ses belles années, au temps de sa 
production magnifique et régulière, auraient 
probablement passé inaperçus. Enfin, une 
partie du volume nous initie à ses procédés 
de travail, et il est bien intéressant «ce tas de 
pierres» ainsi qu'on l'intitule, ce simple amas 
de matériaux, vers isolés, graves distiques, 
légers quatrains... Ces copeaux, ces rognures 
d'or, ces miettes de la table du riche suffi- 
raient à faire de nos jours la gloire de deux 
ou trois poètes. 



Le Gil Bios. 
28 février 1902. 



Jean Bernard. 



... M. Paul Meurice avait eu l'idée heureuse 
de publier le dernier volume des œuvres 
posthumes de Victor Hugo, le jour du cen- 
tenaire, la Dernière Gerbe. 

On trouve, dans ce livre copieux, des 
poésies intimes, des confessions, des élans de 
l'âme, des cris de douleur, des broutilles, des 
plaisanteries et des calembours rimes. De ci, 
de- là, nous pouvons lire des fragments de 
lettres en alexandrins flamboyants, lettres 
écrites par le poète au cours de ses voyages 
en Allemagne. Dans un de ces billets, rimes 
sur le coin d'une table d'auberge, nous avons 
ce joli tableau rustique : 

Tu sais, j'aime beaucoup ces choses : une ferme. . . 

Par ci, par là^ quelques-uns de ces madri- 
gaux pleins de sentiment qu'afi^ectionnait le 
poète. . . Toutes ces poésies sont du temps de 
Louis-Philippe ; tournons les pages et arrivons 
aux heures indignées de l'exil, voici quelques 
vers adressés à... Chougna, une chienne qui 
avait été donnée au poète. 

...Evidemment ces vers ont une allure 
plus simple que les belles strophes des Châ- 
timents, mais ils n'en portent pas moins l'em- 
preinte du maître que nous retrouvons tout 



REVUE DE LA CRITIQUE. 



577 



entier, avec ses comparaisons romantiques, 
dans cette description des Planètes: 

(Citation de cette poésie.) 

Oui, sans doute, nos modernistes, épris de 
réalités, riront de ces «vermines d'étoiles» et 
nous diront qu'ils n'ont jamais vu les pu- 
naises de Saturne ou les poax de Vénus; 
mais ceux-là sont les fcndcurs de cheveux en 
quatre et n'entendent rien à la poésie lyrique. 
D'ailleurs, on peut leur répondre par cette 
phrase de Théophile Gautier : « Si j'avais le 
malheur de croire qu'un vers de Victor Hugo 
n'est pas beau, je n'oserais pas me l'avouer 
k moi-même, tout seul, dans une cave, sans 
chandelle.» 

Copions ces deux vers qui définissent la 
gloire : 

. . . Cette chose qu'on nomme 
Le laurier d'un poète ou la gloire d'un homme 
Dépend de l'avenir, non des contemporains. 

Sous ce rapport, les admirateurs de Victor 
Hugo peuvent être bien tranquilles; le poète 
grandit à mesure que nous nous éloignons de 
sa tombe, comme ces hautes montagnes dont 
la majesté nous paraît plus noble, plus im- 
posante, à mesure que nous quittons les 
alentours de leur racine de pierre. 



L'ISufh-atioa. 
8 mars 1902. 



E. Ledrain. 



Victor Hugo fut le plus favorisé des 
hommes de ce siècle. Parmi tous les biens 
que la fortune non moins que son génie lui a 
départis, ne faut-il pas aussi compter la pré- 
sence de M. Meurice dans sa vie, et surtout 
après sa disparition? ...Grâce à M. Meurice, 
rien de Victor Hugo, ni de ses proches, n'est 
perdu... A l'occasion du centenaire, l'infa- 
tigable M. Meurice a publié Dernière Gerbe. 
Sont-ce bien, en réalité, les dernières.»' Ou du 
moins, après les gerbes, n'y aura-t-il pas 
encore quelques glanes curieuses ? La moisson 
finie, ne retrouvera-t-on pas quelques beaux 
épis dorés, de quoi réjouir la postérité de 
Victor Hugo.^ J'ai lu Dernière Gerbe. Sans 
doute, il ne faut pas chercher dans ces mor- 
ceaux, abandonnés par le grand ouvrier, la 
puissance parfaite, la plénitude d'art et de 
pensée qui marquent la Légende des Siècles. Il y 



a là bien des fragments inachevés que le 
maître aurait revus avant de les livrer au 
public. Mais quelles rimes superbes se dressent 
et sonnent au bout des vers! Quelle forme 
vigoureuse! Comme les mots obéissent, puis- 
sants, inattendus, à cet homme qui fut surtout 
le roi du Verbe! Encore une fois tout n'est 
pas d'une égale valeur, mais tout porte la 
marque prodigieuse du Titan, de telle sorte 
que même après avoir parcouru Dernière Gerbe , 
on dit à M. Paul Meurice : Encore! ne nous 
cachez rien; donnez-nous jusqu'au moindre 
grain, jusqu'au moindre chaume, sans rien 
garder uniquement pour vous. 

he Monde Moderne, 
x" avril 1902. 

Léo Claretie. 

Victor Hugo, ce dieu, ou tout au moins 
ce demi-dieu de la poésie, est-il encore actuel 
à présent que se sont tues les voix du cen- 
tenaire ? La publication de son dernier recueil. 
Dernière Gerbe, ramène son nom à cette place 
et dans notre revue des livres nouveaux. 

Ce sont de précieuses bribes, de riches 
fonds de tiroir, qui appartiennent à toutes 
les époques de sa carrière : Louis-Philippe, 
Guernesey, la troisième République ; il n'y a 
là aucune révélation; c'est le même Hugo, 
avec sa grandiloquence, ses métaphores har- 
dies, son énorme gaieté de Titan en liesse. 

...Il y a, certes, dans ce volume, des 
pages qui méritaient de vivre , la Terre de l'eau j 
pittoresque paysage de Hollande : 

(Citarion de cette poésie.) 

...Dans une jolie poésie. Première e'pitre, le 
poète marque spirituellement le moment où 
le talent assagi descend de l'ode à l'épître, 
et où l'Orphée éteint finit en Boileau. 

. . .Parmi le Tas de pierres — vers, disuques, 
quatrains jetés pêle-mêle à la réserve, ainsi 
Pascal jetait ses pensées — il y a des maximes , 
des détails qui gardent l'empreinte forte d'un 
grand esprit. 

Et sunout il y a quelque chose de touchant, 
c'est cette gerbe dernière déposée sur la tombe 
du poète par les mains pieuses du vieU ami 
sûr et fidèle, j'ai nommé M. Paul Meurice, 
qui a su montrer à la France ce que c'est que 
conserver le culte d'une mémoire chère et 
sacrée. 



578 



NOTES DE L'EDITEUR. 



III. 



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE. 



Dernière Gerbe. — Paris, Calmann-Lévj, 
éditeur, rue Auber, n° 3. (Librairie-Impri- 
merie réunies, Motteroz, rue Saint-Benoît, 
n" 7). Édition originale, 1902. In-8°, couver- 
ture imprimée. Prix : 6 francs. 

Dernière Gerhe . — Paris, librairie du Victor 
Hugo illustré, rue Thérèse, n° 13. Imprimerie 
Mouillot, quai Voltaire, n" 13. Grand in-8° 
illustré, [s. d.]. Prix : 2 fr. 50. 



Dernière Gerhe. — Œuvres posthumes de 
Victor Hugo. Edition définitive, in-i8. Paris, 
librairie Hetzel et C"; May (imprimerie 
Motteroz) [s. d.]. Prix : 2 francs. 

Dernière Gerbe. — Edition de l'Imprimerie 
Nationale. Paris, Paul Ollendorff, Albin 
Michel, éditeur, rue Huyghens, n" 22. 
Grand in-8° illustré, couverture imprimée, 
1940. 



ILLUSTRATION DES ŒUVRES 



REPRODUCTIONS ET DOCUMENTS 



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Couverture de l'Édition originale. 



POESIE. XIV. 



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Fac-similé du manlscrit. {Wjir. page 454. 

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p^ 



Fac-similé du manuscrit. (Voir page 485.) 

587 



TABLE. 



I. Billet À Chaules Nodier. 293 

II. Ami, tu m'es ?s.ésEST es cette soutude 295 

III. Le Haktz est us pays de fréses et d'ékables 296 

rV. A l'hEUKE ou je T ECUS, JE SUIS DASS US 'VILLAGE 298 

♦V. (^' UoiCI QUE LA SAISOS DECUSE 299 

VI. Paysage 300 

VU. En mai 301 

Vin. Je m'arrêtai. C'était us ravts trÀs étroit 303 

*IX. Jadis, adolescest, faisant mes premiers 'vers 304 

*X. Dass les cités £V.e troublest 305 

XI. Nuit tombante 306 

Xn. Je se 'VOIS, DU sommet de la duse où je suis 307 

Xni. Sur les cloches d'airais qui frissossest toujours 308 

XIV. Je ne demasde pas autre chose aux forets 309 

*XV. Es PLEIN MIDI, QUAND L ASTRE EST A PLOMB SUR NOS TETES 3IO 

XVI. L,ES BOIS, LES MONTS, LES PRÉS, ONT POUR NOTRE PAUVRE AME ^11 

XVII. ApRks AVOIR SOUFFERT, APRES AVOIR 'VECU 3I2 

XVni. Mon jardin 313 

*XIX. Un rayos de soleil ! use bête A bon dieu ! 314 

XX. Charle, il faut quitter l'ode et descesdre a l'épître 316 

XXI. L.E soir, je m'assieds, grave, au MIUEU de mes brutes jj8 

XXII. Chute du Rhin ,jq 

XXIII. Ce que j'ai sous les yeux et quel est ce pays ,20 

XXrV. UOYOSS, d'où 'VIENT LE 'VERBE ?. 

XXV. TERRE, DANS TA COURSE IMMENSE ET MAGNIFIQUE 

XXVI. Tout est doux et clément ! ,28 

*XXVII. Un souffle rajeunit la forêt décrépite 329 

*XXVin. LA , JE cause le soir avec us 'vieux curé. 330 

*XXIX. J'ÉTAIS DASS LE CLOCHER, ObÉUSQUE PLEIN d' OMBRE 33I 

*XXX. Mer pareille A la destisÉe '.. 332 

*XXXI. Lu4 MER, è célestes abîmes 333 

*XXXII. JJn jour que mos esprit de brume était couvert 334 

(') Les astérisques indiquent les poésies inédites. 

POÉSIE. — XIV. 39 



590 



*XXXIII. 
*XXXIV. 

*xxxv. 

*XXXVI. 

XXXVII. 
*XXXVIII. 
*XXXIX. 
*XL. 
*XLI. 
*XL1I. 
*XLIII. 

XLIV. 
*XLV. 
*XLVI. 
*XLVII. 
*XLVIII. 
*XL1X. 

L. 
*LI. 

LU. 
*LII1. 
♦LIV. 

LV. 
*LVI. 
*LVII. 
*LVIII. 
*LIX. 
*LX. 

LXI. 

LXII. 
*LXIII. 
*LXIV. 

LXV. 

LXVI. 

LXVII. 

LXVIII. 

LXIX. 

LXX. 

LXXI. 

LXXII. 

LXXIIl. 
▼LXXIV. 
+LXXV. 

LXXVI. 



TABLE. 

Ombre où Brutus médite j où saigne JÉsvs-Curist 22» 

La mort est sous vn toit comme svr un navire 226 

Des mains j A tra vers la nuée 227 

Une clarté uvid3 entre en ce sombre lieu 238 

Apparition 22g 

Dans ces heures où dieu donne ou reprend la fi-amme 240 

A travers ce qu'on sent confusément bruire 242 

L'ÉPANOUISSEMENT^ c'eST LA LOI DU SeIGNEUR 244 

au fond du ciel serein, ames superieures 24c 

La solitude sainte aux faibles est fatale ^ 45 

L'ÉpÉe est une fauve et sinistre lionne 247 

profo>;deur sans fond où 'va tout ce qui pes'Se ! 248 

tu seras richej heureux, beau, puissant, triomphant ^< i 

On a de chauds cuents et des amis nombreux 252 

SIECLE inachevé, PLEIN d'aNGOISSE ET DE DOUTES 7 <; 2 

. . . Toujours sur cette mer sauvage 2*4 

Oh ! QUE d'amis j'ai vus À pas lents disparaître • 256 

Est-ce que 'vous croyez que les roses vermeilles 2^7 

C'est le ciel que la tombe, aube obscure, reflète 2^8 

Babel est tout au fond du paysage horrible 25g 

La création va, sombre et démesurée 261 

Parmi des monts, épars comme un tas de décombres 362 

j^uand, au miueu de la nuit 363 

^Quand le soleil d'avril luit a travers les feuilles 364 

Oh ! pour le reste de ta vie 365 

Figurez-vous un beau front triomphant 366 

Elle est gaie et pensive 367 

N'Écoutez pas, mon ange, en votre rêverie 368 

Relevé ton beau front, assombri par instants 369 

Janvier est revenu. Né crains rien, noble femme 370 

Oh ! DE MON ARDENTE FIEVRE 37I 

Ne vous contentez pas, madame, d'être belle 372 

Ame que j'ai trouvée ainsi qu un diamant !. 373 

souvenirs ! beaux jours, douces heures passées ! 3 74 

Doux AMI, QUAND j'aUJLAI QUITTÉ LA CHAIR MORTELLE 375 

UeNT du soir ! DONT LE VOL NOUS COURBE TOUS ENSEMBLE 376 

(^UAND JE NE SERAI PLUS QU'UNE CENDRE GLACÉe 377 

C'ÉTAIT 1^1 PREMIERE SOIrÉe 378 

Ton BEAU FRONT s'est PENCHÉ COMME UNE FLEUR FROISSÉe 386 

Guitare 387 

^quand je -jeux savoir vos douleurs secretes 388 

UlVRE, AIMER, TOUT EST lA, LE RESTE EST IGNORANCE 390 

A André ChÉnier 391 

A DES BAIGNEUSES 393 



♦LXXVII. 

♦LXXVIII. 

♦LXXIX. 

♦LXXX. 

♦LXXXI. 

♦LXXXII. 

LXXXIII. 

LXXXIV. 

LXXXV. 
♦LXXXVI. 

Lxxxvn. 

♦LXXXVIII, 
LXXXLX. 
XC. 

*XCI. 

xcu. 
*xcra. 
*xciv. 
*xcv. 

XCVI. 

*xcvn. 

*XCVIII. 
+XCIX. 

*c. 

CI. 

en. 
cin. 
civ. 
*cv. 
cvi. 

CVII. 

cvin. 

crx. 

ex. 

CXI. 

cxn. 

*CXIII. 

*cxiv. 

cxv. 

cxvi. 

cxvii. 
♦cxviii. 

cxix. 

cxx. 



TABLE. 591 

Plaide A dbvx yeux chamm-ists jçjj 

'UOVS SOVtPKEZ Ja-BAS MÎLLB MAVX 356 

BOS ! VOILA SON BSPtJT QV! fAXT ! 397 

Po».T«AlT 398 

"VOVS s'éxES PAS SENSIBLE À LA fHOSE, JEUSE UOMME 399 

Mes STKOfHES sont comme LES BAid.£S 400 

J^CON£VE PENSE, ILLVSTXE, OBSCUX, SlPPlÀ, VAINSIVEVB. 40 I 

L'inconnu, ce quelqu'un qu'on distingue dans l'ombxe j.03 

Le PROPHETE ET LE POÈTE 4O4 

Poètes j si le monde avait une Ame escok 406 

1/oia les Apennins, les Alpes et les Andes 407 

Tout homme est un gkain de poussieke 408 

Ce monde, fètb ou deuil, palais ou galetas 409 

Il faut que le poète, en sa dignité sainte 410 

Je zfOUDKAis qu'on txouvAt tout simple qu'un zéyEUi 411 

Planètes 413 

Comme on a hors de soi ce prodigieux monde 414 

Une sorte de vague énorme, errante et souple 41J 

Le sépulcre géant d'étoiles se compose 416 

A ce point de la vie où JE SUIS arrive 417 

CONSUL, toi qui PEUX DIRE : — J'aI , DANS LBISTOIRE 418 

DESTIN !. 419 

Il s'agit d'une fête A célébrer 420 

Pour que l'humanité soit coàipiÀte bt divine 421 

a un homme partant pour la chasse 422 

Je TE DIS qu'il TRAVAILLE ET TRAVAILLE TOUJOURS. 423 

Le sort s'est acharné sur cette créature 424 

Au point du jour, souvent en sursaut, je me LEVE. 427 

Les quatre enfants joyeux me tirent par la manche 428 

Je racontais un conte 429 

Je suis comme dans w# cloître 430 

Mon petit-fils 431 

Ce qui rend la vieillesse auguste et vénérable 43 2 

L'mvvRE humaine est l'Écho de l.i chose divine 433 

La porte céda 434 

Nos .AMUSEMENTS AVEC L.\MARTINE 436 

J'aime ces grands esprits, j'aime ces grandes ttvvRES 437 

Attention. Uoici Louis quatorze 43 8 

Raconté en rêve par. lord Btron 439 

HÉ, PRENDS TON MICROSCOPE, IMBÉCILE ! ET FRÉMIS 44° 

Insondable, immuable. Éternel, absolu 443 

Dans les leçons qu'il donne aux esprits 44 j 

RÉPONSE À l'objection MAL 447 

Est-ce que par. hasard le monde sous nos yeux 449 



592 TABLE. 

*CXXI. CkOIS-TU QU^ ^^ C-EC-f -"^ON KÈVE SE REPAISSE a^Q 

CXXII. La souffrance, géante et spectre, sur le monde. .. 4<2 

♦CXXIII. MÊME aidant le cercueil, la MATIERE VOUS QUITTE AKl 

*CXXIV. MÉLANCOLIE A<A 

CXXV. Le juste de ses fers subit l'indigne poids a^< 

*CXXVI. ^QuAND Jean-Jacques vivait, l'homme A qui dans les Ages ^«g 

CXXVII. Oh ! JE t'emporterai si haut dans les nuées , akj 

*CXXVIII. Oui, le tonnerre éclaire et gronde sous mon front ^^8 

CXXIX. ^Quand ce banni, jadis perdu dans les brouillards 4 J C) 

*CXXX. La terre est A l'erreur, au vertige, A l'absurde 460 

CXXXI. Oh ! VERS le progrès magnifique 46 1 

*CXXXII. Le PROGRES 463 

*CXXXIII. La cloche suspendue attend l'heure terrible 4^4 

*CXXXIV. Sombre justice inique ! code terroriste ! 465 

CXXXV. Ne vous figurez pas, ténèbres, que je tremble 467 

CXXXVI. J2^^ ■' T^^ DOUTES DE LAME ! 468 

*CXXXVII. Ni Bible, ni Koran, ni Talmud 469 

*CXXXVIII. La vision devient une réalité 4-7 O 

*CXXXIX. Il a fait la colombe. Et qui fit le serpent? 47 1 

*CXL. Quelle reugion cherche aujourd'hui les astres ? 472 

CXLI. L'enfer 473 

*CXLU. Toute la quantité d'équité, de raison 475 

CXLIII. Le pauvre, lA-dessus l'accord est unanime 476 

*CXLIV. Je n'ai pas de besoins. Pour m' épanouir l'Ame 477 

CXLV. Je t'aime, avec ton o.il candide et ton air mAle 478 

CXLVI. Tous LES hommes sont l'homme 479 

CXLVII. A UNE STATUE 480 

CXLVIII. L'excès de la pitié, c'est une erreur auguste 483 

CXLIX. Lyrnessi domus alta, solo laurente sepulcrum 485 

TAS DE PIERRES. 

Tas de pierres 487 



NOTES DE CETTE EDITION. 



Le manuscrit de Dernière Gerbe 517 

L Notes explicatives 5^7 

IL Variantes et vers inédits 54^ 

r 

Notes de l'Editeur 375 

I. Historique 573 



TABLE. 593 

IL Revue de la critique J7j 

m. Notice bibliographique 578 

Illustration des Œuvres. — Reproductions et document^ 579 

Couverture de l'édition originale. 

Trois fac-similés : Billet à Charles Nodier. — Mélancolie. — 
Lyraessi domus alta, solo laurente septtlcrum. 



ACHEVE D'IMPRIMER 

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE 

POUR 

ALBIN MICHEL, EDITEUR 

21^ RUE HUYGHENS, 22, PARIS 

LE 15 MARS I941. 



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